Du pub au paradis

old-man© Kyle Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Kyle Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 314

 

Non mais c’est pas vrai, Boby est mort ?? Alors… c’est pour ça que je le voyais plus ces jours-ci ! Et faut qu’j’l’apprenne par le journal, c’est dur ça … Elle aurait pas pu m’appeler la Betty pour me prévenir ! Elle savait bien pourtant qu’on était potes, qu’on se retrouvait au Queen’s head pour jouer aux fléchettes, Boby et moi ! Mais… mais…non mais c’est pas vrai ! J’en crois pas mes lunettes ! Betty, morte, elle aussi ! Non mais c’est dingue ça !

– Joe, vite, une autre pinte !
– T’as quelque chose à fêter Duncan ?
– Non, c’est plutôt pour me remettre ! T’étais au courant toi, Joe, que les Wilson étaient morts hier, TOUS LES DEUX ?
– Bah non, mais tu sais, les vieux, c’est leur lot !

Quel salopard ce Joe ! Qu’il m’apporte ma bière et basta, j’ai plus rien à lui dire à celui-là, demain je change de pub, comme ça j’verrai plus sa tronche.

– Et, une autre pinte pour Duncan !

Ouais c’est ça … et elle est même pas fraîche sa blonde ! En revanche, les p’tites brunettes sur la banquette, elles sont bien fraîches, elles ! Dix-neuf, vingt, pas plus; que c’est beau la jeunesse ! Quand j’ai rencontré Jane elle devait pas être plus âgée que ces deux là ; c’était ici même, au Queen’s head, elle buvait un shandy avec sa copine Sally et moi j’leur avais offert la deuxième tournée.

– Une troisième, Joe ! Et pas tiède comme les deux autres, si possible !

A l’époque c’était Steve qui servait ; bien plus aimable que Joe ! Et puis la mousse, elle débordait des verres ! Ah il était pas pingre le Steve et puis le bol de cacahuète, c’est la maison qui l’offrait ça coûtait pas quatre-vingt pence comme maintenant !

– Et la voilà ta petite troisième, Duncan !

Toujours aussi tièdasse… Quand j’ pense à Boby et à Betty… Enfin, ils seront partis ensemble au moins. Moi, à quoi je sers depuis que Jane est plus là… Entre elle et Sally, j’avais pas hésité une seconde, Sally, elle était bien gentille avec ses bouclettes dorées, mais plutôt fadasse, un peu comme cette pinte que j’ me force à boire… Tandis que Jane et sa crinière rousse, quel caractère, quel éclat, quel pétillant et quelle longueur en bouche pour notre premier baiser et même pour tous les suivants …

– Steve !…Euh…Joe ! Ramène-moi une brune pour changer, puisque t’arrives pas à servir tes blondes assez fraîches !

Les filles d’aujourd’hui, elles boivent plus de shandy, c’est trop doux, il leur faut de la vodka… et leur allure j’en parle même pas, c’est jeans troués, tatouages et boucle d’oreille dans le nez !

– Et UNE belle brune pour Duncan !

Non mais c’est pas vrai, il sert ses blondes chaudes et ses brunes glacées cet abruti ! J’le jure sur la mémoire de Jane, à partir de demain, je vais au Rosebud ! Tiens, les gamines d’à côté s’en vont… la vodka était peut-être pas assez corsée « Bye » elles sont quand même polies, elles répondent à un vieux schnock comme moi. Pas facile à boire la Guinness glacée mais bon… j’arrive au bout ; reste à savoir si j’vais pouvoir me l’ver.
Mais, mais, attendez voir, j’ai l’impression de m’envoler, y a quelqu’un qui me soulève, c’est pas possible !? Qui c’est qui me tient sous les bras ? Nom d’une pinte ! Mais… c’est Boby et Betty !? «Vous ressemblez à des anges… Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Vous m’emmenez auprès de Jane ?!?! »

MH
Petite questionnette : Et vous appréciez-vous l’atmosphère des pubs anglais bien typiques ?

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Ma petite chérie

syes- Copie

 

A Lihons, le 25 janvier 1916

Ma petite chérie,

Je n’en peux plus Jeannette, j’ai envie de rentrer
Je n’en peux plus de la boue et de l’odeur des autres
J’ai envie de te voir et de te respirer.

Heureusement, j’ai Jojo pour parler du pays
De l’océan bleu gris, des plages infinies
Toi, tu vois ça tous les jours, moi j’ai peur d’oublier…

Ecris-moi, s’il te plait les dunes et le sable fin.
Peut-être pourrais-tu m’en envoyer quelques grains ?
Dans l’enveloppe, ça ne pèsera pas lourd
Mais pour mon cœur ça sera de l’amour.

Ici, la terre pue de tout ce qu’elle avale,
De tous ces corps détruits …
Jojo et moi, on survit,
Il est là près de moi, il écrit à Marie.
On ne pense qu’à vous, on ne parle que de vous
Pour ne pas oublier la vie et l’amour fou.

Je vais bien, ne sois pas inquiète
Et toi ? Comment vas-tu ?
C’est déjà la saison des roulantes
Je t’imagine sur la plage de Saint-Georges
Tu les ramasses avec Marie
Comme elles doivent être bonnes, gorgées d’océan salé.

Ici c’est le rata quotidien
La soupe claire et le pain noir
Mais je mange, je m’applique à ne pas mourir
Pour toi, pour nous, pour un lendemain.

Je t’embrasse ma petite chérie, envers et contre tout.
Jojo a reçu une lettre, moi j’attends toujours
Peut-être la semaine prochaine…
Mais n’aie pas peur, Jeannette,
Si elle n’arrivait pas, je t’écrirais quand même.

Ton Emile.

 

MH

Anéantissement

bellerine mur© Jon Tyson

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Jon Tyson dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 313.

 

Je pourrais vous dire que j’ai réussi à m’en sortir par la danse
Mais non …
Je pourrais vous raconter que j’ai quitté mon quartier, mes parents, grâce à ma passion
Mais non …
Je pourrais remercier toute cette adversité qui donne la niaque
Mais non …
Les ballerines ont été piétinées
Le collant a été déchiré
Le tutu rose, brûlé.
A la place… la longue robe noire
Qui recouvre tout, même les rêves les plus fous.

MH

Kévin et Papé

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Cette petite nouvelle est née du défi numéro 10 proposé par L’atelier sous les feuilles, et qui proposait de placer huit mots issus du poème Chanson d’automne de Verlaine : sanglots, violons, langueur, suffocant, heure, jours, vent, feuille dans un texte ne traitant PAS de l’automne.

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« J’ai fait quoi, Kévin ????
Papé était dur de la feuille ! Pourtant il avait fait un sacré vent digne d’un staccato au violon ! Dans l’atmosphère suffocante de sa chambrette, je ne comptais pas rester plus d’une heure. Pourtant, Papé attendait mes visites comme un oisillon affamé attend le retour de la mère nourricière. Alors je me résignai …Je passerais deux longs jours avec Papé, dans sa chambrette, pour le sortir de sa langueur, couché sur le matelas d’appoint qu’il gardait pour moi, sous son propre lit.
– Tu te souviens de Mamé, Kevin ? Comme elle était belle et gentille…
– Oui, oui …
– Et comme elle t’adorait …
– Oui, oui …
– Toi, son premier arrière petit-fils…
– Oui, oui …
– Toi son premier arrière petit con !
– Quoi !?
– Rien, rien, mon Kevin, je voulais juste voir si tu m’écoutais.

Et puis, Papé éclata en sanglots, comme ça, d’un seul coup. Il pleurait comme une vraie fontaine, les yeux fixés sur la photo de Mamé épinglée au mur de sa chambrette.

– Papé, je suis là, parle-moi, je vais t’écouter cette fois, parle-moi encore de Mamé ! »

Alors, dans la torpeur de la petite pièce, couché sur le matelas d’appoint, j’écoutai Papé me raconter leur rencontre sur les bords de Loire, leur belle vie à Angers et les derniers jours de Mamé aussi …

Aujourd’hui j’ai soixante ans, je ne suis plus un petit con, peut-être un vieux con… mais je n’oublierai jamais le récit de Papé, couché sur le matelas d’appoint.

MH

 

Cœlacanthe

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© Timo Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Timo Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 312.

 

 

Allongée sur les vagues
La femme redevient poisson
Le poisson primitif
Qu’ils étaient tous
Avant de devenir humains
Pensants et réfléchis
Philosophes ou chirurgiens
Drogués ou alcooliques
Assassins ou victimes
Promoteurs ou dictateurs
Golden-boys ou filles-de-joie
Un cœlacanthe
Au corps de fossile
Au poumon ancestral
Et aux nageoires charnues
Prémices de leurs membres
Elle s’enfonce dans les profondeurs
Où la lumière s’éteint
Elle ne sait plus penser
Aux ravages causés par les siens
Sur cette terre
Elle ne réfléchit plus aux conséquences
De son « évolution »
Son cerveau s’est réduit
Bras et jambes s’atrophient
En de courts moignons recouverts d’écailles
Elle respire différemment, mais elle vit
Descendant au plus profond des abysses
Une seule conviction ancrée dans son instinct
Ne plus jamais refaire surface.

MH

Le wagon à la porte bleue

 

trainbleu

© Rishi Deep

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Rishi Deep dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 311.

 

Si j’étais assise dans le wagon à la porte bleue,
Je ne serais pas française, ni même européenne.
J’habiterais une contrée lointaine
Où l’on prend encore le temps…

Le temps de poser un coude fatigué sur l’accoudoir de bois usé
Le temps de se laisser aller au rythme du train cadencé.

Si j’étais assise dans le wagon à la porte bleue,
Je n’aurais pas de téléphone à la main, je parlerais à mes voisins
Je me raconterais, ils se raconteraient, on deviendrait amis.

Loin des carrés famille, des espaces pro et des wagons wifi, je retisserais ma vie,
Si j’avais su… si j’avais fait… si je n’avais pas fait… si j’avais pensé…

Ce serait un voyage dans le temps d’un avant bringuebalant et d’un futur réinventé.

MH

Obsession végétale

verre de rosé sur haie

 

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
Mon obsession têtue, inusable, c’est ma haie. Elle a bientôt quarante ans, la moitié de mon âge…
Ils veulent tous que je la coupe, que je la taille. Eh bien, non ! Moi, je l’aime comme elle est : large, haute, énorme, touffue et mal peignée. Elle empêche les voitures de se garer dans le jardin, tant mieux ! Elle pique ceux qui s’approchent trop d’elle, tant mieux ! Elle recouvre le banc de pierre, tant mieux, il est laid et de toute façon personne ne s’y assoit.
Le dernier jour des vacances, ma fille et mon gendre ont convoqué le tailleur de haies : un immonde bonhomme, style bourreau avec des mains d’assassin. Ils ont parlementé des heures, mes enfants et lui ; ils faisaient tous les trois de grands gestes agressifs en direction de ma pauvre haie et puis, ils m’ont appelée, ils m’ont servi un petit verre de rosé et ils m’ont dit : Maman, en octobre, on va faire une coupe sévère, ça lui redonnera de la vigueur à ta haie, et puis quand tu reviendras, l’été prochain, tu ne t’apercevras même pas qu’elle a été taillée. 
Alors moi, j’ai dit d’accord pour faire plaisir et puis aussi parce que le tueur me faisait très peur avec ses grosses paluches pleines de poils.
Le 28 aout, on a quitté la maison de vacances et ma haie. On est rentrés à Paris.
Dès le 29, j’ai commencé à faire cet horrible cauchemar : je voyais le monstre, tronçonneuse en main, s’approcher de ma pauvre haie, un rictus démoniaque sur les lèvres.
Pendant tout le mois de septembre, chaque nuit ce rêve revenait, et ça finissait toujours pareil, je me réveillais transpirante en hurlant : Pitié, pitié pour ma pauvre haie !
Chaque après-midi de ce mois-là, j’allais chez mes enfants prendre le thé et avant chaque première gorgée de Darjeeling, je leur rappelais le sinistre décompte :  Quand je pense à ma pauvre haie qui sera décapitée dans 30 jours….29 jours…28 jours…27 jours… 
La veille de l’assassinat, ma fille a fini par craquer :  C’est bon, maman, j’ai appelé le jardinier ce matin pour tout annuler !  Moi, je lui ai répondu :  Ah bon ? Mais il ne fallait pas, je m’étais habituée à l’idée … 
Aujourd’hui, c’est le premier juillet, je bois un verre de rosé bien frais sur la terrasse ; je suis aux premières loges pour admirer ma haie. Ma belle, ma grosse, ma somptueuse haie non taillée. Certaines de ses branches pointent au-dessus de son corps robuste comme des cheveux hirsutes ; les moineaux s’y balancent puis se cachent pour nicher dans sa verte épaisseur.
Tiens ! Mes enfants remontent de la plage ; je les distingue à peine derrière ma chère haie, mais je reconnais le haut du crane déplumé de mon gendre… Les voilà qui me rejoignent pour prendre un verre et déjeuner ! Alors moi, pour leur couper l’appétit je leur dis :  N’est-ce pas qu’elle est belle, ma haie ! 
MH

Petite questionnette: Et vous, préférez-vous les jardins à l’anglaise ou à la française ?

Monsieur Gustave et le bruit

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Très chère Mademoiselle Colette, la silencieuse,
Je vous adresse cette lettre, que je glisse avec toute la discrétion qui n’est pas la vôtre, sous votre paillasson.
Il est midi et je suppose que vous dormez encore du sommeil de celles qui dansent et chantent toute la nuit pour plaire à leur voisinage.
Grace à vous, ce matin, je n’ai pas usé les piles de mon transistor… j’avais comme une envie de silence après cette nuit enchantée par vos puissantes vocalises et les notes suraiguës émises par vos convives.
Mon pauvre plafond résonne encore de vos rocks, de vos jerks et de vos chachachas.
Alors, si mon chat Filibert avait le malheur de vous réveiller dans une heure ou deux avec son effroyable, son insupportable, son tonitruant miaulement pour réclamer sa pitance, sachez que je suis par avance confus, honteux, et malheureux de vous infliger un tel calvaire auditif.
Une dernière chose, quand vous emprunterez l’escalier pour NE PAS venir me faire vos excuses, faites bien attention à la treizième marche : l’un de vos délicats invités y a déposé une substance visqueuse et très malodorante avec laquelle ma charentaise droite a eu le malheur d’entrer en contact.
Si par le plus grand des hasards vous ne possédiez pas de « balais-serpillère » pour venir à bout de cet immondice, sachez que Madame Simone, notre douce concierge (qui a elle aussi pleinement profité de votre soirée musicale) vous attend de pied ferme à la loge avec ledit balais.
Toutes mes non-amitiés, votre dévoué voisin du dessous, Monsieur Gustave.
MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà écrit une lette ironique à un voisin indélicat ?

La licorne de nuages

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Lila, la licorne de nuages avait traversé les bois de Taponnat, rencontré un cerf, un sanglier et un lapin de garenne. Tous lui avaient fait la même réponse : Les chevaux enfermés vivent à l’orée du bois, là où les humains règnent en maitres. Alors elle avait galopé, galopé aussi vite que ses sabots de buée voulaient bien la porter. Un loup famélique lui avait barré la route au tournant du vieux chêne, il avait montré les crocs puis raconté : Je suis le loup de Marlaguette, elle m’affame en voulant faire de moi un végétarien !  Alors, d’un coup de corne magique, Lila avait fait apparaitre un énorme gigot de mouton parfumé aux baies de genièvre, le loup avait tout dévoré, remué la queue, fermé la gueule et fait ses bons yeux à la licorne.
Lila était arrivée au club hippique par un beau matin de brume. Elle s’était promenée dans chacune des trois rangées de box impeccables. Son hennissement sonnait comme le chant d’une sirène et dès qu’elle passait devant la porte d’une stalle, une belle tête de cheval apparaissait et la suivait des yeux. Sullivan, Arabesque, Victor, Ramsès, Chimère, Napoléon, Geronimo et les autres étaient tous là, attentifs et émerveillés, au passage de leur Déesse.
C’est alors que Lila se cabra sur ses pattes arrières et d’un coup de corne magique, fit sauter tous les verrous des boxes. Les chevaux, ébahis d’être libérés sans la contrainte d’un licol ou d’une selle, poussèrent d’abord timidement les ventaux de leurs abris avant de s’élancer à la suite de Lila en une folle équipée grise, noire, blanche, pie et bai.
Depuis ce jour, un troupeau de chevaux sauvages galope dans le ciel, au-dessus des bois de Taponnat derrière la licorne de nuages.

MH

Petite questionnette: Vous est-il parfois arrivé d’imaginer des formes d’animaux ou d’êtres féeriques en observant les nuages ?

Banc public

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Huit heures à ma montre. Vite, j’enfile mon costume Zara collection printemps été. Pas le temps d’avaler un expresso et encore moins de me faire une tartine au miel de Paris…Tant pis, je passerai en coup de vent à la boulangerie près du métro. Merde, l’ascenseur est occupé, je dévale l’escalier en allumant mon I phone. Toujours aucune notification de Meetic. Elles veulent quoi les filles ? Employé de banque c’est pas assez bien pour elles ? Faudra que je modifie mon profil, je mettrai banquier …un demi mensonge et ça fera mieux.

Le temps qui passe est très amical, je viens de le voir devant la boulangerie, il avait des viennoiseries plein les mains ; il m’a offert un croissant de lune en disant, c’est pour vous, si vous me cédez votre montre… alors j’ai répondu, d’accord, de toutes façons, je la regardais trop… Si vous voulez, je vous donne aussi mon portable ! Le temps qui passe a accepté et il m’a tendu une brioche de rêve pour compenser. Je l’ai remercié et il a filé dans le froufroutement de sa queue de pie.

Dès cet instant, je n’ai plus pensé au travail ni à Madame Grand-Pif qui m’attendait avec une pile de dossiers à traiter. J’ai pris une ligne de métro au hasard et je suis descendu à la station Luxembourg.
J’ai poussé la grille du parc et j’ai tout de suite trouvé à m’asseoir face au bassin central. C’était un de ces bancs haussmanniens aux ferronneries magnifiques. J’ai repensé aux cours de théâtre que je suivais adolescent. On faisait souvent l’exercice du «  jardin public » L’un de nous prenait place sur un banc au milieu de la salle, puis un volontaire décidait de s’installer à ses côtés. Aucun texte. Le but était de laisser venir les gestes, les mots, les émotions… Improvisation totale, liberté absolue. Cela donnait lieu à des scènes tantôt cocasses, tantôt émouvantes ou absurdes, mais toujours surprenantes.

J’ai sorti le croissant de lune et la brioche de rêve de ma mallette, et le soleil s’en est allé.

Dans le crépuscule, j’ai vu des petits marins pousser leur voilier à l’aide d’une baguette en bois et des fillettes en dentelle bercer des poupées de porcelaine. Des hommes en redingote et des femmes en robe longue flânaient bras dessus bras dessous, et moi je me sentais ridicule dans mon costume hyper tendance couleur taupe.
Je ne saurais dire combien d’heures je suis resté là, à observer entre chien et loup le balais de ces promeneurs d’un autre temps. J’étais fasciné par leur élégance, leur pas lent et leur visage limpide, mais je me sentais encore plus seul qu’avant. Personne ne me jetait le moindre regard, ni ne m’adressait la parole… comme si j’étais transparent, ou juste insignifiant.

Et puis elle est arrivée, se faufilant entre les personnages surannés qui ne semblaient pas la remarquer. Elle les dominait tous d’au moins deux têtes avec ses longues jambes en écailles, sa chevelure argentée et ses immenses yeux violets. Elle s’est assise tout près de moi, elle n’a pas parlé… mais elle a sorti de son sac en forme d’étoile, une pomme d’amour et deux fruits de passion.

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà fait une belle rencontre sur un banc ?