Aux confins du confinement

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Thème d’écriture : Poursuivre après l’incipit ci dessous de Tahar Ben Jelloun tiré de L’enfant de sable :

« Il y avait d’abord ce visage allongé par quelques rides verticales, telles des cicatrices creusées par de lointaines insomnies, un visage mal rasé, travaillé par le temps. « 

Et puis ce corps avachi par la vie malsaine, le manque d’amour, le découragement… Malheureusement, il avait décidé de se reprendre en main la veille de l’allocution du président, la veille du confinement, même si le chef de l’état n’avait pas prononcé ce mot.
Chercher du travail, s’inscrire dans une salle de sport, essayer de rencontrer du monde, une femme peut-être … Tous ses projets tombaient à l’eau.
Ce sinistre souplex dont il avait enfin décidé de sortir, le retenait inexorablement comme un poulpe de l’océan agrippe le nageur avec ses tentacules.
La petite chaise bancale, la table en formica, le frigo encrassé, le lit affaissé, il ne pouvait plus les supporter. Si au moins il avait eu une fenêtre… mais son lieu de vie, ou plutôt de survie, était pire qu’un trou à rat, sombre, crasseux et privé de vue sur l’extérieur.
D’un geste rageur, il attrapa la bouteille de whisky couchée au pied de son lit. Il allait la porter à sa bouche, quand soudain, l’écran de son ordinateur qui ne marchait plus depuis des mois s’alluma.
L’homme reposa la bouteille et s’approcha avec suspicion de l’engin, posé sur la vieille commode où il rangeait ses pauvres vêtements.
Une femme en noir et blanc apparut. Ses yeux, profonds comme deux cavernes, le fixaient. Ses cheveux plats et noirâtres encadraient un visage blême, et de sa bouche, sortaient des mots que l’homme ne pouvait entendre, le micro de son appareil ne fonctionnant pas.
L’homme prit l’ordinateur pour le transporter sur la table en formica. Son visage était tout près de celui de la femme. Il était fasciné par ses lèvres qui tour à tour s’arrondissaient et se distendaient pour former des mots qu’il ne comprenait pas. Alors, assis sur sa chaise branlante, il s’appliqua à faire les mêmes mouvements de bouche que l’inconnue pour tenter de décrypter son message. D’abord les lèvres s’ouvraient en grand, on pouvait voir les dents tachées de la femme, puis, elles se positionnaient à l’horizontal, en un curieux rictus avant de revenir en pointe, s’écarter à nouveau puis se refermer.
Pendant de longues minutes, vérifiant son expression dans un miroir cassé, l’homme s’appliqua à imiter la femme. L’expression dramatique de ses yeux et sa physionomie générale étaient là pour exhorter ses mots. Enfin, il saisit le message : « A l’aide, sauvez-moi ! »
L’homme examina le décor autour de la femme pour essayer de voir où elle vivait, s’il pouvait déceler un indice… Mais l’image était tellement centrée sur le visage qu’il était impossible de repérer quoi que ce soit. C’est alors, qu’en se concentrant encore mieux, il distingua quelque chose derrière la chevelure de la femme, un immeuble en brique rouge, un immeuble très semblable au sien.

Alors il mit ses chaussures, franchit la porte de son souplex, puis de son immeuble, traversa la rue, entra dans l’immeuble d’en face, frappa à toutes les portes et finit par enfoncer celle du 6eme étage à travers laquelle filtraient des gémissements.

Là, il fit face à la femme, cloîtrée depuis deux ans par une impitoyable dépression.
Il la prit dans ses bras, comme un prince fatigué une triste princesse, la ramena dans le souplex où ils se confinèrent, s’aimèrent et puis, ensemble, guérirent jusqu’à la fin de cette guerre de l’an 2020.

MH

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