Joey le canapé

Joey le canapé était là. Planté au milieu du salon. Ses formes arrondies et son revêtement « effet peau de pêche » lui donnait un look chic mais un peu désuet, conforme à celui de son propriétaire.

Il se demandait bien quels séants inconnus Paul  ramènerait ce samedi soir ; Pourvu qu’il n’aille pas draguer du coté de Pigalle… les arrière-trains de ce quartier portaient volontiers des étoffes synthétiques aux  couleurs criardes qui irritaient le gout et le tissu si délicats de Joey.

Mais il avait surpris une conversation téléphonique : Paul parlait avec Julien son camarade de toujours, un homme dont Joey appréciait les pantalons de velours côtelés Burton of London.

Il semblait que Paul et Julien aient décidé de sortir dans le seizième arrondissement cette fois-ci. Ils y avaient l’adresse d’un bar à vin des plus coquets.

A vingt heures pétantes, Paul claqua la porte de son petit appartement parisien et Joey le canapé se retrouva seul aux prises avec les griffes de Moustachu, l’arrogant Persan qui le grattait dés que Paul avait le dos tourné. Joey souffrait en silence de tant de maltraitance, mais que pouvait-il  faire… il n’existait aucun numéro de secours « SOS Canapés Griffés ».

Autour de minuit, Joey ouvrit bien grand ses accoudoirs : oui, c’était bien la clef de son propriétaire qui tournait dans la serrure. C’est alors qu’il vit dans l’encadrement de la porte le long fourreau de soie noir qui accompagnait Paul.

-Et voici mon modeste logis,  Bérangère !

-Modeste, modeste… charmant je dirais, et très cosy, hooooooo, quelle adorable table basse !

-Oui, je viens d’en changer, je l’ai dénichée chez Roche Bobois

-Je l’adooore ! En revanche, le canapé aurait peut-être besoin d’un remplaçant lui aussi, sa couleur est passée et il semble quelque peu affaissé …

-Vous avez tout à fait raison chère Bérangère, au prochain passage des encombrants je m’en débarrasse ! J’ai repéré chez Poltronesofà un modèle très chic et confortable. Mais en attendant, asseyiez-vous, je vous en prie Bérangère. Je vais chercher deux coupes et une bouteille de ruineux Ruinart à la cuisine.

Joey n’en revenait pas ! Que la pimbêche le critique, c’était une chose, mais que Paul, son fidele propriétaire veuille se débarrasser de lui !!!

Avait-il simplement dit cela pour aller dans le sens de la fille et la séduire  plus efficacement, ou bien le pensait-il vraiment ? Inutile de se poser mille questions, il allait se venger « illico presto » pour parler comme les vulgaires banquettes de chez Poltronesofà.

-Aie !!!

-Que vous arrive-t-il chère Bérangère ?

-Mais c’est affreux, on sent tous les ressorts de votre vieux canapé !

-Vous êtes sûre ? Je n’avais jamais remarqué… mais, vous êtes tellement mince, Bérangère ! Aucune couche de graisse sur votre fessier pour amortir les défaillances de ce pauvre  Joey…

-Joey ??

– Oui, Joey mon canapé

-Parce qu’il a un nom en plus ?!

-Oui, ici tout porte un nom, il y a Moustachu le chat, Robert le lampadaire, Jipsy le tapis, Grace la table basse, René le buffet et Joey le canapé.

-Bon, et bien puisque vous êtes en si belle compagnie, je vous laisse avec…Charlemagne le champagne, c’est ça ??

Sur ces mots, Bérangère tourna ses talons aiguille et claqua la porte. Paul ne chercha pas à la retenir. Il se servit une petite coupe, retira ses mocassins à glands et s’allongea sur Joey avec un soupir de soulagement :

-Alors Joey, maintenant que tu connais les bêcheuses du seizième, tu ne vas plus critiquer mes petites pinup de Pigalle, n’est-ce-pas ? Et puis, je te rassure tout de suite, bien sûr que je ne vais pas te remplacer par un Poltronesofà, je les aime trop moi, tes ressorts farceurs et ton tissu râpé !!

Les desideratas de Monsieur Chat

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Diana Parkhouse  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 417.

Je me suis fait tirer le portrait au célèbre Studio Harcourt ! Pourquoi, vous demandez-vous ? Parce qu’un beau mâle comme moi le vaut bien pardi ! Je sais pourtant qu’avec ma prestance et mon sublime profil gauche,  un photographe moins chevronné aurait tout aussi bien fait l’affaire… Mais bon, je ne veux rien laisser au hasard pour rencontrer l’élue, THE Minette digne de porter ma descendance ! Car ce portrait, je vais le confier à Madame Chavalfaire, la chatonne à l’œil bien coupé de l’agence « Ronrons et plus si affinités » Cette professionnelle des cœurs félins a déjà marié Filou le gros matou du crémier et Chalopard le borgne du clochard de la rue des Poubelles. Alors avec moi, qui suis autrement plus séduisant que ces deux là, le challenge sera aisé, cha va de soi !

Je n’ai pas de préférence concernant la couleur de ma charmante, tant que sa fourrure est dense,  brillante et bien brossée ; j’aime autant, les noires, les blanches, les rousses, les écailles de tortues ou les tigrées comme moi-même. En revanche, je préfère éviter les chattes dites « de race » qui sont souvent moins intelligentes que les « gouttière » et bien trop prétentieuses !  J’ai autrefois fréquenté une Persane qui ne cessait de se pavaner devant l’armoire à glace de sa maitresse, un Top Model de chez Chanel, et une Siamoise qui se prenait pour La Challas ! Elle miaulasssait à longueur de nuits dans tout le quartier ! Et aussi une Chartreuse, toujours en chasse qui aguichait sans aucune retenue tous les Raminagrobis et les Grippeminauds  de Chaville !

Non, ce que je désire, c’est une beauté simple à la démarche chaloupée et au langage châtié  qui me ferait de beaux petits et ne me causerait aucun chagrin. Ah ! J’ai lu Pagnol, moi, et je sais le mal  qu’une Pomponnette peut faire à son brave Pompon ! Alors je la voudrais chage et chaleureuse, ma châtelaine, avec de belles moustaches frisées et des jolies mimines aux coussinets roses !

Ciao !

Jeu numéro 14

Petit jeu proposé par Emilieberd dans les Plumes d’Asphodèle : placer les 14 mots ci-dessous dans un texte : GENTIL, APPARENCE, POESIE, CACHALOT, INSOLITE, FRISSON, PRIER, COURIR, SE CACHER, PINGOUIN, YOUPI, DEMON, DANGER, DETECTER.

Clovis et la forêt

Malgré sa corpulence de cachalot, Clovis était le plus adorable des hommes. Toujours un mot gentil pour les vieux et les enfants du village, il menait sa vie de garde forestier dans les Ardennes comme une barque sur un lac placide.

Chaque matin, il quittait sa petite chaumière de célibataire à l’orée du bois pour arpenter les hectares de forêt, à la recherche d’un braconnier, d’un animal insolite, d’un danger pour les promeneurs ou simplement d’une poésie. Car, oui, ce brave Clovis était aussi poète et il détectait dans le frisson des feuilles mortes ou dans la cavalcade d’un cerf, la subtilité et la puissance de la nature.

Chaque soir, il se cachait derrière les voilages de son unique fenêtre pour écrire les vers inspirés par la forêt. Il priait pour que personne ne découvre son addiction à l’écriture, il avait peur des moqueries. Son apparence lui avait déjà valu des ricanements sous cape, alors si on découvrait en plus qu’il avait une âme de poète…

Ce matin-là, il quitta son logis plus tôt que d’habitude, il avait l’intuition que cette  journée serait différente des autres. « Youpi ! » il était tout excité et se hâtait pour rallier le Sentier des Démons ainsi nommé à cause de ses amanites tue mouche et autres bolets de Satan. Mais, pour le garde forestier, ce n’était qu’un raccourci pour atteindre le palais de fougères aux senteurs fraiches et légères mêlées de bergamote. Au cœur des hautes tiges, il s’arrêta un instant pour s’enivrer de ce parfum, quand tout à coup, il aperçut une bête courant à toute allure. L’animal détalait, aplatissant les herbes devant lui, ce qui donnait le mirage d’un océan secoué de vagues vertes. La créature se déplaçait aussi prestement qu’un lapin de garenne, pourtant elle semblait avoir un bec aussi noir que celui d’une corneille. Intrigué, Clovis activa sa lourde carcasse pour tenter de rattraper la curieuse bestiole. Mais, qu’est-ce qu’elle allait vite ! Heureusement, un tronc d’arbre couché fit chuter la bête que Clovis put enfin rejoindre.

C’est alors qu’il découvrit l’impensable : un oiseau du Grand Nord juché sur le dos d’un lièvre bien de chez lui ! Un pingouin !

En voyant l’homme, le lièvre repartit de plus belle, abandonnant sa monture à plume à son triste sort. Clovis se pencha vers le palmipède et lui demanda de sa voix la plus douce :

-Mais, que fais-tu donc dans nos contrées, animal des glaces ?

-Je suis à la recherche d’un nouvel habitat pour ma tribu ! Le Groenland devient beaucoup trop chaud ces temps-ci et on n’y trouve plus rien à manger…

-Et tu voudrais t’installer ici ?

-Peut-être… Le lièvre m’a fait visiter les environs sur son dos, et je dois avouer que ça me plait bien !

-Tu peux être assuré de ma bienveillance et de ma protection envers toi et ta tribu, pingouin !

C’est ainsi que depuis ce jour, les forêts des Ardennes sont habitées par des centaines de pingouins qui vivent en grande harmonie avec les lièvres, les cerfs, les sangliers, les chevreuils, les perdrix et Clovis, leur cher protecteur !

Nuit d’Halloween

Photo de Karolina Grabowska sur Pexels.com

En cette soirée du 31 octobre,  Rodolphe ne voulait pas accompagner ses copains à la « Rave Monstrueuse » organisée par le lycée ; il n’avait pas le cœur à ça. Sa grand-mère était morte deux semaines auparavant …Cette bonne vieille qu’il adorait et dont il se sentait si proche. C’était peut-être choquant à avouer, mais il n’avait jamais aimé sa mère comme il aimait sa grand-mère ; ces deux femmes n’avaient d’ailleurs  rien en commun.
Ses parents, il éprouvait de l’affection à leur égard, bien sûr, mais aucune vraie conversation n’était possible avec eux, ils étaient tellement empêtrés dans leur routine…. et toujours à mille lieux des préoccupations et des goûts de Rodolphe. En revanche, ils formaient avec ses deux petites sœurs le quatuor parfait ; jamais Eloïse et Adélaïde ne leur causaient le moindre souci et jamais ils n’avaient l’air de leur imposer quoi que ce soit, leur relation ressemblait à la surface lisse d’un lac placide.
Vu son moral ce soir là, la meilleure chose à faire était encore de se recroqueviller au plus profond de son lit et de dormir pour que le lendemain arrive plus  vite.
Lové au cœur de ses couvertures et au seuil de l’endormissement, les pensées les plus étranges l’envahirent peu à peu. Comme il était curieux que sa propre famille lui parut si étrangère …qu’il s’agisse de son père, de sa mère ou de ses sœurs, tous quatre semblaient liés par quelque chose qui lui échappait … Ils avaient, par exemple, les même goûts alimentaires, très carnivores ils méprisaient les légumes et les fruits dont lui, raffolait ; coté boissons, ils préféraient à l’eau pure dont Rodolphe se délectait, les sodas et les excitants. Et cette habitude bizarre  de passer des heures dans la salle de bain,  tous les quatre ensembles !
Au fur et à mesure que ces réflexions l’assaillaient, il se prit à penser qu’eux et lui ne pouvaient qu’être d’essence différente. La possibilité d’avoir été adopté lui avait déjà traversé l’esprit  mais  il était maintenant persuadé que sa famille n’avait rien d’humain au sens propre du terme. Leur froideur et le fait qu’’ils fassent tous quatre bloc le confortait dans cette idée. Mais comment en être certain ? Si ses parents et ses sœurs étaient réellement des créatures surnaturelles dissimulées sous une enveloppe charnelle, il devait bien y avoir des moments où ils se régénéraient et reprenaient pour quelques temps leur forme originelle … Leurs stations  prolongées dans la salle de bain lui avaient toujours parues suspectes, mais de là à penser que sa famille venait d’un autre monde …
Pourtant, en cette nuit d’Halloween, l’hypothèse devenait certitude. Seule une preuve tangible manquait.
Alors qu’il se triturait l’esprit à l’abri des couvertures, il remarqua un rai de lumière blafarde qui fusait sous sa porte ; peut-être était-ce le moment d’affronter ses craintes ? L’un après l’autre il fit glisser ses pieds moites hors du lit, il était maintenant debout dans son pyjama trop court, le cœur au bord du précipice et  les doigts crispés sur la poignée en laiton de sa chambre.
A peine sa porte entrebâillée, il comprit que la lumière d’un jaune morbide était trop faible pour venir du couloir, son origine était bien plus éloignée, à l’extrémité du corridor où se situait la salle de bain…
Tremblant de tous ses membres, le visage blême et le cœur battant la chamade, il entreprit  la traversée de ce long passage recouvert de tapis d’orient et aux murs ornés d’icônes slaves. Ses parents avaient toujours eu un goût décalé en matière de décoration, ils étaient en rupture complète avec les gens de leur génération qui préféraient les couleurs gaies et les meubles pratiques. Ici, ce n’était qu’un enchevêtrement de commodes sombres, d’armoires gigantesques et de tableaux sinistres.
Coincés dans leurs cadres dorés, les vierges et les chérubins  avaient, en cette nuit, des expressions graves et compatissantes, ils semblaient murmurer en chœur : Tu vas enfin connaitre la vérité !
Arrivé au bout du parcours, Rodolphe baissa les yeux et vit sous la porte de la salle de bains, la blafarde luminosité, prometteuse de quelque drame. Malgré ses jambes flageolantes, il avait  atteint le seuil de son destin.
D’un coup sec et violent, il appuya sur la poignée ; la porte n’était pas verrouillée. Elle s’ouvrit en grand.  

Et là, sous ses yeux ébahis, il découvrit quatre créatures visqueuses, deux plus grosses et deux plus petites qui barbotaient dans la baignoire. Leurs tentacules verdâtres à demi immergées, elles semblaient lui faire cet aveu : Toi, tu n’es pas des nôtres mais tu es à nous !
« Aaaaaaaah!!!!!! » C’est son propre cri qui l’arracha à ce terrible cauchemar. Il était en nage et se précipita jusqu’à la salle de bain pour se rafraîchir le visage : ils étaient bien là, rassemblés tous les quatre comme dans son rêve,  ses deux petites sœurs s’amusant joyeusement dans leur bain alors que son père se rasait face au miroir, un sourire aux lèvres et que sa mère se maquillait habilement devant la coiffeuse ; une scène familiale des plus ordinaires pour un dimanche matin…

Mais pourquoi Rodolphe se sentait-il si différent ? Simplement parce qu’il était  adolescent.

Docteur Psychien et Monsieur Chatounet

-Allongez-vous sur le divan Monsieur Chatounet

– Ah… Le divan du Docteur Psychien, on m’en avait parlé mais cette fois-ci,  j’y suis…

-Qui, vous en avait parlé ?

– Monsieur Raminagrobis, l’un de vos patient qui a des relations compliquées avec son humain, mais aussi Mademoiselle Mini , une souris du restaurant

– Comment Monsieur Chatounet ? Vous bavardez avec les souris de votre restaurant maintenant ? Je croyais que vous y étiez employé entant que nettoyeur de rongeurs ?

– C’est bien cha mon problème Docteur Psychien…

-Développez…

-Je suis devenu végétarien

-Nom d’un chien ! Vous n’aimez plus la chair vive ?

-Ni vive, ni morte, même les restes d’entrecôtes des clients ne me tentent plus…

-Cha alors ! Voyons…est-ce que votre mère vous lisait le conte de Marlaguette quand vous étiez chaton ?

– Marlaguette ?

-Oui, l’histoire de ce loup qui devient végétarien pour faire plaisir à une gamine…

-Non, je ne crois pas…

– Le problème ne viendrait donc pas de l’enfance… Et, à quelle occasion vous êtes-vous rendu compte de ce changement chez vous ?

-Il y a une semaine, quand j’ai coursé Mademoiselle Mini dans les cuisines du restaurant, elle a failli faire une crise cardiaque, puis elle m’a raconté qu’elle était dans une association de cervidés contre la chasse à cour.

– Cha alors ! Voyons…est-ce que votre mère vous lisait le conte du Grand cerf quand vous étiez chaton ?

-Non, mais vous m’agacez à la fin avec mon enfance ! Ma mère, le soir, elle ne me racontait pas d’histoires pour chatons, elle se contentait de draguer tous les matous du quartier sur les toits !

-Je vois…Je vois… Avez-vous vu le film La chatte sur un toit brulant, quand vous étiez adolescent ?

– Mais ça suffit avec le passé ! Je vous parle d’aujourd’hui, moi, je vous parle de solidarité entre animaux différents, moi ! Je vous parle de lutte !

-Mais alors, pourquoi êtes-vous venu me voir ?

-Parce que je vais perdre mon job au restau si je ne bouffe plus de souris, moi !

– Mais, vous semblez avoir trouvé votre voie dans la politique, non ? Politichien, c’est votre destin !

-Politichat Pluto, politichat !

La voiture

Une chose est sûre

Je déteste la voiture

Je préfère aller à pied

Par les rues et les sentiers

Quand je ferme une portière

Je ressens toute la misère

D’un tigre coincé dans sa cage

Ou d’un mauvais aiguillage

Je n’aime pas ses ceintures

Raides comme la toile de bure

J’exècre ses odeurs

D‘essence et de sueur

J’abhorre sa vitesse

Son manque de délicatesse

Quand elle tourne dans un virage

Je me retrouve tout en nage

Quand elle double un gros camion

Je suis secouée de frissons

Pour qu’elle évite une belette

Je prie sur la banquette

Je ne suis au repos

Que lorsqu’on soulève son capot

Et qu’on découvre une grave panne

Qui la cloue dans la campagne

Alors je sors de l’habitacle

Et je vis un vrai miracle

L’herbe fraiche sous mes pieds

Je respire les châtaigniers

Mon corps se désengourdit

Mes jambes secouent leurs fourmis

J’irai donc en vacances en marchant

Même si cela me prend mille ans

Je compterai mes pas sur mon portable

Je défierai le raisonnable

Une chose est sûre

Je déteste la voiture !

Tante Agathe

Ce texte m’a été inspiré par cet incipit d’Hervé le Tellier: « Tuer quelqu’un ça compte pour rien »

« – Tuer quelqu’un, ça compte pour rien ! Avait lancé tante Agathe, avachie dans son fauteuil roulant.

La famille, attablée autour du gouter funéraire, s’était retournée sur elle, Il y avait Bernard son cousin de Maubeuge avec sa femme Giselle au nez pointu, ainsi que Titi et Toto leurs jumeaux boutonneux de quinze ans.

-Mais enfin, qu’est-ce que tu veux dire par là, tante Agathe ? Questionna Bernard, la bouche pleine de crème au beurre.

-La mort fait partie de la vie… Avait répliqué la tante, l’air énigmatique.

-La mort naturelle, c’est certain ajouta Giselle, mais pourquoi parles-tu de « tuer quelqu’un » tantine ? Oncle Jacques a bien fait une crise cardiaque, non ?

A ces mots, tante Agathe se leva de son fauteuil roulant. Tous blêmirent. Jamais ils n’avaient vu la vieille debout. Souple et alerte, elle grimpa d’un bond sur la table, piétinant le gâteau crémeux et renversant les coupes de mousseux sur la nappe immaculée. Puis, elle entama son discours :

-Eh non les loulous, je ne suis pas infirme ! Eh non les loulous, votre oncle n’est pas mort de façon naturelle ! Eh oui les loulous, c’est moi qui ai fait le coup !

Devant les quatre paires d’yeux dilatés par la surprise et face aux quatre bouches béantes  pleines de gâteau, tante Agathe poursuivit :

Vous croyez quoi les loulous, que vos étrennes et vos cadeaux d’anniversaire je vais les payer comment, moi ? Si j’avais laissé le vieux vivre plus longtemps il aurait dilapidé toutes nos économies en femmes de mauvaise vie et en Ricard ! Ha, j’en ai vu défiler des Lolas, des Ginas et des Barbaras dans la chambre d’amis…Moi, je la bouclais et je restais bien sage dans mon fauteuil, mais en silence je ruminais : Tu vas voir mon coco quand je vais me lever, les p’tites bricoles qui vont te tomber dessus…

Et puis, il y a eu ce samedi 20 décembre. Jacques est revenu du centre commercial, les bras chargés de paquets. Moi je lui ai dit : Alors, on dirait que tu as trouvé des cadeaux de Noël pour les neveux ! Et lui, ce salopard, devinez ce qu’il  m’a répondu : Rien à foutre de la famille et rien à foutre de toi non plus, légume ! Tous ces paquets, c’est pour mes poulettes, mes p’tites greluches chéries ! Y a qu’elles qui me donnent du plaisir dans la vie ! Y a qu’elles qui vaillent le coup !

Alors, lundi dernier pendant qu’il était encore au lit avec une de ses satanées bonnes-femmes, je suis allée voir le Père Gauchet, il est un peu sorcier, celui-là… Il en revenait pas de me voir gambader, mais il m’a juré qu’il dirait rien et il m’a refilé sa mixture jaunâtre en échange de ma tarte aux noix. Moi, j’ai versé ça dans le potage du vieux dès le lendemain soir et pfit… crevé, rétamé, mortibus d’un coup, mon Jacques !

Et voilà comment j’aurai désormais les moyens de vous gâter mes chéris ! 

Sur ses paroles, tante Agathe reprit sa place dans son fauteuil roulant, sous les applaudissements chaleureux de sa famille.

-Tante Agathe, tu es la plus gentille des tatas ! » S’exclamèrent-ils tous en chœur.

Fenêtre oblongue

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Mitchell Luo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 414.

Je me suis posé sur le rebord de la fenêtre oblongue juste après les douze coups de minuit. Les rideaux alanguis sur les vitres glacées par la nuit. Dans le vieux manoir, j’ai tout de suite ressenti ta présence, Leonora…

 J’ai glissé et voleté le long de l’escalier majestueux et pénétré dans la chambre aux boiseries. Là, sur le lit à baldaquin, tu étais endormie dans les dentelles anglaises de ta parure nocturne. J’ai approché mon visage blême de tes boucles sombres et de ton teint rosé, j’ai humé ton parfum de fleur candide et de mes dents acérées j’ai croqué ta nuque frêle et palpitante. Ce fut… délicieux.

Puis, je suis reparti par la fenêtre oblongue juste avant les premiers rayons du soleil, mes pires ennemis.

Depuis cette nuit mémorable, Leonora, tu arbores la même carnation que moi et tes canines ont bien poussé. Je ne suis pas certain que tu me réserves toutes tes douces  morsures, je vois parfois des nuées d’oiseaux de nuit roder autour de ta fenêtre…Mais qu’importe, pour moi tu es la seule, l’unique et l’éternelle Leonora.

Un petit plus

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Jakub Arbet dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 413.

Hier j’ai mangé des flageolets « des musiciens » comme on dit. C’était bon, mais alors… Qu’est-ce que je le regrette aujourd’hui ! Je n’ai qu’une peur, c’est que les bruits chantants de mes flatulences viennent parasiter le son de mon instrument…Quelle honte devant les passants ! Ce n’est pas aujourd’hui que je ferai recette. Enfin, on verra bien, je vais jouer la Sarabande de Bach, c’est un morceau très dynamique qui devrait bien couvrir mes gargouillis et autres pétarades.

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– Quelle interprétation fabuleuse de la Sarabande !!! M’interpella soudain une vieille dame en déposant un billet de 50 euros dans mon escarcelle. Mais je n’arrive pas à définir la nature du son si subtil qui accompagne votre instrument…

– Oh…ça,  c’est mon petit secret, je ne peux pas le révéler… Sinon j’ai peur que la magie n’opère plus…

Depuis ce jour, je ne me nourris plus que de haricots blancs, rouges, jaunes, Saint-Esprit à œil rouge, nombrils de bonne-sœur, orteils de pécheurs, mogettes, cocos et crochus de Montmagny et j’ai un public de fou !

Le photomaton magique

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Derek Lee dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 412.

-C’est pas possible, j’ai oublié de mettre ma crème de jour ou quoi ! C’est qui cette vieille qui me ressemble ? Je rêve ou je cauchemarde ? T’es qui toi ? J’ai besoin de photos pour mon CV moi, pas pour la maison de retraite ! Je veux rentrer dans la banque, moi, c’est mon plus grand souhait !

-Laurine 23 ans, écoute un peu ce que Laurine 80 ans a à te dire …

 -?!

-Tu vois ma figure, tu vois ma fatigue, tu vois ma tristesse, tu le décèles ce sentiment de déception dans mon regard ?

-Je ne comprends pas…tu vas marcher sale machine oui ou non ?!

-C’est le visage que tu auras si tu t’acharnes dans cette direction, crois-moi, ne fais pas ça …

L’écran du photomaton s’éteint doucement, puis se rallume

-Mais c’est qui ça maintenant ? C’est un bébé ! C’est MOI bébé ! Comment c’est possible ?! J’ai besoin de photos pour mon CV moi, pas pour ma carte de crèche !

-Laurine 23 ans, écoute un peu ce que Laurine 4 ans a à te dire

 -?!

-Tu te souviens de tes dessins ? Tu te souviens des antilopes et des licornes, des châteaux étoilés, des ciels argentés… Et la maîtresse de maternelle, Mademoiselle Cachou qui les épinglait dans les couloirs de l’école pour que tout le monde les admire ! Tu te souviens de ta fierté, même si petite … de ton bonheur quand tu dessinais ?

L’écran du photomaton s’assombrit à nouveau, puis un flash violent vient illuminer le visage de Laurine.

La jeune fille sort de la petite cabine et patiente devant la fente de la machine où les photos sont censées tomber au bout de quelques minutes. Elle est sonnée, elle ne comprend pas ce qui vient de lui arriver mais elle pense à son enfance. Quand elle revoit ses plus grands moments de joie, elle a toujours un crayon de couleur, un feutre ou un pinceau à la main… Le souffle du séchoir à photos la tire brusquement de sa rêverie. Le papier glacé vient de tomber et frémit sous l’air pulsé avant de s’immobiliser. D’une main tremblante, Laurine saisit le large carré de quatre photos : sur la première, la vieille femme au regard triste, sur la seconde la toute petite fille une boite de crayons de couleurs à la main, sur la troisième le dessin de licorne sous un ciel orageux que Mademoiselle Cachou avait tant aimé. Et sur la dernière photo, le visage rayonnant d’une Laurine qui a trouvé sa voie rêvée !