Ombre providentielle

Dans le cadre de l’Agenda ironique de décembre, Carnets Paresseux  nous propose de parler d’ombre et nous suggère de glisser dans nos textes les deux phrases suivantes : « Je ne m’attends pas à ce que vous croyiez cette histoire. Est-ce que j’y crois, moi ? »

Je ne m’attends pas à ce que vous croyiez cette histoire. Est-ce que j’y crois, moi ? Hier je me suis réveillée, comme chaque matin à 9 heures, et quand je me suis extirpée de la couette pour glisser mes pieds dans mes pantoufles impeccablement rangées près de mon lit, je n’ai vu que deux ombres pénétrer le moelleux des chaussons. Quant à mes jambes, c’était pareil, deux silhouettes sombres, plus aucune trace de chair, une vraie désincarnation ! Alors j’ai avancé vers ma psyché et j’ai constaté que ma personne entière n’était plus qu’un profil  imprécis et noirâtre. D’abord, j’ai paniqué, où étaient passés mes traits, mes yeux ? Pourtant, je parvenais à voir …Et ce nez à bosse dont j’avais longtemps fait un complexe ? Invisible, même en me mettant de coté, le miroir ne reflétait qu’un vague relief. Je soulevai ma longue chevelure rousse pour la voir retomber mais là aussi, ce n’était que le mouvement d’une masse informe et sans couleur…

J’essayai alors ma voix dans un cri désespéré pour alerter mon mari et mes enfants, mais aucun son ne sortait de mon moi relayé à ce triste gabarit…

J’entendais les miens appeler :

-Mais où elle est encore passée, maman ? J’ai ma leçon d’histoire à lui faire réciter !

– Et moi, il faut qu’elle repasse ma robe pour ce soir !

– Elle a dû aller courir, les enfants, mais….c’est pas vrai ! Elle aurait quand même pu mettre le poulet au four avant de partir !!

Sortir de l’appartement, bonne idée, voilà ce que j’allais faire pour constater mon  nouvel état en plein air.

J’abandonnais donc mes chaussons et ne prenais pas la peine d’enfiler mes baskets, une ombre ne souffre pas des pieds, si ? Inutile aussi de me coiffer, de me laver, de m’habiller. Je commençais à entrevoir tous les avantages de ma nouvelle apparence, et en plus, j’échappais aux corvées ménagères !

C’est ainsi que je me retrouvai dans la rue parmi tous ces carnés que je pouvais rattraper, écraser à loisir, et dépasser en toute légèreté. Cela  fut un immense plaisir quand je croisai mon sale banquier qui nous avait refusé un emprunt dernièrement, je m’acharnai sur son corps pendant plus de dix minutes en le piétinant de toute ma non-substance !

Je passais une journée merveilleuse à entrer gratuitement dans les musées, les monuments de la ville et les cinémas. Je n’essayai pas les restaurants ni les bars, car j’ignorais  si les gens verraient les aliments et les boissons circuler dans mon non-corps. Je n’allai pas non plus dans les magasins car si je chipais des objets, ils auraient certainement été visibles dans mes  non-mains  et j’aurais eu trop honte…

Le soir, mon être évanescent, fourbu par ces multiples activités, rentra chez moi et constata que Jean et les filles avaient commandé du Mac Do.

Personne ne semblait s’inquiéter de mon absence.

Le poulet attendait sagement dans le frigidaire que la bonne ménagère réapparaisse pour être cuisiné ! De même, le cahier d’histoire de Noémie avait été balancé sous son lit, et la robe de soirée de Camille gisait toute bouchonnée sur le carrelage de la salle de bain ! Par flemme de la repasser, elle en avait même renoncé à sa soirée ! Et cet imbécile de Jean qui se bidonnait avec ses filles devant une série débile en bouffant de la junk food ! Dingue !

De rage, je filai au lit !

Je m’endormis très vite et fis un rêve délicieux où tous les humains étaient des ombres, finis le chômage, les grèves, la faim dans le monde, le covid, la politique, les guerres, la mort…

Le lendemain matin, quand je me réveillai, je glissai mes pieds dans mes pantoufles impeccablement rangées près de mon lit. Et là, quel choc ! Oui, c’était bien mes vilains pieds couverts de cors, et aux ongles mal taillés ! Je me précipitai vers ma psyché, et toute ma personne m’apparut avec mes cheveux ébouriffés, mon nez cabossé et mes yeux éberlués !

-Maman ! Tu m’emmènes chez Aurélie pour préparer mon exposé ?

-Maman, on va au centre commercial m’acheter une nouvelle robe ?

-Chérie, tu le prépares ce poulet, oui ou non ???

-NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON

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47 commentaires sur “Ombre providentielle

  1. On connaissait l’homme invisible…Voici son pendant (égal) féminin. Quelle imagination! mais en même temps un bon message pour toutes ces femmes qui ne sont que l’ombre d’elles-mêmes. Alors je t’adresse ici, en signant, l’ombre de mon respect.

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  2. Devenir une ombre invisible aux yeux des autres devrait être un droit pour toutes les mamans, les épouses, 1 jour par semaine 🙂 Chouette histoire, j’espère pouvoir publier ma participation aujourd’hui, mon hébergeur a eu une panne technique ce week end.

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  3. Belle « envolée » pour cet Agenda, en somme, bien loin d’effrayer les lecteurs, j’ai l’impression que ton texte donne envie de connaître cette expérience une fois dans sa vie, moralité, certains vont devoir se décider à cuisiner 🙂 ! Belle journée, Sabrina.

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  4. Quelle chouette histoire, quelle chouette escapade! La mention des chaussons m’a d’abord fait penser à Peter Pan, mais ici on a le point de vue de l’ombre libérée de sa masse carnée! On ne pense pas assez ce que doivent se coltiner les ombres cousues à nos semelles.

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  5. Fantasme des fantasmes ! S’acharner sur le corps du banquier ! 😊 et moi, je n’hésiterais pas à piquer de tout dans les boulangeries ! Et puis la revanche des mamans, en effet, il faut y penser.

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