La micheline fantastique

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Dans le compartiment à l’ancienne d’une « micheline » démodée, six personnages sont contraints de cohabiter pendant plusieurs heures entre Royan et Niort.
. Louisia, quatre-vingts ans, un peu sourde, vêtue d’un survêtement rose bonbon et chaussée de baskets assorties
. Claudie, sa fille, soixante ans, style vieille demoiselle timide
. Sylvaine et Charles un couple bourgeois et guindé, la cinquantaine
. Leslie, une jeune fille de vingt ans bien dans sa peau
. Nono, un SDF cinquantenaire qui fait la sieste dans tous les trains régionaux avec sa bouteille de gros rouge

Il est midi dans la torpeur du petit compartiment bringuebalant.

Sylvaine : Charles, voulez-vous votre œuf dur ?
Charles : Oui, si vous avez pensé au sel …

Sylvaine fouille nerveusement dans un sac plastique en faisant beaucoup de bruit. Les ronflements de Nono deviennent irréguliers. Leslie lève le nez de son téléphone portable et sourit, amusée. Louisia se penche vers l’oreille de sa fille Claudie comme pour chuchoter, mais finit par hurler :

Louisia : MAIS QU’EST-CE QU’ELLE CHERCHE LA BONNE FEMME ?
Claudie : Chut maman ! Tu vas réveiller le monsieur
Nono émergeant : C’est pas la vieille qui m’a réveillé, c’est la bourgeoise avec son plastique !
Sylvaine : OH !
Charles : Non, mais, espèce de traîne la guêtre, comment osez-vous insulter ma femme ?!
Nono : j’l’insulte la pimbêche ?? (Puis, prenant Leslie à témoin) J’l’insulte parce que j’la traite de bourgeoise ? C’est quoi alors ? Une mendigote ?
Sylvaine : OH ! Quelle impudence !
Nono : QUOI?? En plus, elle dit que je pue, la bourgeoise !
Louisia : ça c’est pas faux !
Claudie : Maman !
Nono (jetant un regard incendiaire sur Louisia) : J’dis rien par respect pour votre grand âge, sinon …
Louisia : QUOI ? QU’EST-CE QU’IL A DIT LE PUTOIS, IL A PARLÉ DE MON AGE ?!
Claudie désespérée : Maman…
Leslie sortant promptement un petit bout de papier alu pour détendre l’atmosphère : Moi, j’en ai du sel, si vous voulez !
Sylvaine : Merci mademoiselle ! Heureusement qu’il reste des gens polis en ce bas monde…

Deux serviettes blanches brodées à leurs initiales posées sur les genoux, Charles et Sylvaine dégustent leurs œufs durs au sel.
Nono avale une bonne lampée de vin et se rendort aussitôt.
Claudie sort de son sac de voyage un hamburger pour Louisia et une salade composée pour elle-même.
Leslie assaisonne un cornet de frites avec le sel qui reste et picore tout en faisant des selfies.
Tout est redevenu calme dans le compartiment mais soudain, les freins de la micheline se mettent à crisser comme un millier de sacs plastique. Le train s’arrête brusquement faisant valser, œufs, salade, frites, hamburger et vin rouge en un bouquet des plus variés. Les six passagers poussent un cri à l’unisson. On entend des pas pressés dans le couloir et une voix autoritaire qui se rapproche :

Le contrôleur : Incident technique !
Louisia (comprenant de travers) : Un siphon tellurique ?!
Claudie exaspérée : MAMAN !
Le contrôleur : TOUT LE MOINDE DESCEND, ET VITE !

Paniqués, les passagers sortent à toute allure, à part Nono qui prend le temps de s’étirer et d’entonner une chanson de Jacques Brel en regardant Sylvaine et Charles se presser dans le couloir : LES BOURGEOIS C’EST COMME LES COCHONS …

………………………………………………………………………………

Au dessus des six personnages, le ciel n’a pas bougé mais tout le reste est différent. Le paysage familier d’Aquitaine s’est mué en une steppe aride. Le train a disparu ainsi que le contrôleur.
Au loin, se profile une silhouette étrange, vêtue d’une houppelande et d’un casque en écailles argentées. La silhouette progresse parmi les herbes sèches et les buissons épineux. Serrés les uns contre les autres, Louisia, Claudie, Nono, Leslie, Charles et Sylvaine ne peuvent détacher leur regard de ce personnage surnaturel. Une fois à leur hauteur, celui-ci s’arrête et fixe chacun des six humains de ses yeux de métal avant de prendre Leslie par la main. La jeune fille, nullement effrayée, sourit sous le regard médusé de ses compagnons de voyage.
Tout à coup, une soucoupe volante fend le ciel pour se poser au pied du groupe. L’extraterrestre et Leslie montent à bord du vaisseau en agitant la main vers les autres en signe d’au revoir. L’engin disparaît aussi vite qu’il était venu et les cinq personnages restants se tiennent immobiles, pétrifiés.
Au bout de quelques instants, Nono prend enfin la parole :

Nono : Et si je vous offrais un verre, je crois qu’on a quelque chose à fêter !
Sylvaine : Vous voulez dire, le départ de la petite ?
Claudie : Elle avait l’air plutôt contente, non ?
Charles : Je crois même qu’on pourrait parler de fiançailles !
Louisia : Et d’un voyage de noces !
Claudie : Maman, c’est extraordinaire, tu ne comprends plus de travers !
Nono : Et moi, je ne boirai pas plus d’un verre !
Sylvaine : Bravo Nono, je vous adore, d’ailleurs j’aime tout le monde désormais !
Charles : Ma chérie, tu es merveilleuse. Plus d’œufs durs ni de sel, je t’invite au wagon-restaurant tous les jours !
Nono : Belle Claudie, dînerons-nous ensemble nous aussi ?
Claudie : Oh oui ! Si maman le permet …
Louisia : Bien sur, ma chérie, vis ta vie, moi, j’ai trois amants qui m’attendent à Paris !

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà rencontré des personnages singuliers dans l’intimité d’un compartiment ?

 

 

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5 commentaires sur “La micheline fantastique

  1. Perso, ce sont souvent les discussions que je surprends qui sont parfois surréalistes quand on les prends en cours de route. Et une fois, dans un bus, j’étais assise juste derrière deux dames âgées, pratiquement sourdes autant l’une que l’autre (ce dont je ne me moque évidemment pas) et qui partageaient une discussion, sans se comprendre totalement. Ce qui donnait quelque chose du genre : – J’ai vu Mme Michaud la semaine dernière / et l’autre de répondre : – oui il fait chaud mais autant devant que derrière…
    Véridique. Bref, tout le monde riait dans le bus !

    Aimé par 1 personne

  2. Oui, ça m’est arrivé quand j’avais 22 ans, je faisais le trajet Paris/Bordeaux dans un TEE en première classe. Un monsieur qui devait avoir 50 ans m’avait fait la conversation tout le trajet et je dois l’avouer, un peu la cour…
    Au bout d’un moment, il m’a dit : « Mademoiselle ? Aimez-vous les chocolats ? Oui j’adore répondis-je », et il sortit de sa valise une boite de chocolats extraordinaires qu’il m’offrit gentiment. Et il me dit : « Vous connaissez ce merveilleux chocolatier ? » oui bien sur dis-je, il est bien connu » (chocolatier du Boulevard Saint Honoré…) Et bien c’est mon frère Mademoiselle et je peux vous en fournir tant que vous voudrez… »

    Aimé par 1 personne

  3. J’aime cette revue de la population, tout le monde en prend pour son grade. Texte vivant et cerise sur le gâteau, il ne faut au moins un événement surnaturel pour que ce mélange de sociétés parvienne à communiquer !

    Aimé par 2 personnes

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