Mon baluchon



Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo d’Ivan Tsaregorodtsev dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 401

Mon baluchon, je le sors de mes tripes.

Il contient tout ce que j’ai gardé de toi. Tes derniers poèmes, ton marron en forme de cœur, ton petit chapeau rond et ton vieux cardigan.

Chaque jour, après la sieste, tu enfonçais ta cloche en laine sur tes deux oreilles, et on partait dans les bois avec la chienne Baya. On ramassait le muguet, les champignons ou les châtaignes selon la saison. Baya courait de-ci de-là.

Une fois, je m’étais assis sur la souche d’un chêne et tu m’as appelé, toute excitée au pied d’un marronnier : Regarde-moi la forme de ce marron ! Il est fait pour nous !

Au bout d’une heure tu disais : Je commence à avoir un peu froid… alors je posais le vieux cardigan sur tes épaules et on rentrait. Tu préparais le thé au jasmin. Puis, assise au coin de la cheminée, tu prenais ton cahier de poésies et ton crayon gris : Aujourd’hui j’ai envie d’écrire sur le ciel d’orage et le parfum des arbres qui espèrent la pluie… Moi, je lisais un petit roman de Christian Bobin en écoutant le grattement rassurant de ta mine sur le papier quadrillé.

Aujourd’hui, je me promène encore… mais pas tous les jours ; Baya marche dans mes pas mais ne court plus jamais, un chien de vieux… C’est moi maintenant qui ai froid dans les bois mais il n’y a personne pour me réchauffer. En rentrant, je me fais un thé en sachet, c’est moins bon, mais à quoi bon … Je ne m’intéresse plus aux romans, mais je reste là, des heures, au coin de la cheminée, à relire les poèmes de ton petit cahier quadrillé.

Thé de dames

Pétronille et Eudoxie, installées dans le salon très « comme il faut » de Pétronille, bavardent.

P- Ma fille Marie-Geneviève est entrée au couvent 

E- Pourquoi ? Le fils du notaire l’a laissée tomber ?

P- Pas du tout, elle a simplement préféré prendre Jésus pour époux, elle s’appelle Sœur Saint Ignace maintenant

E- Et votre fils, le militaire ?

P- Toujours Cavalier…

E- Il aime beaucoup la viande ?

P- Oui, surtout la viande de cheval.

E- Comme j’aurais aimé que mon fils aussi soit Carnassier, malheureusement il est écrivain…

P – Ecrivain ?! Mais qu’écrit-il ?

E- Des salades dans une feuille de choux, aucune consistance…

P – Et votre second ?

E – Edgar ? Toujours aux ordres de mon mari, il contribue à la bonne marche de l’usine !

P – Non, je voulais parler de votre second fils

E – Ah…Anthelme …

P – Oui c’est cela, Anthelme, comment s’en sort-il avec ce prénom ridicule ?

E – Mal, très mal, mais c’est ce que nous souhaitions ! Si nous l’avons prénommé ainsi c’est pour qu’il ne fasse pas d’ombre à son aîné

P- Votre aîné Sostène, l’écrivain…

E- Oui, c’est cela, le scribouillard… d’ailleurs il écrit mieux par temps de brouillard !

P- Des brouillons je suppose ?

E- Oui, des brouillons… à propos de bouillon, auriez-vous un peu de potage ? Je meurs de faim !

P- Je suis désolée je n’ai que du thé vert et du cake anglais à vous proposer…

E- Quel dommage ! Je préfère le thé anglais et le cake vert…

P- Ne vous inquiétez pas, je vais arranger cela, Célestine ! Célestine !

Célestine, la bonne, arrive

C- Oui Madame ?

P – Pouvez-vous passer le thé vert et le cake anglais au mixeur, s’il vous plait ?

C – Mais Madame …

P – Obéissez !

C- A votre service, Madame …

Célestine repart en cuisine

E – Voilà comment il faut parler aux domestiques !

P – Sinon, ils finissent par vous bouffer toute crue !

E – Oui, de vrais cannibales ces gens-là … Un peu comme votre fils ?

P- Mon fils ?

E- Oui, votre fils, le Cavalier Carnassier …

P- Mais bien sur, vous avez raison, d’ailleurs il invite souvent Célestine à dîner…

E – Ils s’empiffrent de steaks tartares je suppose…

P- Oui, mais le vendredi ils ne mangent que des anguilles, c’est Sœur Saint Ignace qui le leur a ordonné !

E – Y aurait-il anguille sous roche ? Le ventre de votre Célestine m’a paru anormalement gonflé …

P – Pensez-vous ! Sœur Saint Ignace ne peut avoir lancé son frère sur le chemin du péché !

E – Qu’en savez-vous ?

P – J’en sais, ma chère, que vous êtes ici dans une maison respectable où l’on prend du thé vert et du cake anglais ou vice versa, à dix-sept heures pétantes tous les jours que Dieu fait !

E- Vous avez certainement raison ma chère…

Célestine revient de la cuisine avec la gamelle du chien pleine d’une drôle de mixture

C- Voici votre bouillie de cake au thé Madame

P – Mais … Pourquoi, Grand Dieu, la servez-vous dans l’écuelle du chien ?? Transvasez-moi cet entremet dans le service Wedgwood et plus vite que ça !

C : Bien Madame …

Célestine repart en cuisine avec l’écuelle. Pétronille et Eudoxie se regardent « en chiens de faïence ».

P un peu gênée par l’impair de l’écuelle – Heum, heum…

E gênée de voir P gênée – Heum, heum …

Célestine revient de la cuisine avec deux cuillers et deux assiettes à entremets remplies de l’infâme mélange

P – Voilà qui est mieux !

Pétronille et Eudoxie lapent le mélange comme des chiens

E – Exquis !

P- Je dirais même, divin !

Trois paires d’ailes



 

Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Karl Magnuson dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 400.

Depuis la maternelle, c’était ça : Fanny, Ludo et Cléa, les trois inséparables de la rue des Glycines. Hilares sur le tourniquet du square, bavards au fond de leurs classes de primaires, buissonniers au collège et assidus au lycée. Le jour des résultats du bac, Ils avaient scellé un pacte :

Fanny : – Si jamais on se perdait de vue…

Ludo : – Mais t’es dingue, ça peut pas arriver un truc pareil !

Cléa :- Non pas à nous !

Fanny : – Non mais si ça arrivait quand même, promettez-moi… on se retrouve le 30 juin de chaque année à l’heure du soleil couchant tout en haut de la colline des Herbus !

Ludo : – Ok !

Cléa : – D’accord, mais t’es parano, jamais on s’abandonnera !

Et puis, pour leurs vingt ans, en septembre 2001, il y avait eu leur voyage à New York, celui dont ils rêvaient depuis touts jeunes, les spectacles de Brodway pour Fanny, le charme de Brooklyn pour Ludo, les allées de Central Park pour Cléa et les Tours Jumelles pour tous et à jamais …

***

Fanny : – C’est vous les amis, c’est bien vous ?

Ludo : – Oui, on est le 30 juin !

Cléa : –  Et on est là, tous les trois en haut de la colline des Herbus !

Fanny : -Alors, c’est qui qui avait raison ??

Ludo et Cléa : Toi !!

Sur ces mots, trois paires d’ailes s’enlacèrent pour s’envoler au-dessus de la colline verte, du coucher de soleil orange et du ciel bleu.

A la lueur de nos vies

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Kevin Hendersen dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 399

A la lueur de nos vies, j ai aperçu une ouverture

Un espoir de lumières, rondes comme des billes

On sortirait sans crainte, on ne verrait pas net

Une recréation sans mise au point

A la lueur de nos vies, j ai aperçu plein de couleurs

Un flou sur le passé, le présent, l’à venir

Une impression de déjà vu, un brouhaha déjà connu

Une foule auréolée de joie

A la lueur de nos vies, j ai aperçu un autre moi

Qui rencontrait un autre toi, sous une pluie de réverbères

Un scintillement de pointilliste

Une nébuleuse très artistique

A la lueur de nos vies, j ai aperçu une fille orange

Elle avançait en pleine conscience

Dans sa ville illuminée

Dans sa vie retrouvée

L’air vif

Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de JK dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 397.

Je me barre, la famille, vous entendez, je me casse ! Faudra trouver une autre cruche pour aller chercher de l’eau à la rivière, une autre chienne pour garder les moutons, une autre vache pour allaiter les gosses ! Je pars et j’absorbe l’air vif par la porte ouverte du train ; j’aurais pu me contenter de passer la tête par la vitre mais je veux que tout mon corps soit là, à cheval entre la routine et l’inconnu, entre le passé et l’avenir ! Je ne connais pas encore la ville, mais on dit qu’elle est excitante et merveilleuse, pleine de lumières et de gens qui courent en tous sens. Je trouverai un petit travail, juste pour manger et me loger, et puis je serai libre, libre comme cet air vif qui fait rougir mes joues.

Je reviens, la famille, je reviens, la rivière, les moutons et les gosses m’ont tellement manqués…Je retourne et je respire l’odeur rassurante de notre vallée par la porte ouverte du train. L’air vif entre par tous les pores de ma peau et me purifie, il chasse la puanteur du bidonville et de celle que j’ai failli devenir…

Je repars, la famille, je repars, vous en avez trouvé une autre pour faire mes corvées, les moutons ne m’ont pas reconnue, les gosses m’ont fait la grimace, vous n’avez pas voulu me pardonner… Je me tiens à la porte du train qui file à travers la campagne. L’air vif m’appelle et m’attire irrésistiblement, mon corps est encore en équilibre, mais avant la prochaine gare, j’aurai disparu.

Trois mini parodies

Photo de Lisa Fotios sur Pexels.com

Parodie d’une scène d’aventure

Dyson propulsa son grappin à trois griffes par-dessus le donjon. Il savait que Bellissima dormait là, dans son lit à baldaquin, chaperonnée par Gina la vieille servante somnolente. Dyson arracha un pissenlit dans l’herbe matinale et le coinça entre ses dents blanches et alignées. De ses bras déformés par les muscles saillants, il se hissa le long de la corde lisse en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Mais, alors qu’il atteignait les vertigineux créneaux de la tour, il ressentit soudain une effroyable douleur dans les doigts ! C’était Darkos qui avait surgit de derrière une meurtrière et qui lui écrasait les phalanges sous ses énormes bottes cloutées ! De toutes ses dents pourries, l’infâme grimaçait de plaisir devant la souffrance de Dyson ; il se réjouissait à l’idée de le voir lâcher prise et s’écraser en contrebas comme un misérable cloporte, lui cédant ainsi la place sur la couche mollassonne de Bellissima. Mais c’était sans compter avec l’esprit rusé de notre héros, qui, malgré sa position plus qu’inconfortable, parvint à éjecter de sa puissante bouche, un mollard carabiné qui alla s’écraser pilepoil dans l’œil droit de son rival.

Aveuglé par la bave acide, Darkos s’écroula en arrière, laissant ainsi le champ libre à Dyson vers la chambre de toutes les promesses…

Photo de Gratisography sur Pexels.com

Parodie d’une scène policière

L’Inspecteur Quatrezieux se concentra sur le corps de la femme qui gisait dans la boue. Il savait que la simple observation du cadavre pourrait lui apprendre bien des choses.

Les vêtements pour commencer, une robe élégante taillée dans un imprimé fleuri… à coup sûr la victime se rendait chez sa belle-famille et souhaitait faire bonne impression.

Les cheveux coiffés en un chignon sage pour ne pas attirer la main baladeuse du beau-père et ainsi, rassurer la belle-mère.

Les talons hauts de ses escarpins étaient bien la preuve qu’elle n’avait pas envisagé la fuite et se rendait sur un lieu de confiance.

Merdum ! A regarder de trop près sans cesser de fumer, il avait fait tomber un peu de cendre sur le visage de la morte… Qu’importe, au point où elle en était de saleté, un peu plus ou un peu moins …Et puis, il n’aurait qu’à dire que la cendre était déjà présente avant son arrivée. D’ailleurs n’avait-il pas vu un paquet de cigarillos traîner sur la console dans l’entrée de chez les beaux-parents ? Et bé voilà ! L’enquête était résolue ! Il dirait que le beau-père avait fait le coup et personne n’aurait idée de le contredire.

Satisfait de cette enquête rondement menée, l’Inspecteur Quatrezieux monta dans sa 4L bleu ciel et s’en retourna dans son petit pavillon de banlieue pour une soirée au coin du feu bien méritée avec son teckel.

Photo de Alex Andrews sur Pexels.com

Parodie d’une scène sentimentale

Elle :- Mais comment vous reconnaîtrai-je ??

Lui :- Je porterai un œillet rose à la boutonnière… Et vous ? Non, non, ne répondez pas ! Je le sais déjà… Je vous reconnaîtrai parce que vous serez aussi belle que ma mère, que votre voix sera douce comme du lait maternisé, que vos yeux brilleront comme les agates que « moman » m’avait offertes pour me consoler de mon appendicite, que vos cheveux seront aussi brillants que ma carrière dans l’usine maternelle, que votre cœur battra la chamade quand j’aurai un gros chagrin, que vos lèvres s’entrouvriront pour dire : « Mon petit chéri adoré » d’un ton extatique, lorsqu’enfin vous me verrez,  et que vos jambes seront aussi longues qu’une journée sans ma « moman » …………………………………Allo ? Allo ? Allo ? Allo ? Vous avez raccroché ?

Le Spectacle Essentiel

Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Elle Kennedy dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 396.

Et si c’était ça la vraie vie ? Se poser, admirer à perte de vue sans penser à soi, sans panser les blessures des autres. Oublier les gens, les villes, les détails. Juste regarder au loin, se laisser renverser, se laisser transpercer par la beauté du Ciel et de la Mer. Ne pas bouger, ne pas repartir. Se nourrir des provisions emportées, dormir là, même s’il fait un peu froid. Se réveiller là, dans la Beauté. Résister à la faim, manger l’herbe autour de soi pour ne pas céder sa place, sa place aux premières loges du plus intense spectacle qui soit, celui du Ciel, de la Mer et de la Terre, le Spectacle Essentiel.

Trois portraits chinois et variés

Veg-Anne n’a jamais été grasse, elle éclot dés l’aurore et va gambader dans la rosée de son potager, aussi légère qu’une scarole. Ce n’est pas une couche-tard non plus, elle ne tient pas à flétrir, d’ailleurs, elle ne boit que de l’eau pleine de sels minéraux. Quand je déjeune dans sa serre, j’admire ses mains diaphanes comme le céleri rémoulade et ses jolies pommettes aussi roses que ses radis croque-au-sel. Parfumée comme une carotte râpée à la menthe fraîche, elle embaume nos tête-à-tête, et la fraîcheur de sa conversation a le charme du concombre en rondelles. Les sujets d’actualité lui donnent des aigreurs, elle préfère parler vinaigrette, sauce tartare et aromates. Il y a un mois, j’ai osé lui avouer mes tendres sentiments, mais elle est devenue rouge comme une tomate cerise ! J’ai tout de même insisté, je lui ai ouvert mon cœur d’artichaut et j’ai plaidé ma cause (il faut dire que je suis avocat) mais elle a viré couleur betterave ! Je crois qu’elle n’a pas apprécié la crudité de mes propos… Depuis ce jour, nous ne nous voyons plus, mais je lui fais livrer chaque dimanche des petits bouquets de choux-fleurs, je crois qu’elle préfère ça à mes salades !

Monsieur Berger est bien brave. Il garde consciencieusement l’immeuble et se trémousse quand on le salue. Jamais il ne grogne, mais son gros nez plissé suffit à refouler les intrus. Chaque matin il rapporte le courrier. Quand l’évier fuit dans la cuisine ou qu’il faut changer un fusible, il n’y a qu’à le siffler et il rapplique illico. De ses gros doigts patauds, il répare toutes les pannes et ses bons yeux vous couvent de toute leur reconnaissance quand vous le remerciez. Parfois, Monsieur Berger tombe amoureux, le mois dernier il bavait devant la demoiselle du cinquième et il se mettait à l’arrêt quand elle passait devant sa loge ! Mais Monsieur Berger reste fidèle, jamais il ne trompera Madame Berger qui lui a quand même fait quatre petits ! A la saison des grandes vacances, il suffit de caresser Monsieur Berger dans le sens du poil si vous voulez qu’il arrose vos plantes ou vous fasse suivre le journal ; et au moment des étrennes vous aurez un plaisir fou à le voir frétiller en acceptant votre petit billet !

Charlot se traîne sur le trottoir comme un vieux chariot de mémère. Dans son pardessus à carreaux il progresse, lourd et bringuebalant, pas à pas. Ses tristes pensées et ses souvenirs anciens débordent comme des poireaux fanés et des laitues fripées. Il revoit Marie-Jeanne quand elle avait vingt ans et qu’ils étaient tout juste mariés. Son chagrin pèse plus lourd qu’un sac de pommes de terre, plus lourd que cette terre qui recouvre le cercueil de Marie-Jeanne… Charlot voudrait la retrouver. Son pardessus d’un autre temps détone parmi les manteaux colorés des passants. Tout le monde est plus jeune que lui maintenant, Charlot a 95 ans, il ne croise plus jamais personne de sa génération. Ses jambes grincent et son armature craque, il n’a plus envie d’avancer, aucune main n’est là pour le soutenir ni le traîner. Charlot s’écroule sur le trottoir, ses souvenirs anciens s’éparpillent dans le caniveau comme des légumes périmés…  

Un papillon au plafond

Consigne : Ecrire un texte à la suite de ce bel incipit de Chrsitian Bobin tiré de: Un assassin blanc comme neige. « J ‘ai accroché mon cerveau au portemanteau puis je suis sorti et j’ai fait la promenade parfaite. »

J’ai accroché mon cerveau au portemanteau puis je suis sortie et j’ai fait la promenade parfaite. A la place de cet amas de neurones, de fibres et de connections électriques, j’avais un papillon bleu qui voletait dans la tête. Disparus les raisonnements, les prévisions, les réflexions. Juste des sensations brutes. Les orteils sur le sable mouillé, le soleil dans les yeux, le cri des mouettes dans les oreilles, le parfum de l’océan dans les narines.

Et puis, je suis rentrée, mes jambes ont su me reconduire chez moi toutes seules.

Mon cerveau était toujours pendu là, près du chapeau de paille, de la casquette jaune et du caban :

– Alors tu me remets, oui ou non ?! semblait-il me dire

– Mais pour quoi faire ?

– Parce que sans moi, tu es une écervelée !

Il était si arrogant, avec ses quatre lobes et son teint rosâtre. Comment avais-je pu me laisser dicter ma vie pendant tant d’années par ce laideron gélatineux ?

Alors je lui ai lancé :

– Et bien, si c’est mon choix à moi d’être une écervelée ?!

Il n’a pas su quoi répondre, il a juste opiné du lobe frontal… Moi, j’ai pris le chapeau de paille, je l’ai posé sur ma tête avec le papillon dedans, et puis je suis ressortie pour ne jamais revenir, et j’ai fait ma vie parfaite.

Lettre du Lynx au Chat, son cousin

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Gatis Murnieks  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 393.

Je te laisse volontiers, coussins et canapés

Les genoux grassouillets de ta bonne maîtresse,

Les journées au salon, passées dans la paresse

Ô, je ne t’envie point la pâtée mollassonne !

Ni les petites croquettes toutes pleines d’hormones

Tu fais la patte douce, pour mendier les caresses

Tu offres des câlins pour flatter les humains

Et actives tes ronrons pour calmer les ronchons

Dans ton triste quartier, tu pars pour une virée

Puis tu rentres au logis, atrocement soumis.

Moi je reste distant, fier et indépendant

Je dors dans les sous-bois, je m’étale comme un roi

J’arpente mon territoire du matin jusqu’au soir

Je cherche les chevreuils, je chasse les chamois

Mes repas je n’les dois, qu’à mes propres exploits

Et quand l’instinct m’appelle, j’étreins une femelle

Je la mords dans le cou, la charme à tous les coups

Et puis je l’abandonne, pleine de ma descendance

Je m’enfuis par les prés, les steppes et les forêts…

Alors mon cher cousin, Gouttière ou Abyssin

Délaisse tes humains, et puis, viens, viens, viens, viens !