Véridique

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Tour de France 2016 : En juillet, lors de la huitième étape entre Pau et Bagnères-de-Luchon, des lamas se sont tranquillement installés sur la route du Col du Tourmalet en attendant les coureurs.

Je m’appelle Sosthène Raigner et j’ai vingt-trois ans.
J’étais en tête de peloton au moment où je les ai vus.
Impossible de les éviter.
Je croyais vraiment remporter le maillot jaune pour cette étape ; j’avais au moins dix mètres d’avance sur les autres coureurs quand « boum » j’ai percuté Cordoba, le chef des lamas.
Son nom, je l’ai su plus tard ; mais j’ai tout de suite deviné que c’était lui le chef. Il était immense, blanc comme neige et il me fixait avec ses grands yeux noirs aux longs cils recourbés.
La roue de mon vélo s’était complètement tordue sous le choc et je me suis retrouvé par terre, un peu sonné, sous le regard consterné des spectateurs et le crachat verdâtre de Cordoba.
Je me suis relevé doucement parce que le bestiau, il avait pas l’air commode et que je voulais m’éviter un deuxième mollard dans la figure. Mon seul but, c’était de m’éponger avec la serviette qu’un spectateur me tendait…sans trop oser s’approcher.
Le lama m’a laissé faire et puis, il s’est agenouillé devant moi comme un dromadaire. C’est là que j’ai vu sa médaille gravée au nom de « Cordoba ».
Entre temps, tous les autres cyclistes étaient arrivés et descendus de leurs vélos. Devant chaque coureur, un membre du troupeau avait pris la même position que Cordoba…

Je m’appelle Max et j’avais douze ans en 2016. C’était la première fois que mon père m’emmenait à l’arrivée du Tour de France et j’étais super content ! Mais quand j’ai vu les coureurs se pointer à dos de lamas, j’en ai pas cru mes yeux ! Trop drôle ! Qu’est-ce qu’ils avaient fait de leurs vélos ?
Le premier à franchir la ligne d’arrivée, c’était Sosthène Raigner, mon préféré, sur le dos d’un magnifique lama blanc !
Pendant que le champion aspergeait son public de champagne, Cordoba le lama émettait de tas de sons bizarres, tantôt rauques, tantôt aigus… on voyait bien qu’il essayait de dire quelque chose.
Le lendemain, les journalistes avaient déniché un interprète pour traduire la langue des lamas. Cordoba expliqua que le troupeau en avait eu « ras les oreilles » de brouter dans les Pyrénées et qu’il revendiquait désormais le droit de galoper, de voir du pays et d’être interviewé !

MH

Petite questionnette : Et vous, quels types de faits-divers préférez-vous, les drôles, les tristes, les sanglants, les insolites ?

 

 

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L’estomac dans les talons

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J’avais l’estomac dans les talons. Je me demandais comment il avait pu descendre aussi bas et surtout, pourquoi.
En avait-il eu assez de son voisin le foie ? Pourtant celui-ci était fort distrayant, surtout à Noël et à Paques avec ses crises aigues.
Ou alors, mon estomac avait voulu voir mes chaussures de plus près… Il faut dire que mes nouvelles Louboutin et leurs talons de dix-huit centimètres avaient de quoi attirer n’importe qui, de surcroît un organe tout mou et tout moche en forme de J majuscule.
C’était donc cela, mon estomac était tombé amoureux de mes souliers. Quelle drôle d’histoire et surtout, quel voyage ! Il avait dû passer par l’intestin, se faire tout mince comme une pieuvre dans un tuyau, pour emprunter ce tunnel. Et puis après, quel avait été son itinéraire ? Je n’ose même pas l’imaginer …
Toujours est-il qu’il était là, dans mes talons et que ça me faisait une drôle de sensation molle sous la plante des pieds.
Quelqu’un me dit : « Mange et tu verras, il va remonter ! » Mais l’idée de sentir cet organe cheminer de bas en haut me donna tout de suite la nausée.
Et puis, avais-je vraiment le courage de briser cette idylle naissante entre mon estomac et mes souliers ?

MH

Petite questionnette: Et vous, quelle expression de notre langue vous amuse ?

La tigresse de l’immeuble

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La brave concierge avec son chat sur les genoux, ses odeurs de potage, ses ragots, son tricot et son éternelle envie de rendre service, c’est pas moi !
Je m’appelle Belette, j’ai vingt-cinq ans, je porte des slims et des talons hauts, je déteste les chats et j’en ai rien à faire que le cochon du quatrième couche avec Madame Boulard, la femme du docteur du rez-de-chaussée.
Si je suis là, c’est parce qu’avec mon diplôme d’esthéticienne, j’ai pas trouvé autre chose, et qu’un logement de fonction en plein cœur du quinzième, c’est pas négligeable.
L’autre jour, la Colbèque est venue toquer à ma loge. D’habitude, j’ouvre jamais parce que je supporte pas qu’on me dérange quand je regarde Sex and the city ; mais là, j’attendais mes escarpins de chez Zalando et j’ai cru que c’était le livreur.

– Dites donc, Belette, vous avez vu l’état du hall ? Vous n’allez pas me faire croire que vous avez passé la serpillière ce matin ?
– Bé si, j’l’ai passée ! Mais Nini, la coiffeuse qui perd ses cheveux, est rentrée juste après avec Bouclette, son caniche qui perd ses poils !
– Ah bon ? Pourtant ce sont des miettes que j’ai vu traîner moi …
– Ah ! ça, c’est le petit dernier des Boulard. Il a tellement peur de se perdre en rentrant de l’école, qu’il laisse des miettes comme le Petit Poucet, j’vais quand même pas balayer pour traumatiser le pauvre gosse, déjà que sa mère couche avec le cochon du quatrième …
Là, elle a plus su quoi répondre, la Colbèque. Faut dire qu’elle m’a jamais grillée quand je mange mes cookies en faisant le hall. Merde, quoi, faut bien que je prenne des forces, moi !
Je lui ai claqué la porte au nez et j’ai repris le vernissage de mes orteils avec la super nuance vert pomme qu’ils font chez Monop. Le vieux prof du cinquième, celui qui collectionne des p’tites bêtes épinglées, il kif trop mon vernis. L’autre jour, il m’a dit : Mademoiselle Belette, vos ongles de pieds sont semblables à des ailes de mante religieuse… Moi, j’ai pas trop su quoi penser et puis comme j’ai vu qu’il avait le sourire niais du mec amoureux, j’ai compris que c’était un compliment. Du coup, je mets plus que ce vernis parce que le vieux, il touche une sacrée bonne retraite, à ce qu’il parait, et comme il doit plus en avoir pour longtemps, ça pourrait être une super combine pour moi. Bien sûr, il faudrait que je passe à la casserole de temps en temps, mais bon … Et puis si ça se trouve… même pas ! Il est tellement vieux… on dirait l’arrière grand-père de ma grand-mère !

………………

Ce matin j’ai décidé d’agir. A huit heures, j’étais déjà au top : slim noir en cuir, sandales à talons, petit haut en dentelle du même vert que mes ongles, raffinement max, quoi ! J’ai commencé à faire mon hall dès la demie pour pas louper le vieux quand il va acheter son tabac. Mais justement il est pas descendu.
Heureusement, j’ai vu pas mal d’autres trucs intéressants : la Colbèque en déshabillé noir à pois rouges entrain de tirer l’oreille du p’tit Boulard à cause de MES miettes: Mais c’est pas moi, M’dame, j’mange jamais de gâteaux, j’suis diabétique !
Le cochon du quatrième entrain de mettre une main aux fesses de Nini la coiffeuse et se faire mordre le mollet par son chien Bouclette.
Et Madame Boulard sortant de chez elle comme une furie (à tous les coups, elle espionnait par son œilleton) et gifler le cochon sur les deux joues …dingue !
Le mec du quatrième, il était rouge comme mon soutif, il m’a demandé : Vous auriez pas du désinfectant pour ma jambe et des glaçons pour ma figure ? Alors je lui ai répondu : Les cochons d’appartement ça va se faire soigner chez le véto, pas chez la concierge !
Du coup, il a filé. Il a jamais rien tenté avec moi, même quand je passe l’aspi sur son palier…je crois qu’il a un peu peur mais je suis sûre qu’il me mate par son œilleton, j’entends sa respiration derrière la porte à chaque fois.
Et puis, le Docteur Boulard est revenu de son cabinet vers dix heures (je le vois jamais partir parce qu’il y va hyper tôt, avant huit heures.)

-Votre journée est déjà finie, Docteur ?
-Non, mais j’ai une consultation à domicile dans notre immeuble, Belette, c’est Monsieur Scribard, le vieux professeur du cinquième, il n’est pas bien du tout…
– Ah ! c’est pour ça … Pas bien du tout ? Déjà ? Bé j’ai intérêt à faire vite, moi !
– Que voulez-vous dire Belette ?
-Heu, rien d’important, Docteur, faut que je me dépêche de finir mon hall, des fois que le vieux professeur aurait besoin que je lui fasse ses courses.
-En effet, Belette, en effet, je vous tiendrai au courant, je monte le voir.
Moi, je suis retournée à ma loge, le hall, il avait jamais été aussi propre et ça me disait rien de m’attaquer aux paliers des cinq étages. Tout ce que je voulais faire, c’était penser à mon avenir d’héritière devant un bon café.

………………

Au bout d’une demi-heure, le Docteur Boulard a toqué :
– C’est le cœur, Belette, il ne doit faire aucun effort et bien sûr, plus de tabac. Je vous confie son ordonnance, vous lui monterez ses médicaments avec ses provisions, voici sa liste. Il ne voulait pas que je vous demande ce service, de peur de vous déranger, mais je lui ai dit que vous le feriez avec plaisir.
– Ca marche, Docteur. Alors c’est le cœur… Pauvre vieux… Je veillerai à ce qu’il reste bien au calme.
– Merci Belette. Et au fait, avez-vous vu passer mon épouse ce matin ? Elle devait être au presbytère à neuf heures pour aider Monsieur le curé à préparer les jeunes communiants, j’espère qu’elle n’a pas oublié…
– Heu non… heu… si je l’ai vue, oui, tôt ce matin, elle avait l’air bien remontée… enfin je veux dire…en pleine forme !
– Ah très bien, merci Belette, bonne fin de journée.

Et dire que j’avais couvert cette salope de mère Boulard, j’étais vraiment trop bonne, j’aurais mérité la légion d’honneur des concierges ! Mais bon, les honneurs c’était pas vraiment mon truc, ce qui comptait, c’était le fric et je savais que j’en aurais bientôt plein les poches.

………………

J’étais montée jusqu’au cinquième par l’escalier (l’ascenseur ça me fait flipper)
Sur le palier, ça sentait bizarre, un mélange de formol et d’acide.
– Toc, toc, toc, c’est Belette, je vous apporte vos médicaments et vos provisions !
– Oh, c’est vous chère Mademoiselle Belette, mais entrez donc, c’est ouvert…
Il était dans son fauteuil, face à une grande table couverte de livres, de classeurs et de boites.
– Comme c’est gentil à vous de rendre visite à un vieux cloporte comme moi
– Mais c’est normal, voyons et vous n’avez rien d’un vieux cloporte Monsieur Scribard ! Voici vos médicaments et vos courses.

Alors, il avait voulu me montrer toutes les bestioles qu’il collectionnait dans ses boites : des coléoptères de France, de Madagascar et du Cameroun, des araignées énormes, velues et noires, d’autres transparentes et minuscules, des papillons de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des Morphos bleus, des européens jaunes, des papillons Monarques qui migrent chaque année du Canada au Mexique. Puis il m’avait dit :
– Et maintenant je vais vous présenter vos sœurs…
Mais il avait été pris d’un coup de fatigue juste au moment où il allait ouvrir la dernière boite, alors je lui conseillai de se reposer en lui disant que je reviendrais le lendemain vers treize heures.

Cette nuit là, j’ai fait des tas de rêves bizarroïdes : l’immeuble avait la forme d’une grosse ruche ; la porte de l’appartement du rez-de-chaussée (celui des Boulard) c’était une toile d’araignée, derrière laquelle était postée une énorme mygale avec la tête de Madame Boulard. Dans ses fils, deux pauvres bestioles se débattaient : un mille-pattes à tête de cochon et une grosse fourmi, sa mallette de docteur accrochée à une de ses pattes. Puis, je voyais l’ascenseur s’ouvrir et il en sortait une sauterelle à tête de caniche avec un cafard en laisse !
Sur la deuxième marche de l’escalier, un petit puceron, son cartable sur le dos, grignotait des miettes de cookies, quand tout à coup surgit une coccinelle vorace à tête de Colbèque qui le croqua tout cru !
Je me réveillai en sueur à quatre heures du matin.

Ce jour-là, j’ai pas fait mon hall, j’étais crevée et j’en avais rien à battre que la Colbèque râle, de toutes façons je lui ouvrirais pas, le livreur de Zalando était passé la veille pendant que j’étais au cinquième et j’avais trouvé mon colis devant la porte de ma loge.
Du coup, je passais la moitié de la matinée à réfléchir à la tenue super classe que je porterais pour retourner voir le vieux vers treize heures.
Evidemment, j’allais mettre mes nouveaux escarpins : verts comme mon vernis et ouverts au bout pour laisser dépasser mes orteils assortis. Et si je tentais le vert intégral ? Mon petit haut de la veille (il sentait un peu la sueur, mais ça exciterait le vieux), et ma jupe crayon vert printemps de chez H&M. Oui, ce serait top !
Apres le déjeuner, j’ai voulu monter discrètement au cinquième. Manque de bol, y avait le p’tit Boulard qui pleurnichait sur la troisième marche de l’escalier, la Colbèque qui hurlait après Bouclette parce que la pauv’bete avait pas pu se retenir avant d’arriver au caniveau, Nini la coiffeuse qui traitait la Colbèque de raciste anti-chien frisé, et le cochon du quatrième qui tentait un pinçage de fesse sur Nini voyant que Bouclette, la queue entre les pattes, était trop penaude pour penser à mordre. Il ne manquait que Madame Boulard, planquée derrière sa toile d’araignée, heu …, derrière son œilleton et bien sûr le vieux du cinquième, malade et le Docteur, au boulot comme d’hab.
Quand ils m’ont vue, ils ont tous arrêté de bouger et de parler, on se serait cru au musée Grévin. Même Bouclette avait plus envie de sortir. Moi, j’en ai profité pour monter les marches quatre à quatre (malgré la jupe crayon) avant que la Colbèque réalise qu’elle m’avait pas encore engueulée pour le hall.
Là haut, j’ai retrouvé le vieux Scribard, il était plus en forme que la veille, les médocs avaient dû commencer à agir. Il m’a dit :
– Mademoiselle Belette vous êtes le plus beau spécimen que j’ai jamais trouvé, approchez, approchez, venez voir vos sœurs.

Et là, j’ai vu les mantes. Il y en avait une dizaine. Chacune rangée dans son cercueil de carton. Il m’a expliqué : Voyez-vous, Mademoiselle Belette, les cinq petites, ce sont les mâles, ils sont plus minces aussi, et ont moins de caractère. Mais les reines, les magnifiques, celles qui vous ressemblent, ce sont ces cinq autres, les femelles. Admirez leur visage triangulaire et leurs yeux en amande comme les vôtres, leurs jambes longues qu’on appelle « ravisseuses » et leur sublime robe verte, ce sont les tigresses de l’herbe !

………………

Je m’appelle Pedro et j’ai vingt-quatre ans. Je porte des jeans et un tee-shirt blanc. J’aime tout le monde et je siffle toute la journée, une vraie cigale ! J’ai eu ce job dans un immeuble du quinzième, parce que l’ancienne concierge, Belette, elle a plus besoin de travailler. Elle s’est fait épouser par un vieux prof qui habitait au cinquième. Le soir de leur nuit de noce, personne a pu dormir dans l’immeuble, ça c’est Mademoiselle Colbèque, la vieille fille du deuxième étage, qui me l’a raconté, parce que moi, j’ai pris mes fonctions qu’une semaine après. Il parait que le jour du mariage, quand le drôle de couple est arrivé dans le hall, tous les résidents étaient là pour jeter des confettis. Même que c’est Mademoiselle Colbèque qui a balayé après, parce que Belette, c’était plus son travail. Les mariés, ils ont monté les cinq étages à pied parce que Belette, elle a la trouille de l’ascenseur, il parait que le vieux il a essayé de dire que ça serait trop dur pour lui mais qu’elle a répondu : Allez mon cloporte adoré, fais un p’tit effort pour ta tigresse de l’herbe !
Le Docteur Boulard, il a été choqué et Nini la coiffeuse aussi, parce que même sa Bouclette elle a droit à l’ascenseur. Mais ils ont rien osé dire, parce que la Belette, y a pas grand monde qui lui tient tête. La nuit, elle a poussé des cris de minuit à cinq heures du matin non-stop, même que Madame Boulard, la femme du docteur elle a dû mettre des boules Quies dans les oreilles de son fils pour pas qu’il pose des questions gênantes. Et puis le lendemain matin, Belette est descendue. Elle avait mis des lunettes de soleil vertes assorties à sa tenue, ça c’est Nini qui me l’a dit. Elle s’est approchée de la loge, et elle a épinglé un mot sur la porte :

J’ai l’immense tristesse de vous annoncer le décès de mon cher époux Léon Sribard, mort dans son sommeil à l’aube du 26 avril 2017, Belette Scribard

Le Docteur Boulard est monté au cinquième dans la matinée et il a confirmé le décès. Arrêt cardiaque. Depuis, il adresse plus la parole à la Belette. D’ailleurs, y a guère que moi qui lui parle, même si elle me reproche souvent que le hall est pas impeccable. Mais dans le fond, je crois que je lui plais bien et je me dis que ça pourrait être une super combine pour moi, parce que Belette Scribard, c’est une veuve pleine aux as !

MH

Petite questionnette: Et vous, comment est l’ambiance dans votre immeuble ?

Mon texte a inspiré Ann EL qui l’a magnifiquement illustré par le dessin ci dessus. Vous pouvez d’ailleurs découvrir toutes ses œuvres sur:  https://annelsprayetdentelle.com

 

Recette pour écrire une bonne histoire

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Rédiger en début de semaine une liste de corvées au crayon de papier.
Mettre un petit astérisque devant chaque tâche à effectuer :
. Vider poubelles
. Aller au cinéma
. Nettoyer cage du cochon d’inde
. Lancer baballe au chat
. Manger rocher Suchard en milieu de semaine
. Ne pas trop râler
. Payer impôts
. Embrasser plus souvent mes enfants

Gommer avec une extrême jouissance chacune des « tâches » une fois accomplie même s’il s’agit d’une distraction ou d’une chose agréable ; comme si le but à atteindre était la feuille blanche… comme si, débarrassée de tous les détails du quotidien, l’écriture vraie allait enfin pouvoir commencer.

S’installer dans une chambre parfaitement rangée, sur un lit impeccablement fait

Déposer son chat sur la couette pour assurer une présence calme et bienveillante.

Se munir d’un bloc à petits carreaux (parce que les grands carreaux c’est l’école et que les petits c’est la liberté, même s’ils ressemblent à du grillage serré.)

Affûter son crayon, le tailler un peu trop pour que le bout de la mine éclate au premier mot comme le signal pétaradant d’une course automobile qui démarre.

Écrire vite pour ne pas laisser filer les idées, qui, lorsqu’elles arrivent, se pressent comme une foule surexcitée ; pattes de mouches transportant les émotions comme une colonie de fourmis chargée de feuilles…

Au service de la main, la gomme blanche est prête à intervenir de toute urgence pour effacer une faute d’orthographe indigne, une vilaine répétition ou une pensée idiote. Seule la gomme sera témoin de ces ignominies, transformées par ses soins en poussière grisâtre.

Non loin de là, le taille-crayons métallique démodé attend. Il guette l’émoussement de la mine tout en se lamentant de ne pas avoir, comme ses confrères plus à la mode, un estomac amovible où il pourrait recueillir des mètres de « taillure » jusqu’à s’en faire péter la sous ventrière !

Tout proche, l’ordinateur est au chômage technique. Il sait bien que la main n’aura pas l’audace de lui présenter la petite nouvelle avant qu’elle ne soit couchée sur le papier. A lui alors, la noble mission de l’embellir, de la dompter, et de proposer à la main, tel un grand couturier, la police d’écriture qui siéra le mieux à sa merveilleuse conquête, l’histoire.

MH

Petite questionnette: Et vous, quels rituels vous sont nécessaires pour écrire ?

Ce texte m’a été inspiré par https://lateliersouslesfeuilles.wordpress.com/ qui proposait d’imaginer une recette non comestible !

 

L’art de perdre ou l’art de Pierre

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Pierre avait perdu la boule.
Depuis qu’il était tombé de l’arbre, il avait vu des milliers d’étoiles et puis, plus rien n’avait été comme avant. Même sa boussole n’indiquait plus le nord, comme si elle avait voulu l’accompagner dans sa folie. Il n’avait jamais retrouvé sa maison ni Mirette, sa fiancée. Au bout d’une longue marche en zigzag depuis l’arbre, jusqu’à la mer, il était resté planté sur la plage ; il avait cru que l’océan était un mirage, mais après avoir mis ses pieds dedans il s’était rendu à l’évidence : c’était bien de l’eau.
A cause de sa perte de boule, il avait essayé de boire cette mer salée, berk ! il avait bien vite recraché puis s’était endormi sur le sable le plus fin du monde.

Mirette cherchait Pierre depuis trois jours, elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas rentré à la maison. Pierre, son gentil Pierre … Elle lui avait toujours fait confiance; impossible qu’il soit allé en chercher une autre, il lui était forcement arrivé quelque chose.
Pour essayer de le retrouver, elle était d’abord passée à l’usine de pétales où son fiancé fabriquait des fleurs en soie pour la fête de la mer. On en faisait des guirlandes roses pour orner les bateaux. Elle était tombée sur Gérard, le patron de Pierre, un homme bourru qui ne perdait jamais rien, à part son calme :
– Fichtre non que je l’ai pas vu, ton Pierre ! Même que j’ai plus de trois cents guirlandes à me coltiner tout seul, moi !
Alors Mirette avait pris son courage à deux mains et ses jambes à son cou pour filer loin de Gérard et continuer ses recherches.
Elle était arrivée sur la plage, la plage au sable le plus fin du monde, celle où Pierre l’emmenait perdre la notion du temps et nager à en perdre haleine, le dimanche…
Cela avait été comme une apparition : Pierre, recroquevillé au milieu des petits oiseaux de bord de mer et des coquilles d’huîtres, Pierre endormi, sa boussole déglinguée à la main.

– Pierre ! Pierre, tu vas bien ? C’est moi, Mirette ! Pierre, tu m’entends ?
Alors Pierre s’était redressé, il avait regardé Mirette comme jamais avec son cerveau plein d’étoiles et ses yeux tout neufs :
– Vous connaissez mon nom ?! Moi je ne vous ai jamais vue, mais je vous aime déjà …

MH

Petite questionnette : Et vous, avez-vous un jour trouvé un côté positif à la perte de quelque chose ?

La Société des Moi

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Gilberte, une petite femme négligée au corps malingre pénètre les locaux flambant neufs de la « Société des Moi » située sur une élégante rue du chic-issime seizième arrondissement. Sur la plaquette de l’organisme que Gilberte a en main, on peut lire :

La Société des Moi (SdM) est née d’une évidence : personne ne peut être à deux endroits en même temps. Et pourtant… Dans un monde fait de contraintes et de corvées, qui n’a jamais rêvé de prendre du bon temps et d’envoyer quelqu’un d’autre accomplir une obligation à sa place ? La SdM met à votre disposition une team mondiale de doubles professionnels qui deviendront autant de « moi » que vous en aurez besoin.
Lors de votre entrevue avec Gwendoline, notre charmante hôtesse parisienne, celle-ci établira une fiche personnalisée afin de définir vos besoins et sélectionner le « moi » le plus apte à vous remplacer pour votre corvée.
Précision : nous ne sommes pas une société de sosies ni d’imitateurs.

– Bonjour chère Madame, je me présente, Gwendoline ; décrivez-moi votre corvée en deux mots.
– Voilà, mon mari m’offre une croisière sur le Nil en mai …avec lui.
– Et c’est un problème ?
– Oui, je déteste les croisières et j’adore les mois de mai à Paris
– Et votre mari, vous le détestez ou vous l’adorez ?
– Couci-couça
– Ah …Je vois où ça coince …
– Disons que je préférerais rester à Paris en mai avec Pato
– Pato c’est votre amant ?
– Non, Pato c’est mon chien
– Et vous êtes la chienne de votre chien ?
– Non, pas exactement, mais j’ai une chienne de vie… S’il vous plait, venons-en aux services que vous proposez
– Techniquement, il me serait plus facile de faire intervenir un remplaçant pour garder votre chien qu’une femme pour partager la cabine de votre époux.
– Oh, ça, je veux bien le croire, parce que Pato est d’une compagnie autrement plus agréable que mon mari, MAIS CE N’EST PAS CE QUE JE VOUS DEMANDE !
– Ce serait pourtant la formule la plus économique pour vous …
– Mais qui vous dit que je suis fauchée ??
– Je ne sais pas moi … votre manteau, votre sac, vos chaussures…
– Je porte ce qui plait à Pato !
– Et ce qui plait à votre mari, c’est quoi ?
– Les dessous affriolants et les pétasses
– Alors pourquoi vous invite-t-il VOUS à faire cette croisière ?
– Parce qu’il essaie de se soigner
– Et vous avez envie qu’il guérisse ?
– Je m’en fiche, tout ce que je veux c’est rester en mai à Paris avec Pato !

Gwendoline isole son cerveau quelques minutes pour réfléchir intensément à cette situation délicate.
Pendant ce temps Gilberte pense à son gentil Pato qui attend sa pâtée et à son emmerdeur de mari qui attend sa soupe, quand tout à coup, la voix triomphante de Gwendoline la fait sursauter :
– Pour votre premier contrat chez nous, j’ai le plaisir de vous offrir la formule gratuite de la Société des Moi
– Ah bon ? Et de quoi s’agit-il ?

Sur ces mots, la belle Gwendoline fait glisser sa jupe fendue au sol et déboutonne son chemisier de soie, laissant apparaître de superbes dessous en dentelle rouge.

– C’est moi qui partirai en croisière avec votre mari !

MH

Questionnette: Et vous pour quelle corvée feriez-vous appel à la « Société des Moi » ?

 

Pas de baraka pour MH

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Le Baraka, c’est un bar super branché où seuls les K ont le droit d’aller.
Moi, je m’appelle MH alors je ne peux pas y entrer…
Pourtant je suis un cas dans mon genre, mais pas un K comme il faudrait pour boire un verre au Baraka.
J’ai bien essayé de tordre mon M et aussi mon H pour ressembler à un K. Pendant toute une journée j’ai tiré, plié et replié les jambes de mes initiales mais je n’ai réussi qu’à me faire un tour de reins, un bleu au Q et un pied bot. Encore moins de chances pour moi de pénétrer le Baraka. Car les K sont tous beaux et sans pied bot. Leur dos bien droit, leur uni-jambe élégante et leur nez qui pointe vers l’avant, quelle classe, quelle grâce, quand ils s’alignent au comptoir. Je les observe de l’extérieur, j’ai même essayé de draguer leur videur, un beau W hyper musclé, c’est pour ça qu’ils l’ont choisi, les K.
– Comme vous avez de gros biscoteaux ! Les miens sont minuscules à coté… Je peux toucher ? S’il vous plaiaiaiaiaiaiaiaiat !!!! Je rêve d’entrer au Baraka…
– Pas de MH au Baraka ! Filez ou je prends votre H pour taper sur votre M !
Ô, Pourquoi tant de N ? Moi, je voulais juste aller au Baraka…
MH

Le gluant

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Les voilà tous attablés, les mains posées sur le plastique visqueux. MH regrette; elle n’aurait pas dû écouter sa mère qui veut toujours tout simplifier. Il fallait mettre une nappe en tissu pour recouvrir cette poisse bariolée. Même frottée et re frottée, la toile cirée demeurait collante. Berk.
Les amis, eux, n’ont pas l’air dégoûtés; après tout c’est l’essentiel. MH se dit qu’elle n’a qu’à boire son verre de vin rouge cul-sec, pour oublier « le gluant ». Ce vin de Loire est très curieux. Son parfum lui plait et lui déplaît à la fois, elle goûte et re goûte pour identifier l’étrange arôme…Ça y est, elle a trouvé : ce vin sent la morille ! Elle tape du poing sur la table pour se faire entendre des convives qui parlent et rient de plus en plus fort. Elle veut leur dire qu’elle a trouvé. Que ce vin, c’est de la morille liquide ! Mais ses mots restent bloqués dans sa gorge, son poing ne peut plus se décoller de la toile cirée … LE GLUANT…
Soudain, l’année de ses six ans s’empare du présent. A cette époque, elle prononçait ce mot au moins deux fois par semaine. L’avait-elle étouffé depuis tout ce temps ?
« Le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant…. »
A la cantine de la petite école élémentaire de St Germain du Seudre, on servait aux écoliers un ignoble dessert orange, aussi pâteux qu’un loukoum, aussi sucré qu’un sirop pour la toux et aussi visqueux qu’une limace. MH n’avait jamais osé demander à la cantinière de quoi était faite l’infâme mixture ; alors, elle l’avait baptisée « le gluant » Elle se souvient de ce sentiment mélangé, quand arrivait le mardi ou le vendredi. Dans la cour de récréation au chêne centenaire, elle annonçait haut et fort à Diane et Isabelle, ses amies : Berk, aujourd’hui c’est le jour du gluant !! MH était autant horrifiée que surexcitée à l’idée d’absorber le drôle de dessert. Mais une fois « le gluant » dans l’assiette, quelle gageure de le manger jusqu’à la dernière cuillerée !
Le poing de MH s’est enfin décollé de la toile cirée poisseuse : Berk, ce vin, il a goût de morille! Annonce-t-elle à la joyeuse tablée avinée.
C’était si bon et si écœurant à la fois, la morille, “le gluant”…
Aujourd’hui MH donnerait cher pour déguster une bonne assiettée de pâte de coing, arrosée d’un verre de Saumur bouchonné…
MH

Petite questionnette: et vous, y a-t-il des aliments qui vous plaisent et vous dégoûtent à la fois ?

L’ appel de la capitale

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Il s’était dit que s’il vivait à Paris, tout serait différent. Paris, la capitale, la ville où il rencontrerait des tas de gens comme lui, des artistes, des jeunes avec les mêmes envies.
Rémi marche avec son chien Kiki sur la plage désertée. On est mi septembre, les vacanciers sont tous partis. Il a vu les animateurs du club Mickey, des ados de son âge, pleurer le dernier jour du mois d’août. Ils n’avaient pas envie de quitter la petite ville pour retourner à Paris alors que lui, Rémi, ne rêve que de celà.
Kiki court après une mouette qui s’envole dans le ciel océan, elle pourrait aller où elle veut mais préfère rester là dans la station balnéaire en deuil de ses estivants.
Il partirait tôt le matin, avec son sac à dos et sa guitare, il donnerait un os à Kiki pour que celui-ci n’essaie pas de le suivre. Il ne ferait aucun bruit même s’il sait que son père ne se lève jamais avant midi les lendemains de cuites… c’est-à-dire tous les jours. Et puis non, il prendrait le chien avec lui, il ne pourrait pas le laisser… Ils arriveraient à la gare vieillotte, terminus de tous les trains, et ils achèteraient leurs billets : dix euros pour celui de Kiki et quarante pour le sien. Non, il prendrait juste un billet pour lui, Kiki, il se cacherait sous le siège.
Rémi remonte de la plage sur la promenade rose, Monsieur Léon, le bijoutier aux allures de milord promène Seigneur, un caniche prétentieux que Kiki déteste. Rémi remet son chien en laisse pour éviter la bagarre : T’en fais pas Kiki, je te libère dès que Seigneur sera rentré au Café des Bains.
Ils coupent par l’allée des bégonias qui commencent à faner, pour atteindre la Place de l’Eglise. Les cloches sonnent, il est neuf heures. Rémi prendrait bien un chocolat au Bar des Amis… mais non, il faut commencer à économiser, dès maintenant, l’argent qu’il a gagné pendant la saison, au marché le matin et Aux délices du port, le soir en servant des gaufres.
Le carrousel de la place a mis son manteau d’hiver, seul le museau d’un des chevaux de bois pointe à travers la bâche bleu marine trouée.
Ils monteraient dans le TER qui fait des pauses à toutes les petites gares de la région : Saujon, Saint-Jean-d’Angély, Villeneuve-la-comtesse, Prissé la charrière …
Kiki resterait bien sage sous le fauteuil, caché par le sac à dos et les pieds de son maître… non pas son maître, Rémi n’aime pas ce mot, son copain, son complice.
Dans la rue principale de sa ville, les voitures ont à nouveau le droit de rouler, les piétons en sandales, robes décolletées ou chemisettes à fleurs ont disparu, plus un chat à part le tigré de la boulangère qui détale dans la Ruelle des Matelots en voyant Kiki.
Et puis, ils arriveraient enfin à Niort et prendraient le TGV. Rémi aurait peut-être une jolie voisine comme dans la chanson de Françoise Hardy et de Dutronc. Il parlerait musique avec elle parce qu’elle voyagerait avec un saxo comme seul bagage… Elle s’appellerait Lalie.
Rémi et Lalie ça irait bien ensemble.
Le magasin de souvenirs est fermé jusqu’au printemps, un petit clown fait de coquillages collés a été oublié dans la vitrine, autour de lui, des moutons de poussière…
Au coin de la Rue de l’Hippocampe, trône le plus grand magasin de la commune, celui qui ne ferme jamais car il a des clients toute l’année: Les pompes funèbres océanes… Le jeune homme accélère le pas. Kiki, lui, est déjà au bout de la rue, planté devant sa boutique fétiche… Rémi le rejoint à l’étal de Gégé le boucher.
Arrivés à la Gare Montparnasse, ils sauraient déjà tout l’un de l’autre et chercheraient un premier restau pour faire la manche ensemble. Les parisiens et les touristes attablés applaudiraient très fort le duo guitare saxo. La casquette de Rémi dans la gueule, Kiki récolterait plein de pièces pour payer leur dîner et leur chambre d’hôtel.
Gégé décroche une chipolata d’un long chapelet de saucisses et la fait tournoyer au dessus de la gueule de Kiki qui la happe aussitôt et l’engloutit avec délice. Gégé aime bien ce chien. C’est lui qui l’a trouvé il y a deux ans, au début de l’été, abandonné par des maîtres infidèles sur la route nationale. Il ne pouvait pas le garder alors il a tout de suite pensé à Rémi le gentil petit musicos en mal d’affection.
Rémi et Gégé font un brin de causette : Qu’est ce que tu vas faire cette année ? Je sais pas, je sais pas …Tu t’es inscrit en apprentissage quelque part ? Pas encore, pas encore…
Et puis, Rémi va saluer Christian qui découpe des côtelettes dans l’arrière boutique. Ils étaient ensemble à l’école maternelle, puis en primaire. Christian ne quittera jamais la petite ville, il a son travail à la boucherie et Caline la fille du Bar des amis. Dans deux ans il la demandera en mariage et ils vivront dans la villa Yéyette que la grand-mère de Caline a promis de lui donner quand elle partira à la Maison de Retraite du Soleil Couchant.
Rémi repart direction chez lui avec Kiki, il repense à Christian, le plaint et l’envie à la fois de se contenter d’une vie si simple.

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Premier octobre, sept heures, Rémi et Kiki montent dans le TER. Ils ont quitté la maison sans bruit. Remi a juste laissé ces quelques mots pour le père : Je pars. J’emmène le chien avec moi.
Il n’y a qu’eux deux dans le wagon. Le train démarre et Rémi voit toute son enfance défiler sur les vitres aux reflets des paysages de sa région. Comme prévu, le train s’arrête à Saujon où montent deux jumelles pimpantes d’une cinquantaine d’année. A Saint-Jean-d’Angely, c’est un SDF qui s’installe bruyamment en se parlant tout haut : Voilà j’suis assis, mais maintenant la question c’est, est-ce que je vais pouvoir me relever ?
Au bout de cinq minutes il ronfle déjà. Son odeur avinée dérange Kiki que se retourne avec un petit geignement. Rémi chasse une sale idée qui lui vient : et s’il finissait seul et indigent comme ce pauvre bougre ?
A Villeneuve-la-comtesse, personne ne monte ni ne descend, le train ne marque cet arrêt que pour les vaches noires et blanches, intriguées par cette longue bête de fer gémissante. A Prissé la charriere c’est le SDF qui descend à grands renforts de bâillements et d’exclamations : Holala, holala que c’est dur de se mettre debout…
Niort : vingt minutes d’attente sur le quai pour le TGV direction Paris Montparnasse. Rémi contemple le billet de sa liberté : voiture 15, place 12

Dans la gare du chef lieu des Deux-Sèvres, une jeune fille chargée d’un sac de voyage et d’un encombrant étui à musique composte son billet à la hâte. Plus que deux minutes avant l’arrivée du TGV. Elle jette un œil sur le panneau décrivant la composition du train : pour la voiture 15, elle doit avancer jusqu’au repaire Y. Une fois montée, il faudra qu’elle trouve la place numero13. Elle sourit, c’est un chiffre qui lui a toujours porté bonheur.

MH

Petite questionnette: Et vous, vous-êtes vous un jour sentis irrésistiblement attirés par une ville ?

Sandra et le miroir

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Seule devant la coiffeuse, Sandra apporte les dernières finitions à sa beauté, sa beauté exceptionnelle. Elle sait qu’elle est la plus belle, elle n’a pas besoin de demander au miroir, comme dans le conte. Mais elle n’est plus la plus jeune ; Lila est dans les parages, Lila rode tout le temps du côté d’Olivier et elle sera encore là ce soir à minauder et à tanguer de la croupe dans le grand salon doré.
Sandra a mis sa robe la plus spectaculaire, échancrée jusqu’à la chute des reins comme celle de Mireille Darc dans « Le grand blond » Et puis la sienne est tout en dentelle, en dentelle faite main. C’est Olivier qui lui a offerte pour se faire pardonner un énième mensonge, une nuit ailleurs, une nuit sans elle. Il a mis le prix ; il a dû sentir que sans cela, Sandra serait partie. Mais Sandra aime le beau, Sandra aime le luxe, elle ne peut y résister.
Tout à l’heure, dans le grand salon doré, elle va rire et sourire, montrer ses belles dents blanches et son rouge à lèvres velouté. Là où Lila passera, elle repassera derrière comme une panthère marquant son territoire. Elle recouvrira le parfum Chanel convenu de son Guerlin, tellement plus chic, tellement plus enivrant. Elle charmera les hommes, dansera avec tous, ignorera Olivier pour qu’il boue de rage dans son smoking bleu nuit. Elle méprisera toutes les femmes, même Brigitte Frasol et son nouveau lifting trop bien réussi. Elle ne sera aimable qu’avec Lila pour mieux l’observer, mieux la cerner, mieux jauger le défi.
Et puis, vers minuit, son fond de teint commencera à se craqueler, son rouge velouté à se fissurer sur ses lèvres trop sèches. Imbibée de champagne, elle n’aura pas le courage d’aller se repoudrer, de toutes façons, elle n’aurait pas la main assez sûre.
Dans le grand salon doré, devant l’assemblée hilare, devant une Lila triomphante et un Olivier embarrassé, elle redeviendra cendrillon, le visage défiguré par les fards coulants et sa robe majestueuse désenchantée par un corps fatigué, racorni et anguleux comme un cintre de fer.

Sandra se penche sur sa coiffeuse et verse du démaquillant sur un rond de coton. Sous l’épaisse couche de mensonge, apparaissent les rides et les sillons de la quarantaine. Elle fait glisser la robe féerique à ses pieds, sa chute de reins est encore pas mal, mais ses seins délestés de leurs coques en plastique ressemblent à deux tulipes fanées.

Il est vingt heures, la fête va commencer, Sandra va se coucher.

MH

Ce texte m’a été inspiré par le merveilleux dessin d’Ann EL dont vous pouvez découvrir les œuvres délicates sur https://annelsprayetdentelle.com  Il y aura d’autres complicités entre nous, tantôt Ann se nourrira de mes histoires pour créer, tantôt c’est moi qui m’inspirerai (comme ici) de ses œuvres pour inventer des histoires …