À la Une

Ginette et la chambre forte

jewellery background

 

Mortibus, Gérard, raide, trépassé, crevé ! Mais pas à cause du gras. Pourtant, on peut dire qu’il en aura bouffé de la cochonnaille tout au long de sa vie, mon mari : les rillettes d’oie sur ses tartines au petit dèj, le sauciflard à l’apéro, la belle échine de porc avec ses fayots à midi et l’andouillette à la moutarde ancienne le soir. Et bé vous le croirez ou non, c’est le jour où il a décidé de se mettre au vert qu’il y est passé : étranglé par un fil de haricot !
Pour ses funérailles, j’ai pas eu à me poser de questions, Gérard, il avait toujours dit :       « J’veux finir bien rôti, comme un cochon de lait à la broche ! Du coup, pas besoin de trou au cimetière, ça coûte trop cher et ça prend de la place. Et puis mes cendres t’auras qu’à les balancer dans la Tardoire, près du vieux lavoir où j’m’en vais taquiner le goujon. »
Mais moi, je sais bien qu’il aurait préféré que je crève avant lui, le saligaud, pour continuer à entasser son fric avec les bijoux de la vieille dans la chambre forte du Crédit Agricole où moi j’ai jamais eu le droit de mettre les pieds. Tous les vendredis c’était la même ritournelle : « On revient pour midi, Ginette, avec un p’tit bouquet ! » qu’elle me disait la belle-doche avec son sourire faux. Et ils partaient à la Rochefoucauld, tous les deux dans l’Ami 6 pour reluquer les biftons et les trésors de la vieille !
A midi, quand l’odeur de graillon commençait à embaumer la basse-cour, ils rappliquaient, les deux gros, bras dessus bras dessous, comme une vraie paire de boeufs. Et moi, j’étais quoi dans tout ça ? La boniche qui fait griller la couenne et qu’on récompense avec un bouquet de pissenlit ramassé sur le bord de la route !
Et puis, un vendredi de novembre la vieille a déclaré : « Aujourd’hui j’irai pas mon Gégé, je m’sens pas trop bien, prend la clef du coffre dans mon sac et vas-y tout seul mon grand  Alors il m’a dit : « Monte lui sa chicorée dans une heure et appelle le docteur Poinchu » et par la portière de l’Ami 6 il a ajouté : « J’rentrerai directement aujourd’hui alors t’auras pas ton bouquet »
Comme d’habitude, j’ai passé la since dans la cuisine et dans l’entrée et puis j’ai monté son bol à la vieille avec ses tartines de rillettes. Et là, j’l’ai trouvée la goule ouverte, avec sa main flasque posée sur le dos de Boudin, son chat noir. La sale bête a feulé en me voyant et s’est carapatée sous le lit. La main de la vieille est retombée comme un rat crevé sur l’édredon et moi, j’en ai lâché mon plateau.
Je suis redescendue à la cuisine mais j’ai pas mis le filet mignon au four, je me suis assise dans le fauteuil à bascule de la vieille et j’ai pensé : Maintenant tout va changer.
Pas plus tard que onze heures, j’ai entendu les pneus de l’ami 6 sur le gravier et les pas de Gérard, plus pressées que d’habitude. Il avait un beau bouquet de roses à la main :Comment qu’elle va ? J’ai même pas eu le cœur d’aller au coffre, j’suis juste passé au fleuriste pour lui rapporter ça… »
……………………………………………………………………………………………………………………………………..

C’est depuis ce jour-là que Gégé, il a plus mangé de cochonaille, pas parce que la vieille était morte d’une artère bouchée, mais juste parce qu’il y trouvait plus le goût. Il s’est installé dans la chambre de sa mère le lendemain de l’enterrement et il m’a encore moins parlé qu’avant. Pour faire le marché, il me donnait de moins en moins d’argent, c’est comme ça que j’ai fini par aller au Liddle et que j’ai acheté les fameux haricots verts pleins de fils. Pas ma faute si j’avais pas assez de fric pour prendre des extra-fins !
Pour l’enterrement de la vieille, on était trois, le curé, Gégé et moi. Pour la crémation de Gégé, on n’était plus que deux. Moi, j’aurais bien voulu qu’Angèle, la bonne du curé, elle soit là, parce qu’elle est bien gentille et que j’aime pas trop me retrouver toute seule avec le Père Lapin. Mais elle était partie au Leclerc s’acheter des dessous neufs qu’il m’a expliqué, le Père Lapin.
Quand je me suis plantée face à la Tardoire avec Gérard en balayure, j’ai tout jeté d’un coup pour me débarrasser. Mais à cause du vent d’est, j’ai bien été obligée de penser à lui parce que la moitié des cendres m’est revenue en boomerang dans la figure et dans les cheveux. Alors, je suis remontée dardar dans l’Ami 6 pour rentrer prendre une douche et me laver la tête. Même que je me suis fait un masque de bouillasse pour bien décaper ma peau !
Les trois jours qui ont suivi, j’ai rien fait que dormir et penser à la clef du coffre. Gérard avait continué à la ranger dans le sac de la vieille même depuis qu’elle était morte en souvenir des balades du vendredi qu’il disait.
Et puis, le quatrième jour j’ai décidé de plonger la main dans le vieux cabas et d’en extirper la clef dorée. C’était comme si j’enfonçais mes doigts dans un pot de saindoux tant l’intérieur était imprégné de crasse et de gras. Mais je tenais enfin la clef.…………………………………………………………………………………………………………………………………………

 – Votre coffre, c’est quel numéro ? avait demandé l’employé de banque à Ginette
– Le treize, qu’il y a marqué sur la clef
Alors, il avait pris son pass pour le déverrouiller mais l’ouverture finale, c’est elle qui allait l’effectuer avec la clef dorée. Le banquier l’avait laissée seule dans la pièce hostile. Tous ces petits tiroirs de fer sur les quatre murs, du sol au plafond ressemblaient aux casiers d’une chambre mortuaire, aussi froids, aussi laids, aussi sinistres. Pourtant, elle avait le sourire aux lèvres car elle savait bien que le coffre numéro treize renfermait autre chose que des cendres. Celles de Gérard étaient disséminées dans la Tardoire selon ses dernières volontés. Combien d’écrevisses, d’anguilles et de truites devaient se régaler de ses restes pensa-t-elle avant de réaliser qu’elle était idiote et qu’aucun être vivant ne se nourrissait de cendres … Gérard avait donc été radin jusqu’au bout, même pas l’élégance d’offrir son corps aux verres de terre, aux vautours ou à la science…

Ginette fait tourner la clef dans la serrure, elle a la sensation que les yeux de Gérard et de la veille sont braqués sur elle. La clef lui résiste ; c’est comme si ce petit bout de fer avait sa propre volonté, celle de ne pas obéir à une main étrangère. Elle insiste et déploie la force d’un cheval de trait, le coffre numéro treize cède enfin. Dans la petite pièce lugubre, c’est la porte du paradis qui s’ouvre. Les yeux de Ginette sont éblouis par l’éclat des diamants et des bijoux de feu sa belle-mère. Avide, elle essaie tous les bracelets, les colliers, les bagues et soupèse les liasses empilées dans le fond du casier. Elle s’imagine déjà vivant à l’année dans un hôtel dix étoiles à l’autre bout de la terre sous un climat délicieux, les bijoux à même sa peau nue et ses amants faisant la queue devant sa suite luxueuse… Quand tout à coup des clameurs et des bruis de pas précipités lui parviennent de l’agence bancaire. Elle reconnaît la voix affolée de la fille à l’accueil et aussi celle du jeune freluqué qui l’a conduite jusqu’à la salle des coffres.
Soudain, trois hommes masqués et armés lui font face : PAM ! PAM ! PAM !
L’esprit de Ginette s’élève vers le plafond tandis que son corps gît sur le sol glacé de la chambre forte. De là-haut, elle voit les bandits arracher les bijoux de son cou, de ses poignets et de ses doigts inanimés et fourrer les liasses de Gérard dans leurs poches, avant de déguerpir.

Du fond du coffre numéro treize fusent deux petits rires complices.

MH

Publicités
À la Une

Rendez-vous décoiffant chez le coiffeur

 

41449-O2XVS0

 

Une dame patiente sous le casque chauffant d’un salon démodé. Le coiffeur s’agite sans cesse des bacs aux fauteuils pivotants et de l’arrière boutique à la caisse enregistreuse. Il dégaine tour à tour ses ciseaux et son peigne, coiffant des personnages imaginaires sans jamais revenir vers sa seule vraie cliente. Mais tout à coup, elle l’interpelle :

– Excusez moi, mais …vais-je attendre sous ce casque de façon permanente ?
– Qui sait ? Cela dépendra de votre indéfrisable… à moins que vous ne préfériez une simple mini vague ?
– Une mini vague… une minivague… comme en mer méditerranée ?
– Ou de gros rouleaux comme sur l’Atlantique, c’est comme vous désirez …
– Ce que je désire, je l’ignore… mais ce qui me défrise c’est l’attente, il est presque midi à votre tondeuse et je rêve d’un Big Mac
– Désolé, mais nous n’avons que des bigoudis…
– Avec quelques mèches poivre et sel arrosées d’un shampoing à la kératine, ça serait parfait !
– Vos délires sont des ordres, Madame !

Le coiffeur disparaît dans son arrière-boutique et en revient presque aussitôt avec l’extravagant menu servi sur un plateau d’argent. La cliente déguste.

– Parfaitement réussi, vous avez un sacré coup de peigne !
– J’avoue que je n’ai pas volé mon épingle au guide mi-cheveux.
– Et pour la coupe, comment la souhaitez-vous ? Au carré, dégradée, asymétrique,     effilée ?
– Inutile de couper les cheveux en quatre, rasez tout !
– Que je rase ?? Quel toupet vous avez ! Vous êtes absolument ébouriffante !

Le coiffeur plein d’admiration pour l’excentricité de sa cliente la tond avec enthousiasme. Puis il file dans son arrière-boutique et en revient avec un appareil photo

– Chère madame, permettez que je vous fige sur la pellicule, c’est pour le book du salon…
– Entendu ! Mais, frictionnez d’abord mon désert capillaire avec une bonne lotion ! Les boucs aiment les femelles brillantes !
– Avec plaisir ! (Le coiffeur se met à frotter vigoureusement le crâne de sa cliente avec une lotion à l’ortie) Jamais cuir tondu n’aura été aussi luisant !

Une fois la photo prise, il est temps de passer en caisse.

– Cela vous fera un total de 150 moumoutes.
– 150 moumoutes !!! Eh bien vous pouvez toujours vous brosser pour que je paye une somme pareille !
– C’est le tarif chez Coupe tif, Madame !
– Vous savez qu’à Versailles la coupe était gratuite en 1789…
– J’ai entendu dire, oui …Mais nous sommes en l’an 2000 …
– En plus, à l’époque, ils faisaient du « deux en un » avec la nuque, ils étaient un peu moins regardants que vous aujourd’hui !
– Les temps changent ma bonne dame, d’un simple balayage…Mais ne nous crêpons pas le chignon d’avantage, je vous applique une remise en plis de 20 moumoutes en mémoire de l’époque des perruques !

MH

Mauvais trac

7770235006_la-timidite

 

Paul devait faire cet exposé. Le professeur avait été clair, la note compterait pour les deux tiers de la moyenne du semestre. Paul savait que cet exercice pouvait lui faire rater sa première année de sociologie, alors il l’avait préparé le plus sérieusement du monde.
Sur le papier, tout était précis, documenté, intelligent, structuré. Pourtant, il était persuadé qu’au moment même où il se lèverait pour faire face à la quarantaine d’étudiants de sa promotion, tous ses efforts seraient anéantis.
Et puis, le jour J arriva. Paul quitta sa chaise. Celle-ci émit un grincement sinistre. Il percevait le bruissement des feuilles quadrillées dans ses mains affolées. Et si lui l’entendait, cela signifiait que les autres aussi… De toutes ses forces, il contracta les muscles de ses bras pour stabiliser ses doigts. Malheureusement, cet effort musculaire ne fit qu’accentuer le rougeoiement de ses joues.
Il se mit à repenser à tous les stratagèmes imaginés lors de ses nuits d’insomnie, pour masquer son trouble: une couche épaisse de fond de teint sur son visage, ridicule…Un sac de glaçons glissé sous sa veste pour faire baisser sa température, irréalisable…Un calmant avalé la veille, ou mieux, un petit verre de vodka dix minutes avant le supplice… trop risqué pour la concentration.
Il était maintenant au pied du mur avec comme seul soutien, sa propre volonté pour maîtriser ce satané corps et ses manifestations physiques. Mais cela ne marchait pas. Son visage le brûlait, ses oreilles bourdonnaient et ses quatre membres frémissaient de plus en plus.
Il pensa à Anna; elle lui avait dit : Tu verras, tout ira bien, tu connais ton sujet, tu as tellement travaillé ! Et pourtant, c’était toute sa personne qui tremblait maintenant qu’il était face à l’assemblée des quarante visages moqueurs, et il n’y avait rien à faire.

Petite questionnette: Et vous, préfériez-vous l’oral ou l’écrit durant vos études ?

MH

L’ agenda gris plat

curtis-macnewton-vVIwtmqsIuk-unsplashLe texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Curtis Mac Newton dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 341.

 

Sur le calendrier de la vie
J’ai perdu ma boussole
Sur les pavés de la ville
J’ai cherché comme une folle

Mercredi, jeudi, vendredi
Tu as disparu
Te retrouverai-je samedi ?
La photo n’en dit pas plus.

Le milieu de semaine
Est un vrai labyrinthe
Où je marche avec peine
En murmurant ma plainte

J’espère le samedi, le dimanche, jours de chance
Je rêve d’une vidéo, d’un travelling avant …
Mais l’image reste fixe
Et mon cœur est perdant

Les autres avancent en grappe, en couple, en vrac
Il savent tous où aller, vers qui se diriger
Moi j’attends le samedi et le train du Midi
Quand tu apparaîtras, je …

Mais je suis bloquée là, sur l’agenda gris plat.

MH

A la recherche d’un declic pour l’inspiration …

 

 

lunettes essuie glaceEt si le déclic c’était la pluie ? Ce matin-là, sur le quai de la gare, Louise s’était dit Quel plaisir ce froid sec et vivifiant, cela faisait longtemps qu’on n’avait plus ressenti ça ! Elle était montée dans son train et pendant tout le trajet n’avait eu qu’une seule hâte, sortir de ce confinement ouaté pour profiter à nouveau du froid. Mais là, sur la plateforme de la Gare Saint Lazare, elle avait reçu une première goutte sur le front. La pluie. Cette intruse qu’elle n’aurait jamais cru croiser en ce 4 novembre. Louise avait pourtant regardé la météo la veille froid sec, ciel dégagé, vents forts. La pluie était passée à travers les gouttes de toutes les chaines de télévision. Voilà maintenant qu’elle s’attaquait aux bottines toutes neuves de Louise ! Des bottines bien fourrées pour le froid, qu’elle n’avait pas encore pris le temps d’imperméabiliser malgré les injonctions de la vendeuse : Vous avez bien tout ce qu’il faut pour l’entretien ? Cirage, embouts, semelles, demi-semelles, lacets de rechange, imperméabilisant ? Oui oui, j’ai déjà tout ça… avait répondu Louise pour échapper à des dépenses supplémentaires tout en ayant l’air d’une femme parfaite qui prend soin de ses affaires. Mais intérieurement, elle bouillonnait : Si cette idiote croit que je vais me fatiguer à imperméabiliser des bottines que je ne porterai que par temps froid et sec, elle se met le doigt dans l’œil !
Louise observait ses bottines à travers les gosses gouttes qui dégoulinaient sur ses lunettes, le beau cuir beige immaculé était désormais parsemé d’une multitude de petites piqûres sombres. Elle se lamenta J’aurais dû écouter la vendeuse … Quand elle releva la tête pour repérer l’escalator, Louise ne vit plus qu’une déferlante. C’était comme si un océan entier glissait le long de ses yeux. Comment était-il possible qu’on n’ait pas encore inventé des essuie-glaces pour lunettes ? Elle se promit de retenir l’idée et devenir la prochaine lauréate du concours Lépine.
MH

Pierre, Paul, et le lac

 

pierre paul

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo d’Alexandre Radelich  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 339.

 

– Tu crois qu’on va réussir à avaler tout ça, toi ?
– Pouah ! Je sais pas… l’eau j’adore pas…
– Mais va bien falloir, si on veut assécher le lac
– Je sais bien, c’est pour ça que j’avale, j’avale, j’avale, comme toi…
– Y a pas … On serait mieux au bistro !
– T’as qu à te dire que l’eau c’est de la binouze !
– Mouais, j’vais essayer ça …
– Glou glou
– Gloups, gloups
– Y en a encore beaucoup ?
– Oh, environ 60 km3 à vue de nez …
– Ah oui, quand même … Et t’as encore soif toi ?
– Pas trop, non … Et puis j’ai ma mèche qui me vient dans l’œil, c’est d’un chiant …
– Si tu la coupais plus, t’aurais pas ce problème, regarde, moi, je suis pas emmerdé !
– Ouais, mais les mèches dans les yeux ça plait aux gonzesses !
– Tu parles, moi avec ma coupe courte, j’ai emballé Léa dès le premier soir
– Et elle t’a traîné chez Monsieur le Maire dès le lendemain matin… bonjour l’arnaque !
– Ouais, enfin, si je l’avais pas épousée, elle m’aurait pas dit où son père planque le magot!
– Oui, je sais, dans un coffre au fond du lac
– C’est ça, alors si tu veux ta part, tais-toi et bois !
– Ok, je bois …
– Glou, glou
– Gloups, gloups

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà « pris la tasse » ?

De l’art de tenir sa place

ThePlace

-Moi, à ta place, j’aurais pas fait comme ça …
– Oui, mais tu y es pas à ma place, tandis que moi j’y suis … et j’y reste ! Parce que je sais bien que : Qui va à la chasse perd sa place !
– La chasse, c’est pas mon truc, et toi ?
– Ça dépend : si tu te mets à la place du lapin c’est pas terrible, mais du point de vue du chasseur… J’avoue que j’adore le civet.
– C’est bon mais… c’est bourratif. Moi, j’aime bien garder une petite place pour le fromage, et pour le dessert aussi.
-Oh, ça me fait penser : si tu aimes les bons gâteaux, Place Charost, ils viennent d’ouvrir une pâtisserie qui fait des éclairs du tonnerre !
-Place Charost ?
– Oui, tu sais à la place de la vieille pharmacie du père Placé.
-Hi hi hi, des gâteaux à la place des médocs, c’est ce qu’on appelle l’effet placebo !! Et tu crois qu’ils cherchent un vendeur ?
– Pas la place, la boutique fait dix mètres carrés et la patronne cent cinquante kilos ! A la fermeture, elle fait place nette en avalant tous les invendus !
– Pas de chance pour moi, j’ai vraiment besoin d’une place …
– Sur place ou sur Paris ?
– Sur place ou bien sur Paris, métro Saint Placide
– Si tu arrives fringué comme ça dans les quartiers chics, tu vas te faire remettre à ta place !
-Mais j’en ai PAS de place !!
-Bé moi, j’en ai une ! Et il est hors de question que je me déplace !
-Plastronneur, va !

MH

Kidnapping

moon-3145776_1920

 

Son sourire éclairait ma chambre. Couché sur mon lit, moi Léon, pauvre quinquagénaire à la ramasse, je la contemplais, posée sur ma vilaine petite commode en pin. Incroyable, La Joconde veillait sur mes chaussettes, mes slips et mes tricots de peau. J’avais dédié toute ma vie à ce cambriolage, cet enlèvement plutôt, et j’avais enfin réussi. Je ne demanderais pas de rançon. Aucune intention de rendre ma muse ! Elle était tout à moi. Les touristes du monde entier s’en passeraient. Tant pis pour les japonais et leurs appareils photo. Le Louvre n’aurait qu’à se trouver une nouvelle vedette. Il était huit heures du matin, je venais juste de me réveiller et curieusement, le jour, lui, restait couché. Aucune lumière ne filtrait par la fenêtre, tout était sombre. Le seul éclat venait du visage de Mona Lisa et irradiait ma chambre. Je me levai, m’habillai, pour faire un tour. Dans la rue, l’obscurité complète, comme si la nuit avait oublié de partir.
Pendant toute la journée, je fis des allers retours entre ma chambre incandescente, les autres pièces de l’appartement, obscures et le quartier tout noir. Vers onze heures du soir, mon regard était plongé dans celui de la belle brune. Tout à coup, elle ferma les paupières et enfin, le soir donna sa lumière.

MH

Le cirque de Saint-Albert

circus-308718_1280

J’ai gagné un ticket pour aller au cirque. Un petit cirque minable qui s’est installé sur la place de Saint-Albert. Plus d’espace pour les étals du marché et les camelots, le chapiteau rouge et jaune s’est imposé dans le village.
Mon ticket, je l’ai gagné en allant acheter ma baguette. J’ai dit à Fanny, la boulangère :
« – J’aime pas le cirque ! Et elle m’a répondu,
– Moi non plus Jacquot
– Combien de temps ils vont rester, Fanny, vous croyez ?
– Quatre jours, il parait qu’après, ils filent sur Vierzon
– Vous pensez qu’ils vont avoir du monde, Fanny ?
– Ça m’étonnerait Jacquot, tous les clients auxquels j’essaie de fourguer des entrées me disent comme vous, J’aime pas le cirque. La Mère Michel a même craché par terre quand je lui ai tendu le ticket, elle soupçonne le dompteur de lui avoir volé son chat !
– Bah, elle est folle ! Pourquoi il aurait fait ça ?
– Parce qu’il arrive pas à se faire obéir de ses tigres. Il a peur de se faire bouffer ! Alors il a dû penser qu’avec des chats ce serait moins risqué.
– Voilà la p’tite Justine qui se radine. Je parie qu’elle va encore vous dévaliser en chouquettes, Fanny !
– Tiens ma chérie, je te donne tes vingt chouquettes, et en prime… un ticket pour le cirque ! Mais faut pas pleurer comme ça… Qu’est ce qui t’arrive ma p’tite Justine ?
– Bé … La dernière fois qu’il est venu, le cirque, le clown blanc, il m’a fait un croche patte et il m’a piqué toutes mes chouquettes… Moi, j’ai pleuré, j’avais le genou plein de sang et le vilain clown, il m’a fait une méchante grimace ! Alors maintenant, je déteste le cirque !
– Ma pauvre petite chérie … Tiens, je te donne trois chouquettes en plus et je jette ce sale ticket dans la corbeille, tu vois.
– Tiens, voilà pépé Yves qui arrive, Fanny, avec lui, ça va peut-être marcher…
– Tenez, pépé Yves, la maison vous offre une place pour le cirque avec votre miche bien cuite !
– Le cirque ? Ne parlez pas de malheur ! La dernière fois qu’il est passé, ma femme s’est carapatée avec le contorsionniste !
Fanny et moi, on lui a demandé d’une seule voix : Carapatée aux Carpates ??
– Aux Carpates ou à Vierzon, qu’est-ce que j’en sais …Le résultat c’est qu’elle se contorsionne ailleurs et avec un autre acrobate !
– Je serais vous, j’irais quand même au spectacle, j’ai dit. On sait jamais, le magicien pourrait peut-être la faire réapparaître votre femme !
– Non merci, depuis qu’elle est partie, c’est plus le cirque à la maison et c’est très bien comme ça ! »
NOUS, À SAINT-ALBERT, ON N’AIME PAS LE CIRQUE !!!
MH

Petite questionnette:  Et vous, aimez-vous le cirque ?

Le maillot jaune

maillot jaune

A une amie de longue date qui se reconnaîtra …

Je suis le maillot jaune ! Non … pas celui du Tour de France, juste un charmant bikini à volants et à pois noirs.
Depuis deux ans, je vivais reclus dans un petit coin sombre, « elle » m’y avait égaré au milieu d’une lingerie fine inusitée. Et puis, un beau jour de la mi-juillet, on m’a extrait de ma geôle et la lumière est apparue dans ma vie. Enfin ! Ai-je entendu, il était là !
Depuis, je me prélasse sur les courbes harmonieuses de la Côte de Beauté et aussi sur celles de ma propriétaire.
Je prends le soleil et je profite du sable le plus fin du monde sur mon délicat polyester. Je ne suis jamais mouillé car « elle » n’aime pas se baigner. Tant mieux parce qu’il parait que la Gironde est froide et vaseuse, cela risquerait de ternir mon jaune éclatant !
Mes petits volants volettent autour de sa poitrine généreuse et c’est un peu comme si je m’envolais avec les mouettes du littoral …
Ma partie basse, très échancrée, met en valeur ses cuisses halées mais personne n’a encore osé dénouer mes petites ficelles qui courent sur ses hanches … Heureusement, car au fond, je suis prude sous des allures dévergondées.
Quand la crème solaire m’effleure, je respire l’enivrant parfum du monoï et je me détends encore un peu plus.
J’entends les amis de ma porteuse parler de mon prédécesseur, visiblement un vieux deux-pièces démodé de trente ans d’âge élimé et décoloré : Heureusement que tu as enfin retrouvé ton maillot jaune ! Comme il est mignon ! Comme il te va bien ! Tu vas en emmailloter plus d’un avec ça ! Alors je fonds d’aise et je m’endors heureux entre la peau dorée et le sable brûlant.

MH

Gilbert au musée

mona-17851_1280

Gilbert n’en peut plus. Il faut qu’il s’assoie. Maintenant.
La Grande Galerie du Louvre en mocassins bon marché, c’en est trop pour ses pauvres pieds. Il s’affale sur l’une des banquettes en velours gris et ose libérer ses orteils endoloris de leur prison synthétique.
Immédiatement, un odorant fumet se dégage. Gilbert semble seul à le remarquer malgré la foule des visiteurs ; à coté de lui, la vieille touriste anglaise reste stoïque, son long nez busqué plongé dans son guide. Pourtant cet appendice démesuré doit contenir autant de cellules olfactives que le museau d’un lévrier afghan !
Au bout de quelques minutes, Gilbert se sent à nouveau d’attaque pour repartir, mais son pied gauche ne parvient pas à se glisser dans sa chaussure. Quelque chose fait barrage. Il se penche sous la banquette et découvre à l’intérieur du soulier une petite boite. C’est un coffret rectangulaire, tout simple, en bois. Il saisit l’objet et l’ouvre, sous le regard curieux de sa voisine dont le nez inquisiteur est prêt à lui piquer la joue. C’est alors qu’il découvre un bouquet de pissenlits à l’intérieur. Ses narines se dilatent pour mieux respirer le parfum entêtant des fleurs jaunes. Le visage anguleux de la vieille anglaise se fond dans une nuée de cumulus et Gilbert perd connaissance.
Une myriade de fantômes couleur de matin gambadent puis s’envolent dans la salle ; on dirait une flottille de petits avions. L’un d’eux, un guide touristique sous le bras, ressemble furieusement au Concorde… Certains se posent sur les cadres des tableaux quand d’autres osent même les pénétrer !
Un premier profite du festin des Noces de Cana pour absorber des litres de vin rouge, un deuxième plonge dans l’océan pour s’agripper au Radeau de la méduse, un troisième pique son jouet à L’enfant au toton qui en trépigne de rage ! Et en voilà encore un qui se vautre au milieu des femmes au Bain turc pour se faire masser par la plus pulpeuse d’entre elles ! Le fantôme au profil de Concorde quant à lui, sort une règle de sous son drap, pour mesurer le nez du Roi François et le comparer au sien !
C’est fascinant de voir tous ces spectres filer comme des météores et s’intégrer aux œuvres avec autant d’audace. La Joconde en perd son sourire énigmatique pour s’esclaffer franchement au moment où un petit être transparent la demande en mariage!
Gilbert, lui, est toujours allongé, les lèvres entrouvertes, les yeux mi-clos et l’air beat quand tout à coup, le tableau des Trois grâces commence à s’animer. Les charmantes se mettent à chuchoter, à minauder et à ricaner entre elles. Puis, les voilà qui enjambent leur cadre doré pour s’approcher du bel évanoui. Elles le soulèvent par les jambes et par les bras pour l’entraîner dans leur décor et le déposer sur l’herbe sèche en arrière plan où il continue de dormir paisiblement, inconscient des plaisirs qu’elles lui réservent…

Alors, si vous êtes las ou blasés de vos visites au Musée du Louvre, retournez-y dès demain et vous découvrirez que certaines toiles sont métamorphosées !

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà vécu une expérience incroyable dans un musée? 

Les petites filles de pharmacie

 

Phamacie (2)

Ce texte m’a été inspiré par la photo et le mot proposés dans le cadre de l’atelier d’écriture du mois de mai sur le blog d’AMPHYGOURI.

https://amphygouri.wordpress.com/2019/05/01/atelier-decriture-10-mai/

 

Les petites filles de pharmacie ne voient jamais leur maman en robe.
Les petites filles de pharmacie voudraient la même blouse blanche que leur maman
Les petites filles de pharmacie jouent à cache-cache dans les rayons
Les petites filles de pharmacie s’amusent à embêter les préparateurs
Les petites filles de pharmacie mangent du citrate de bétaïne au goûter
Les petites filles de pharmacie regardent leur maman préparer les gélules
Les petites filles de pharmacie trouvent que les gélules ont goût d’hosties
Les petites filles de pharmacie sucent des bâtons de réglisse à cinq centimes
Les petites filles de pharmacie chantent la réclame pour la Boldoflorine
Les petites filles de pharmacie ont la langue très bien pendue
Les petites filles de pharmacie n’ont pas besoin d’orthophoniste
Les petites filles de pharmacie font bien rigoler les clients
Les petites filles de pharmacie distribuent des comprimés de vitamine C à la récré
Les petites filles de pharmacie jouent à la marelle sur le lino de l’officine
Les petites filles de pharmacie sautent sur le paillasson pour faire chanter la sonnette
Les petites filles de pharmacie reniflent les périmés puants
Les petites filles de pharmacie recyclent les vieux présentoirs en maisons de poupées
Les petites filles de pharmacie menacent le stock de petits pots pomme-abricot
Les petites filles de pharmacie font leurs devoirs sur de vieilles ordonnances
Les petites filles de pharmacie dessinent la tête des clients derrière le comptoir
Les petites filles de pharmacie montent dix fois par jour sur le pèse-personne
Les petites filles de pharmacie piquent des petites pièces jaunes dans la caisse
Les petites filles de pharmacie se parfument à l’eau de Cologne en flacon de 25 millilitres
Les petites filles de pharmacie se collent des vignettes d’aspirine sur le front
Les petites filles de pharmacie voudraient que tous les clients soient guéris pour avoir leur maman rien que pour elles.
Hier, j’ai vu une petite fille de pharmacie, et j’ai repensé à celle que j’étais il y a plus de quarante ans.

MH