Les bulles de Gabriel

clair eau gouttelettes gouttes
Photo de George Becker sur Pexels.com

 

Ce soir-là Gabriel est invité chez les Péraudin. Aline, sa femme n’a pas voulu l’accompagner. Au cours du dîner, il est pris d’une irrépressible envie de se soulager la vessie, alors, même si cela ne se fait pas dans le grand monde, il demande à Léonie, la maîtresse de maison, s’il peut quitter la table quelques instants.

Quand il tire la chasse pour évacuer son urine alourdie par les trois martini gin de l’apéritif,  il est surpris de ne pas entendre le bruit de l’eau pulsée. Décidément, ces Péraudin seront toujours à la pointe du modernisme, après la machine à glaçons électrique et le tire-bouchons connecté, la chasse silencieuse !

Gabriel revient dans la salle à manger et s’immobilise, stupéfait, face aux convives qui bavardent autour de la table. En effet, malgré une conversation qui semble très animée, aucun mot n’est émis ! Gabriel observe ces quatre bouches qui s’agitent et se contorsionnent sans le moindre son. Il y a les lèvres épaisses et violacées de Louis Pétaudin, le maître de maison, celles de son épouse Léonie, sèches et pincées, les dents carnassières de Jérôme, le banquier, et l’immense bouche écarlate d’Artémise, sa cantatrice de femme. Puis, soudain, il sent leurs huit yeux braqués sur lui comme des fléchettes, et les mandibules qui se meuvent à nouveau, mais de façon plus sporadique. Gabriel n’a jamais appris à lire sur les lèvres, mais là, c’est évident, ils lui demandent : Tout va bien ? Pourquoi restez-vous planté comme ça ? Qu’y a-t-il ?

Gabriel entrouvre la bouche pour tenter de répondre mais aucun son ne sort. Pourtant, quelque chose se produit, car les quatre paires d’yeux changent soudain de direction et se concentrent désormais sur le sommet du crâne de Gabriel. Instinctivement, ce dernier se touche la tête, et, horreur, il sent que celle-ci est fendue en son milieu ! Curieusement Gabriel ne souffre pas, et ce n’est pas du sang qui jaillit de cette fissure mais quatre bulles transparentes qui se mettent à voleter à travers la pièce. L’effet de ces rotondités planant au-dessus du mobilier Louis XVI et de la table en  chêne dressée avec apparat est des plus saisissant. Tous sont médusés par ce spectacle quand tout à coup, la première bulle va éclater pile-poil dans le décolleté tout en abondance de Léonie, la maîtresse de maison ! Ce sont de fines gouttelettes savonneuses qui déferlent dans son assiette en porcelaine de Sèvres pour former ces mots : Léonie vous n’êtes qu’une piètre cuisinière et une fausse amie, toujours prête à médire sur les uns ou sur les autres ! Je me demande pourquoi je suis là ce soir …

De la même façon, la deuxième bulle va s’écraser sur le gros nez de Jérôme, le banquier, pour libérer les pensées secrètes de Gabriel : Jérôme, vous êtes obnubilé par l’argent et je suis certain que vous ne fréquentez vos « amis » que par intérêt ! Je me demande pourquoi je suis là ce soir …

Et puis, le phénomène se reproduit avec Artémise, la cantatrice chevelue. La bulle qui lui est destinée atterrit directement au fond de sa bouche, tant elle est grande et toujours béante. Artémise recrache aussitôt les mots assassins sur la nappe brodée : Et vous, pauvre Artémise qui chantez aussi faux qu’une casserole, mais à qui personne n’a jamais osé le dire… et bien, voilà qui est fait ! 

C’est enfin au tour du maître de maison dont les lèvres violettes virent au bleu à l’approche de sa bulle: Louis, je sais que vous n’avez qu’une seule idée en tête, me piquer ma femme ! C’est pour cela qu’elle n’est pas ici ce soir, Aline ne supporte plus vos sourires vicelards et vos mains baladeuses ! Mais qu’est-ce que je fiche ici sans elle, ce soir, moi !

Immédiatement, Léonie prise d’une violente envie de vengeance déverse le plat entier de spaghettis aux poulpes sur la tête de son indigne mari qui se retrouve coiffé d’une infâme perruque visqueuse et dégoulinante !

S’ensuit un moment suspendu durant lequel les convives s’observent et se jaugent. Puis, mus d’un élan commun, et d’une solidarité malveillante, le gang des quatre empoignent leurs couverts en argent et se jettent sur le malheureux Gabriel qui n’a toujours rien compris de leur colère : Mais qu’est ce que j’ai dit ? Pourquoi me regardez-vous avec tant de haine ? Voudrait-il hurler de sa bouche qui demeure désespérément muette. Malheureusement, il n’a pas le temps de réfléchir d’avantage, que déjà les mangeurs avides sont sur lui, fourrageant sa chair avec leurs couteaux et leurs fourchettes bien astiqués.

Morale de l’histoire : Même si Léonie Péraudin est une piètre cuisinière, ce soir-là, ses invités auront eu de la viande fraîche au dîner !

MH

Cœlacanthe

Marinade d'histoires

une-photo-quelques-mots-atelier-ecriture-312© Timo Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Timo Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 312.

Allongée sur les vagues
La femme redevient poisson
Le poisson primitif
Qu’ils étaient tous
Avant de devenir humains
Pensants et réfléchis
Philosophes ou chirurgiens
Drogués ou alcooliques
Assassins ou victimes
Promoteurs ou dictateurs
Golden-boys ou filles-de-joie
Un cœlacanthe
Au corps de fossile
Au poumon ancestral
Et aux nageoires charnues
Prémices de leurs membres
Elle s’enfonce dans les profondeurs
Où la lumière s’éteint
Elle ne sait plus penser
Aux ravages causés par les siens
Sur cette terre
Elle ne réfléchit plus aux conséquences
De son « évolution »
Son cerveau s’est réduit
Bras et jambes s’atrophient
En de courts moignons recouverts d’écailles
Elle respire différemment, mais elle vit
Descendant au plus profond des abysses
Une seule conviction ancrée dans son instinct
Ne plus jamais refaire surface.

MH

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L’art de perdre ou l’art de Pierre

Marinade d'histoires

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Pierre avait perdu la boule.
Depuis qu’il était tombé de l’arbre, il avait vu des milliers d’étoiles et puis, plus rien n’avait été comme avant. Même sa boussole n’indiquait plus le nord, comme si elle avait voulu l’accompagner dans sa folie. Il n’avait jamais retrouvé sa maison ni Mirette, sa fiancée. Au bout d’une longue marche en zigzag depuis l’arbre, jusqu’à la mer, il était resté planté sur la plage ; il avait cru que l’océan était un mirage, mais après avoir mis ses pieds dedans il s’était rendu à l’évidence : c’était bien de l’eau.
A cause de sa perte de boule, il avait essayé de boire cette mer salée, berk ! il avait bien vite recraché puis s’était endormi sur le sable le plus fin du monde.

Mirette cherchait Pierre depuis trois jours, elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas rentré à la maison. Pierre, son gentil…

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Le dentier et la mer

Marinade d'histoires

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Fut-il à un futile dandy, à un cruel dentiste ou à un pauvre « sans dents » ?
Nul ne le saura jamais …
Toujours est-il que le dentier était là, échoué sur le sable.
S’il avait eu une mémoire, il aurait pu nous conter la noyade de son propriétaire, puis sa longue errance en solitaire sur les flots déchainés, hors de cette bouche qui était devenue sa maison.
S’il avait eu un cerveau, il aurait comptabilisé la masse de plancton avalée et le nombre de baigneurs mordus …Et s’il avait été rancunier, il aurait gardé une dent contre le commandant de bord imbécile qui avait propulsé le navire de croisière sur l’iceberg.
S’il avait eu un cœur, il se serait langui de ce propriétaire qui l’astiquait si bien et lui donnait des bains moussants dans le verre à dents
Mais il n’était qu’un pauvre dentier sans âme alors il…

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Test à faire sur la plage entre rivales: QUEL TYPE D’AMIE ETES-VOUS ??

Marinade d'histoires

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A/ Votre amie vous balance : « Cette robe te va atrocement mal, si je te dis ça c’est pour ton bien, pour que tu ne te ridiculises pas en public! »
*1/ Vous la remerciez chaleureusement pour sa sincérité.
$2/ Vous lui jetez la robe à la figure.
µ3/ Vous lui envoyez un pain dans la tronche.

B / Votre amie vous présente son beau petit copain, ainsi que le camarade de celui-ci, un gros rougeaud boutonneux.
*1/ Vous la remerciez d’avoir pensé à vous et embrassez à pleine bouche le copain boutonneux pour faire plaisir à votre amie.
$2/ Vous draguez le beau et conseillez à votre amie d’essayer le moche pour varier les plaisirs.
µ3/ Vous allez chercher votre copine gay pour qu’elle drague votre amie et qu’ainsi vous récupériez le beau et le moche.

C/ Votre amie ne sait pas nager, elle est entrain de se noyer dans…

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Réflexions d’un trentenaire en pleine crise d’engagement

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Va falloir que je pense à m’assurer une descendance …

Va falloir que je pense à me caser …

Va falloir que je fasse un choix entre Emilie, Clara, Cindy et Jennifer…voir laquelle a les meilleurs gènes …

Va falloir que je demande à Gillou de me revendre la bague de fiançailles que Marine lui a jeté à la figure quand elle l’a trouvé au lit avec Babette. Il me fera peut-être un prix.

Va falloir que je fasse un régime pour rentrer dans le costume de mariage tout neuf que Gillou m’a refilé gratis.

Va falloir que je demande à Emilie (oui, finalement, c’est la mieux) si Clara, Cindy et Jennifer peuvent faire demoiselles d’honneur.

Va falloir que je persuade Emilie de mettre une Harley sur la liste de mariage

Va falloir que je prévienne mes parents que la famille d’Emilie, c’est pas la classe, mais qu’ils ont des sous.

Va falloir que je dise à ma mère que c’est toujours elle ma préférée

Va falloir que je passe une bonne petite soirée avec Clara, Cindy, Jennifer et peut-être aussi Babette avant d’affronter tout ça !

MH

 

Les mémoires de Paulette

 

 

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Photo de Pixabay sur Pexels.com

 

Paulette voudrait bien écrire ses mémoires mais elle a perdu la mémoire…

J’étais qui ? Elle se regarde dans le miroir : une vieille femme au chignon blanc. Impossible de se souvenir de son visage d’avant.

Je ne sais même plus où je suis née, ni de quelle couleur étaient mes cheveux… Tant pis, je commence.

JE SUIS NÉE À …

Je ne connais plus le nom des villes, il faudrait que je cherche dans un dictionnaire.

Madame Paulette, voilà votre petit déjeuner. Mais …pourquoi vous faites cette tête ? Vous n’avez pas faim, je parie ?

Paris ! C’est ça ! Ça existe, j’en suis sûre ! C’est le nom d’une ville !

Si, si, je vais manger, Marie, ne vous inquiétez pas.

Tout pour qu’elle s’en aille, cette cruche.

Donc, JE SUIS NÉE À PARIS, LE…

Zut, il me faut une date, je ne connais même pas celle d’aujourd’hui. Il faudrait que je rappelle Marie pour lui demander ; mais si elle revient, elle va encore me dire que je n’ai rien mangé et nia nia nia, et nia nia nia… Non, je vais me débrouiller toute seule :

JE SUIS NÉE À PARIS, LE 5… ça c’est comme les doigts d’une main. Maintenant il me faut le mois… Celui où poussent les plantes, c’est le plus joli ; c’est en ce moment ; je les vois, les fleurs jaunes par la fenêtre. Je ne sais plus comment on les appelle d’ailleurs… Je pourrais demander à celle qui apporte le petit déjeuner, c’est quoi son nom déjà … Mais elle va encore m’embêter ! Tant pis, je me lance toute seule :

JE SUIS NÉE À PARIS, LE 5 DU MOIS Où POUSSENT LES FLEURS JAUNES.

L’année, je ne vais pas la mettre. De toute façon, une femme n’a pas à dire son âge, pas vrai ? Et puis je ne sais pas quel âge j’ai, mais je sais que je n’habite plus dans ma maison. Je vis dans un grand truc avec plein de vieux idiots et des jeunes embêtantes qui apportent des plateaux.

Paulette regarde en bas par la fenêtre. Un chien court au milieu des jonquilles, une nourrice ramène deux enfants de l’école, les voitures font la queue au feu rouge, un vieil homme, encore libre, se promène une canne à la main, il observe une équipe de jardiniers qui élaguent un marronnier.

Paulette a déjà rédigé un paragraphe :

JE SUIS NÉE À PARIS, LE 5 DU MOIS Où POUSSENT LES FLEURS JAUNES. MON MÉTIER, C’ ÉTAIT DE SOIGNER LES ANIMAUX QUI ABOIENT. J’AI EU UN MARI QUI MARCHAIT AVEC UN BÂTON ET QUELQUES ENFANTS. JE N’AI JAMAIS SU CONDUIRE LES CABINES ROULANTES. J’AI TOUJOURS DÉTESTÉ LES BONSHOMMES QUI COUPENT LES BRAS DES ARBRES…

– Madame Paulette, c’est l’heure de la toilette !

AH OUI, J’AVAIS UNE EAU DE TOILETTE QUAND J’ ÉTAIS PLUS JEUNE. ELLE SENTAIT SI BON… PAS COMME ICI ! J’AIMERAIS TANT RESPIRER L’EAU DE TOILETTE DES FLEURS JAUNES D’EN BAS …

Quand Marie entre dans la chambre avec son chariot rempli de serviettes, de gants, de savonnettes et de crèmes, Madame Paulette a disparu.

Par la fenêtre grande ouverte monte un délicieux parfum de fleurettes.

MH

Emmagasinage

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Il est six heures du matin

Seule devant la mer grise

Et le ciel gris aussi de ses nuages mouvants

J’emmagasine

Je prends j’absorbe

Les vagues écumantes

Les mouettes inquiètes

Les tamaris froufroutants

Sous le vent qui valse et se déhanche

Les gros camions qui dansent aussi

Et refont une beauté à la plage

Le phare qui domine

Imperturbable à la tempête

Au mauvais temps au gros grain et aux embruns

Je mâche et je digère les merveilles de ce spectacle

Rude typé menaçant

Pour m’en souvenir

Quand je serai de retour dans mon appartement

Sans vue sans vie sans mer

Trop cosy trop protecteur

Où je viens de passer trois mois

Enfermée emmurée

Avec comme seules fenêtres

Les écrans petits et grands

J’en avais oublié la vraie vie

Il est six heures du matin

Seule devant la mer grise

J’emmagasine le monde

MH

Amoureuse distanciation

 

HOMME FEMME

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de hesam jr dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 373

 

Ils voudraient s’approcher

Mais ne le feront pas

Ils se jaugeront

Comme deux chats

Contact, il n’y aura pas

Ni baiser, ni étreinte

Juste des regards

Des œillades par-dessus l’épaule

Des narines à l’affût

D’une odeur, d’un parfum

Leur peau transpirera pour dire,

Pour parler de soi

Les corps onduleront

Pour exprimer ceci… ou cela

Ils ne prononceront de mot

Même s’ils en ont le droit

Ils ont compris que la distance

Et le silence

Forcent la connaissance

La vraie, la profonde, l’instinctive

La primitive, celle des félins

Qui se tournent autour

Se devinent et se mesurent

Sans jamais s’effleurer

MH

 

La baigneuse

BAIGNEUSE

 

Ce matin je suis partie tôt sur les rochers

Avant qu’ils ne se lèvent tous

J’avais besoin de ce moment d’aube

Seule à la frontière de la terre et de la mer.

 

Dans la jolie villa du littoral

Ils vont se réveiller, les amis de toujours

Ils me chercheront, m’appelleront

Laura, tu ne viens pas déjeuner ?

 

Sylvaine et Pierre entreront dans ma chambre

Ils savent que j’y dors toujours seule

Ils se diront, elle a dû aller chercher des croissants

Alors ils s’attableront avec l’autre couple d’amis.

 

Ils siroteront leur thé Earl Grey

N’oseront pas se faire de tartines,

Elle serait vexée, elle est si gentille

D’ être allée aux aurores chez le boulanger.

 

Les rochers tombent à pic dans la pleine mer

Les vagues viennent claquer à mes pieds ;

J’ai toujours refusé d’apprendre à nager

Je savais qu’un jour cette incompétence me servirait.

 

Mon corps gonflé ballottant sur les flots

Les secours impuissants, les baigneurs horrifiés

Sylvaine en larmes dans les bras de Pierre,

Comment a-t-on pu ne rien deviner ? 

 

MH