Tronches de vie (épisode 2 et fin)

La fin du mois de mai et la fin des haricots, heu… des patates à l’eau arrivèrent assez vite. Ginette avait réservé sa table au restaurant Beau Rivage pour le dimanche 3 juin à midi :

« –La petite table près de la baie vitrée comme chaque année, s’il vous plait, Monsieur Dany…

– Entendu Madame Ginette, et une petite écuelle sous la table pour Kiki !

-Merci Monsieur Dany, nous serons là à midi pile »

Contre toute attente, il pleuvait le dimanche 3 juin. Tant pis, nous nous couvrirons ! dit Ginette à Kiki, et elle décrocha du porte- manteaux un vieux ciré rouge pour elle, et le même en miniature pour son chien chien.

Ils étaient les premiers au restaurant, et c’est ce qu’aimait Ginette, le spectacle de voir arriver les autres clients les uns après les autres, comme au théâtre (où elle n’avait jamais mis les pieds) Imaginer leurs vies, reconnaitre certaines têtes, deviner la nationalité des touristes quand il y en avait.

Un premier couple arriva, la trentaine, trempé, rigolard. Sous leurs basquets à la mode, deux belles flaques que Josiane, l’une des serveuses du Beau Rivage s’empressa de faire disparaitre avec sa *since grisâtre. Ginette se dit qu’elle, n’avait jamais connu cela, même à l’âge de ces jeunes gens, cette complicité, ce bonheur… Pourquoi ?

Puis, la salle se remplit peu à peu, le soleil était revenu ; c’était surtout des gens de l’intérieur des terres, mais pas loin, trente kilomètres au plus, elle l’entendait à leur accent de la campagne à couper au couteau. Ils venaient juste pour la journée, endimanchés de la tête aux pieds, ça les changeait un peu de la ferme… voir la mer, la plage, se faire servir et chouchouter le temps d’un repas…

Seule la table à coté de Ginette demeurait inoccupée, avec un petit écriteau « réservé » posé prés du verre à vin.

Ginette commanda exactement ce qu’elle avait prévu de manger depuis le mois d’avril, à part le vin blanc qu’elle remplaça par du rouge à cause de ses aigreurs d’estomac.

C’est au moment où elle s’apprêtait à mordre dans sa deuxième langoustine qu’il arriva. Le sale bonhomme de la promenade.

A la table juste à coté.

« –     Grrr…  Rugit Kiki

Chuuuut  Souffla Ginette

 Rhhhh Grogna Gérard

Et pour Monsieur, ça sera ? Demanda Monsieur Dany, le patron

Le pot-au-feu ! à condition que j’aie l’os à moëlle et que les carottes ne soient pas trop cuites !

Très bien, Monsieur, et pour la boisson ?

Un litron de Pisse-Dru !

Le bonhomme avait l’air aussi revêche que les autres jours ; même au restaurant il ne semblait pas pouvoir se détendre. Il regardait les gens avec une moue renfrognée et commença à pester contre la lenteur du service seulement cinq minutes après avoir passé commande. Heureusement le pain et le vin arrivèrent vite, et il put commencer à assouvir sa faim et sa soif, ce qui calma sa mauvaise humeur. Puis le pot-au-feu fut servi. C’était un plat gargantuesque garni de navets, de pommes de terre, de carottes, de poireaux, de céleri, de paleron, plats de côte, gite, queue de bœuf, et, au centre, trônant comme le suzerain de tous ces ingrédients vassaux : l’os à moëlle, énorme et dégoulinant d’un épais jus gourmand.

A l’arrivée du plat, Kiki, resté jusqu’alors à peu près sage sous la table de Ginette, commença à s’exciter comme un chien renifleur, et c’est au moment précis où Gérard, les yeux exorbités par la gloutonnerie, s’apprêtait à planter sa fourchette dans le paleron de bœuf, que le chien, oubliant ses rhumatismes, sauta sur les genoux du bonhomme et chaparda l’os à moëlle à même son assiette !!

Ginette fit semblant d’être horrifiée et se confondit en excuses face à un Gérard vert de rage à la chemise brune de sauce ! Mais, en son fort intérieur elle était très fière et pensa : Quelle vitalité mon Kiki, un vrai chien de cirque…

De son plus beau sourire, elle invita Gérard à quitter sa table dévastée et à s’asseoir à la sienne pour le dessert :

Pour nous faire pardonner, Kiki et moi vous offrons un Colonel, vous verrez, ce dessert vous fera voir la vie du bon côté !

Totalement dérouté par le sourire légèrement édenté et l’invitation de Ginette, Gérard prit place face à la dame et oublia sa rage qui fondit comme une glace au citron dans un océan de Vodka.  

Finalement, le bonhomme n’était pas si désagréable, juste un peu aigri par la solitude, c’était tout…Ils parlèrent de leurs vies dans la petite station balnéaire, de leurs maisonnettes dont ils découvrirent qu’elles n’étaient qu’à un kilomètre l’une de l’autre, de la promenade et de ses habitués…

Depuis ce jour, Ginette et Gérard réservent chaque dimanche la petite table près de la baie vitrée au restaurant Beau Rivage, et Monsieur Dany offre toujours à Kiki un bel os à moelle que le vieux chien ronge gentiment aux pieds des deux amoureux !

* Serpillère en charentais

FIN

Tronches de vie (épisode 1)

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Son intérieur était pareil à ses intérieurs : défraîchi. Un buffet usé comme son cœur, des coussins fatigués comme ses poumons, des bouquets de fleurs aussi secs que ses entrailles. Pourtant chaque matin Ginette sortait de sa triste bicoque promener son vieux croisé caniche dans sa poussette pour chien. Elle laissait marcher Kiki le temps qu’il fasse ses besoins et ramassait consciencieusement l’étron quotidien, avec l’un de ces petits sachets mis à disposition par la mairie dans des distributeurs. Puis elle reposait délicatement Kiki dans son berceau à roulettes et continuait son chemin. Elle longeait toujours le bord de mer, c était ça l’avantage de vivre à l’année dans la petite station balnéaire, on avait l’impression d’être en vacances, comme les autres, même si on n’avait pas les moyens de partir.

Ginette croisait presque tous les jours un drôle de bonhomme sur sa bicyclette. Il devait être à peu près dans ses âges, la « soixante dizaine ». En toutes saisons Gérard portait un short en toile bleu marine, une chemise blanche bien repassée et des mocassins marron impeccablement cirés. Son apparence soignée jurait avec son attitude,  car il insultait grossièrement toutes les personnes qu’il rencontrait, et en particulier ceux qui avaient l’outrecuidance de le doubler à vélo. Un « sale con » voilà de quoi on aurait pu qualifier Gérard.

Pourtant, il n’avait jamais cherché de noises à Ginette, il l’ignorait tout simplement. Peut-être parce qu’elle ressemblait à une mendigote, peut-être parce qu’elle n’était qu’une « bonne femme » jamais son regard ni ses jurons ne se portaient sur elle.

Ginette se demandait d’où il sortait et pourquoi il avait l’air si désagréable. Un matin, elle avait assisté à une vilaine scène sur la promenade ; Gérard avait interpellé un autre cycliste qui venait de le doubler en lui demandant très poliment : « Pardon, Monsieur sauriez-vous par hasard où se trouve le Syndicat d’Initiative ? »

Le quarantenaire tout de nylon fluorescent vêtu, s’était arrêté brusquement au risque de tomber de sa monture, pour renseigner Gérard : «  Oui, Monsieur, à environ 400 mètres en ligne droite, vous ne pouvez pas le manquer, c’est un bâtiment rouge » Sans même attendre la fin de sa phrase, Gérard avait redémarré en trombe et en hurlant : « Connard, abruti, salopard, personne  me double, moi !! »

Ginette avait failli intervenir, mais sa timidité l’avait emporté, et elle avait passé son chemin en réfléchissant : A partir du premier avril, et ce n’était pas une blague, elle entamerait sa période maigre, elle ne mangerait que des patates bouillies pendant deux mois afin de s’offrir sa sortie annuelle au restaurant début juin.

Le goût fadasse des tubercules serait compensé par le menu de rêve que Ginette dégusterait aux beaux jours : certainement des langoustines en entrée, puis un dos de cabillaud accompagné d’une fricassée de poivrons, et pour finir, un Colonel, la célèbre coupe glacée à la vodka, le tout accompagné d’un petit entre-deux-mers ! Soixante-quinze centilitres pour elle toute seule ? Non, elle savait que le patron proposait des demi bouteilles pour les personnes seules, et dieu sait s’il y en avait hors saison, dans la petite station balnéaire.

Elle arrivait presque au bout de la promenade, la tète remplie de toutes ces pensées, quand Kiki se mit à aboyer comme un fou, dressé sur ses pattes arrières dans sa poussette ; et pour cause… les deux frères Pernaud et leur petit bouledogue français se profilaient. Kiki détestait ce prétentieux Jonas des Issambres avec son museau aplati, son corps saucissonné et sa queue tire-bouchonnée. Ginette, elle, était plutôt amusée par ces deux vieux jumeaux à casquettes à carreaux qui vivaient ensemble depuis toujours. Il parait qu’à la trentaine, ils avaient envisagé un double mariage avec des jumelles de Rochefort, Delphine et Solange. Malheureusement toutes deux étaient éprises de Firmin, beaucoup plus rigolo que son frère Fernand. Alors, ils avaient préféré renoncer aux filles pour ne pas briser leur amour fraternel. Plus tard, ils avaient appris qu’elles étaient parties courir le monde avec une troupe de forains.

A TRES BIENTOT POUR LA SUITE ET FIN !!

Réponse de souris

Ce texte fait suite à mon texte précédent: Lettre de souris:

Ronce-les-bains,  le 30 novembre 2017

Chère Elisa,

On peut dire que ta lettre et ton invitation ont changé ma vie !

Et oui, j’ai revu Julien. Il est venu jusqu’ici, tu te rends compte ! Quand il s’est encadré  dans la porte de la pharmacie et m’a demandé avec ce petit sourire qui lui plisse les yeux, un tube de lysopaïne,  je n’en revenais pas ! Christelle, ma préparatrice ne comprenait pas ce qu’il se passait quand elle m’a vue flageoler sur mes jambes (un peu comme avec Serin le prof de maths, tu vois le genre…) Mais cette fois, le flageolement n’était pas dû à la même émotion !

L’amour, oui, je crois bien que je l’ai trouvé, ma petite souris des villes, et c’est grâce à toi !

C’est sûr que mon déguisement m’allait plutôt bien, encore une de tes idées « Jane Eyre », mais je crois que j’y aurais pensé toute seule (tu te souviens quand on se retrouvait dans les bottes de foin de la Mère Grenier, le samedi après-midi pour lire des chapitres ensemble ?)

Mais que Julien, le collègue de Jean, soit en « Edward Rochester »,  qui aurait pu l’imaginer ? Ne me dis pas que c’est toi qui lui as soufflé l’idée ? Surement pas, puisque tu me destinais à Gontran… Soit dit en passant, quelle mocheté celui-là, comment as-tu pu penser qu’il me plairait ? C’est vrai qu’avec sa tignasse orange, sa salopette de Tom Sawyer lui allait pile poil ! Mais quand il a commencé à me parler des équations du 3ème degré et de la courbe de Gausse, sa bouche pleine de bretzels, j’ai cru que j’allais piquer du nez dans mon verre de punch. Heureusement qu’à ce moment là, Julien a surgi, il était l’un des derniers invités, je crois…Une vraie apparition… Et au milieu de cette centaine de personnes, il a directement foncé sur moi ; on n’avait même pas été présentés et il m’a déclaré :

« Vous m’examinez, Miss Eyre, me trouvez-vous beau ?

Alors j’ai répondu comme dans ce célèbre passage du chapitre quatorze :

– Non, Monsieur.

– Ah, ma parole, vous n’êtes pas banale ! Vous avez l’air bien embarrassé, Miss Eyre ; et, quoique vous ne soyez pas plus jolie que je ne suis beau, un air d’embarras vous va si bien… »

Et là, il m’a empoignée par la taille et m’a entrainée sur la piste ; Gontran s’en est planté un bretzel dans le nez !

Mais tu n’as pas vu cette scène incroyable, toi, tu étais trop occupée à virevolter sur le dance floor avec ta progéniture (charmantes « Filles du Docteur March » soit dit en passant, surtout Claire en « Meg »)

Et toi, en « Scarlet O’hara »… superbe ! En plus, tu avais choisi la robe qu’elle se fabrique avec des rideaux de velours vert quand elle n’a plus un sou et qu’elle retourne à Atlanta pour solliciter l’aide de « Rhett Butler ».

Parfait aussi ton Jean en « Rhett », même si sa jolie moustache se décollait en peu pendant vos rocks endiablés !

Enfin, tu auras loupé ma rencontre avec Julien près du buffet (à propos, j’ai adoré le cake salé au chorizo, sais-tu qui l’avait fait ?) mais tu nous auras vus fouler la piste, c’était au moment de « Pour un flirt » de Michel Delpech. C’est devenu ma chanson préférée, même si je la trouvais bébête dans les années 70, je l’adore depuis ce 22 octobre ! Et puis… entre « Edward » et moi, enfin, je veux dire, entre Julien et moi, ça ne va pas se résumer à un flirt…

Tu ne va jamais le croire…En même temps que le tube de lysopaïne, devine ce qu’il m’a demandé ??? Ma main !!! Oui, ma petite patte de souris des champs ou ma mimine tremblante de Jane Eyre, comme tu préfères !

Alors, ma petite souris des villes, quitteras-tu ta capitale, en juin ? Oseras-tu la province et la fête ? Je l’espère de tout mon cœur, car je vais enfin me marier !!

Gros bisous, Christine, ta petite souris des champs.

Lettre de souris

Consigne d’écriture : Une lettre contenant une proposition et un souvenir commun.

Paris, le 2 mai 2017

Ma chère Christine,

J’espère que tu vas bien et que tu n’as pas été atteinte par ce satané virus, avec tous les cas contacts que tu dois croiser dans ta pharmacie.

Bon, je te préviens en « avant-première » pour mettre toutes les chances de mon coté ; tu vas te dire : Qu’est ce qu’elle a encore inventé mon amie d’enfance… 

Et bien voilà, avec six couples d’amis, Jean et moi organisons une grande fête déguisée en octobre. Nous somme le 2 mai, tu ne pourras donc pas me dire que je t’ai prise de court !!!

Ça va être grandiose ! On a loué un superbe manoir près de Paris, à nous tous, ça n’est pas revenu trop cher (tu connais les oursins que Jean a dans les poches, hi hi hi)

En ce qui concerne le thème de la soirée, je pense bien qu’il pourrait t’inspirer : Héros et héroïnes de romans anglo-saxons ! Toi qui as toujours adoré Jane Eyre, je te vois déjà avec le  bonnet victorien,  la robe stricte couleur lie de vin et une grande cape à capuche peut-être noire, ou brune…  tu serais parfaite !

J’espère tant que tu viendras ! Octobre est un mois creux dans ta pharmacie de bord de mer, plus aucun estivant, et pour ce qui est des autochtones, et bien qu’ils restent au lit avec un bon bouquin et qu’ils te fichent la paix pour une fois !

En plus, il y aura plein de quarantenaires célibataires ! Tu sais, avec le nouveau marché des divorcés, tu pourrais trouver chaussure à ton pied ! Il y en a un, un certain Gontran, prof de maths, qui pourrait bien te plaire, grand, roux, yeux verts…Tu as toujours aimé les rouquins, non ?

Mais tu as peut- être été dégoutée à vie des profs de maths par Monsieur  Serin … Tu te souviens en sixième quand il t’avait demandé d’aller chercher un chiffon dans une autre classe et que tu avais mis plus d’un quart d’heure ? Tu avais trop peur de déranger un cours, alors tu avais dû trouver une salle vide… Pendant ton absence, Monsieur Serin s’impatientait, il n’arrêtait pas de répéter avec sa grosse voix : «  Mais qu’est-ce qu’elle fout, Morel ?! » Tu te rappelles, il nous appelait par nos noms de famille, pour nous faire trembler encore un peu  plus, j’imagine…Il avait fini par effacer le tableau avec la manche de sa blouse blanche et à écrire la nouvelle leçon, et toi, haletante, tu étais enfin revenue avec le précieux chiffon, tu t’étais littéralement jetée sur le tableau et tu avais effacé, avec une énergie décuplée par le stress, ce que le professeur venait juste d’écrire !! « Bon Dieu, Morel, non seulement tu mets des plombes à trouver un chiffon, mais en plus, tu effaces tout mon cours !!!! »Ma pauvre, tu étais devenue toute rouge, et tes mâchoires  jouaient des castagnettes !

Non, mais je t’assure, Gontran n’est pas du tout comme Monsieur Serin, c’est un type sensible et délicat, tout ce que tu aimes. En plus, il n’a jamais été marié, donc pas de beaux enfants à te farcir ! Ça y est, je t’entends déjà me dire : « C’est louche… Si personne n’en a voulu jusque là, de cet homme parfait, c’est qu’il doit avoir un vice caché… » Tu vois je fais les questions et les réponses ; je te connais tellement, depuis trente ans…

En tout cas, si ce n’est pas Gontran, c’en sera une autre, j’en vois au moins cinq potentiels pour toi !

Alors, ma petite souris des champs, sortiras-tu de ton trou en octobre ? Oseras-tu la ville et la fête ? Je l’espère de tout mon cœur, cela fait tellement longtemps qu’on ne s’est pas vues…

Je t’embrasse bien fort, Elisa, ta petite souris des villes.

Sosthène et Sylvaine

Comme les filles qu’il aimait ne l’aimaient jamais, Sosthène avait choisi une fille qu’il n’aimait pas. Elle s’appelait Sylvaine. Elle n’était ni belle, ni coquette, ni bien faite. Son nez immense décorait son visage terne comme le phare de Cordouan s’élève sur la Gironde et ses petits yeux de taupe étaient si enfoncés qu’on se demandait comment elle parvenait à voir. Que dire de sa bouche si ce n’est qu’elle ressemblait à une cave humide dans laquelle on aurait entreposé des vieilleries moisies.

Pourtant, Sosthène avait décidé de faire sa vie avec Sylvaine, sans se poser de questions, comme on avale une cuillerée d’huile de foie de morue.

Et puis, de quel droit aurait-il critiqué son physique ? Lui même n’était pas un prix de beauté avec ses pattes de sauterelles, son buste rétréci et sa coupe de cheveux à la Du Guesclin.

En revanche, il n’était pas sot, à l’école le maître disait toujours : Heureusement que Sosthène est là pour rattraper votre stupidité collégiale !  Pourtant il n’avait pas fait d’études et cela à cause de son trop grand dévouement ; son père était mort jeune d’un éléphantiasis sévère qui lui avait fait gonfler les pieds de façon spectaculaire. Ainsi, Sosthène à peine âgé de dix-sept ans, avait dû reprendre la boutique de chaussures paternelle pour subvenir aux besoins de sa mère qui préférait ne rien faire.

C’est dans son échoppe qu’il avait croisé les jolis petits petons de Corinne, de Christelle, de Lisette, de Fanchon et de Jeannette dont il n’avait jamais osé demander la main. Mais quand son chausse-pied avait introduit l’interminable panard aux multiples oignons de Sylvaine dans un mocassin beige, il s’était dit qu’il oserait peut-être… Et elle avait dit oui. Alors Sosthène avait offert la paire de mocassins taille 44 fillette à sa fiancée et l’avait présentée à sa maman.

Moi qui voulais de beaux petits enfants… se désespéra Gilberte Enfin, elle  t’aidera à tenir le magasin, c’est déjà ça … Sylvaine baissa les yeux et une goutte salée dévala les ailes de son long nez pour venir s’écraser sur son mocassin beige. Sosthène, lui, releva la tête, prit sa Sylvaine par la main et quitta le salon Henri II de sa mère.

Dans l’arrière-boutique, il initiait sa fiancée au rangement des boites, par tailles, par catégories, par couleurs et par matières, mais, entre deux ballerines roses et trois paires de tropéziennes en cuir, la jeune femme éveillait son promis à bien d’autres activités dont le père de Sosthène n’avait pas eu le temps de lui parler. Ainsi, Sosthène tomba enfin amoureux fou de Sylvaine.

Les clients et les clientes, d’abord un peu rebutés par le physique de la nouvelle vendeuse, furent vite conquis par son efficacité. Imaginez qu’elle réussit du premier coup à dénicher une paire d’escarpins rouges en chevreau pour le pied endolori de Madame Bobine, la mercière ! Grâce à vous, Sylvaine, je vais faire honneur à ma fille pour son mariage avec Geoffrey, le fils du pharmacien !

De même, elle conseilla le Père Tranchon qui voulait des souliers vernis pour l’enterrement de Maître Scribar, le notaire : Vous comprenez, à la boucherie, personne voit mes pieds, alors été comme hiver pour moi c’est des claquettes avec ou sans chaussettes ! Sylvaine constata l’élargissement dramatique des arpions de Tranchon suite à des décennies de claquettes. On aurait dit deux escalopes de dinde dédoublées. Puis elle réfléchit et lui dit : Revenez dans une heure, j’aurai peut-être une solution pour vous… Sylvaine demanda la permission à Sosthène et fila chez Gilberte. En catimini, elle s’introduisit dans le grenier et sortit d’une grosse boite, une paire de souliers de cérémonie d’une largeur spectaculaire. Le père de Sosthène s’était fait faire ces chaussures sur mesure à cause de sa maladie. Il tenait plus que tout à rester présentable jusqu’au bout dans sa boutique. En revanche, il avait bien stipulé dans ses dernières volontés qu’il voulait être enterré pieds nus : pour que ses malheureuses extrémités respirent enfin le parfum de la liberté. Cette incroyable paire était la deuxième chose cachée que Sosthène avait montrée à Sylvaine peu de temps après leur rencontre.

Quand le père Tranchon enfila les souliers vernis qui lui allaient aussi bien que ses pantoufles de vair à Cendrillon, il entama une danse de Saint Guy au milieu de la boutique, entraînant sa bonne fée Sylvaine dans la farandole.

Et ainsi passaient les jours et les semaines entre la boutique et les déjeuners du dimanche dans le vilain salon Henri II de Gilberte. Les affaires marchaient bien et Sosthène avait commandé à la Banque des Limougeauds Prévoyants un gros lingot d’or.

Sosthène et Sylvaine se marièrent un beau samedi d’avril à la Mairie puis à l’église de Chaptelat. Le père Tranchon et Madame Bobine purent ainsi amortir leurs souliers de cérémonie. Gilberte choisit la paire d’escarpins la plus chère du magasin en cuir de crocodile rehaussé d’une piqûre de dentelle. Quant aux petits petons de Corinne, Christelle, Lisette, Fanchon et Jeannette, ils se tortillaient de jalousie dans leurs ballerines couleur pastel.

Sylvaine et Sosthène restèrent simples et sobres pour le plus beau jour de leur vie, mais leur amour hors norme irradiait leur mesquin entourage.

Malheureusement aucun enfant ne pointait de l’orteil, le ventre de Sylvaine restait désespérément plat et sec malgré les nombreux galops d’essai dans l’arrière boutique. Alors Gilberte eut une idée : Et si vous alliez voir Geoffrey, il parait qu’il a des médicaments de pointe à la pharmacie, il pourrait peut-être aider Sylvaine … Gilberte n’aurait pu concevoir que la défaillance  incombe à son fils, seule son laideron de belle-fille pouvait cumuler les tares.

Pour Sosthène ce fut la goutte d’eau qui fit décolorer le nubuck ! Comment avait- il pu supporter aussi longtemps la méchanceté de sa mère vis-à-vis de Sylvaine :

Puisque tu t’obstines à dénigrer ma femme, maman, nous partons, et tu te débrouilleras seule  avec la boutique !

Sur ces mots, Sosthène fit les bagages, prit sa Sylvaine par la main droite et leur grosse valise en carton par la main gauche.

Ils venaient de quitter la bourgade, lui au volant de sa petite Dyane grise, et elle tout excitée à ses cotés. L’air leur parut soudain plus léger, le soleil plus caressant, la campagne plus verdoyante. Débarrassés de l’odeur de pieds du magasin, ils respiraient enfin le parfum du blé fauché et de la liberté ! Ils roulaient  sans destination, tournaient au hasard des petites routes ombragées ou des hameaux charmants. Vers midi, les gloussements de leurs ventres leur rappelèrent qu’il était temps de déjeuner, alors ils firent une pause au bord d’un petit cours d’eau enchanté par les libellules, pour dévorer les quelques provisions de bouche que Sylvaine avait pensé à emporter. Le vin rosé leur monta vite à la tête et un sous-bois moussu accueillit leurs ébats au grand air.

Ragaillardis par cette halte féerique, ils reprirent la route en milieu d’après-midi et se retrouvèrent, sans l’avoir calculé, au bord de l’océan à l’heure du soleil couchant.

Après une nuit à la belle étoile sur le sable le plus fin du monde (ils n’en connaissaient aucun autre) ils visitèrent la petite station balnéaire près de laquelle ils avaient échoué. C’était le mois de mai et les estivants n’étaient pas encore là. Le charme des ruelles blanches parsemées de roses trémières et de volets bleus leur fit comprendre que c’était bien ici qu’ils feraient leur nouvelle vie.

Attablés à la terrasse du Café de la Grand Place, qui n’était pas si grande que ça,  le couple se posait mille questions ; Dormiraient-ils encore sur la plage ce soir…Ils avaient eu un peu froid. Quel serait leur gagne-pain ? Trouveraient-ils une petite maison à acheter avec le gros lingot d’or qui dormait, bien emmitouflé au milieu des habits, dans la grosse valise en carton…

– Une chose est certaine, je ne veux plus travailler dans la chaussure ! Assura Sosthène.

– Tu es sûr ? On est pourtant doués pour ça ! Répondit Sylvaine

– Oui, mais je ne veux rien qui me rappelle le passé… Expliqua Sosthène

– Je te comprends, moi non plus ! Renchérit Sylvaine qui ne pouvait résister à son  petit mari chéri.

Guytou le patron avait bien sûr repéré ces nouvelles têtes parmi les habitués et écouté d’une oreille leur conversation. Il leur servit deux pineaux des Charentes bien frais juste après leur café crème : Spécialité du coin, et c’est  offert par la maison !

Les amoureux se délectèrent de ce nectar des dieux, Sylvaine ressemblait à un colibri, son long nez plongé dans le verre tubulaire comme un bec dans une ancolie du Canada.

J’voudrai point désarinjer, mais j’ai un peu entendu quand vous causiez… Intervint un ancien qui mangeait une drôle de mixture à base de pain trempé dans un bol de vin rouge, à la table voisine. Dans que bourg, c’est ti pas un marchin d’galloches qui manque mais plutôt un marchin d’chapiats !

Heureusement, Guytou vint à la rescousse pour la traduction du saintongeais en français : Ce que le père Gaudin veut vous dire, c’est qu’un magasin de chaussures, on en a déjà un, mais qu’il faudrait bien une boutique de chapeaux ! Les anciens, ils ont pas toujours la possibilité d’aller faire leurs courses à Royan ou à Saintes, et l’été, le soleil tape dur sur la caboche !

Cette réflexion fit l’effet d’un coup de galoche sur la tête des jeunes mariés, jamais ils n’avaient songé à œuvrer pour l’extrémité haute de l’être humain ! Mais, après tout, pourquoi pas, ils voulaient du changement oui ou non ?

Sur les conseils de Guytou, ils s’installèrent à la pension de famille « Les Bégonias » tenue par « La » Georgette, une pétulante veuve connue pour ses dons divinatoires.

Couchés sur le lit de leur jolie chambre avec vue sur mer, Sosthène et Sylvaine faisaient des plans sur la comète:

-Faut se mettre en quête d’un local au plus tôt !

-On aura vite fait le tour si on veut quelque chose de bien central

-Guytou a parlé d’une ancienne boutique de parapluies qui a fait faillite à cause du beau temps…

-Oui, on ira voir ça demain matin.

« Temps de cagouilles » tel était le nom du magasin abandonné, en référence à l’amour des escargots pour la pluie. Face à l’église, et sur le chemin de la plage, on ne pouvait rêver meilleur emplacement.

De retour à la pension de famille pour le déjeuner, Sosthène et Sylvaine se régalèrent du plateau de fruits de mer que leur avait préparé « La » Georgette. L’Entre deux mers bien frais les rendait bavards et tout excités :

-On devra être très diversifiés, du bob au chapeau de cérémonie en passant par les casquettes à carreaux, les casquettes dernier cri, les panamas, les chapeaux de cow-boy et les sombreros ! S’enthousiasmait Sosthène

-Et puis aussi les canotiers, les bérets, les melons et les capelines… il faut en avoir pour tous les goûts, toutes les bourses et toutes les occasions si on veut que ça marche ! Répliqua Sylvaine.

Pendant leur conversation joyeuse, La Georgette n’avait cessé de fixer Sylvaine d’un air concentré. Un peu gênés par son regard insistant, les jeunes mariés lui proposèrent de trinquer avec eux pour détendre l’atmosphère :

-Tout va bien Madame Georgette ? S’enquit  Sylvaine

-Pas vraiment… Répondit-elle avec grand sérieux

-Nous sommes désolés… Avons-nous dit ou fait quelque chose qui aurait pu vous froisser ? Avons-nous été trop bruyants ?

-Non, mais vous avez simplement oublié de citer un type de chapeau essentiel dans votre liste…

-Ah bon ? Mais lequel ? Demanda Sosthène

-Le bonnet de naissance ! Et Dieu sait si vous allez en avoir besoin !

-Quoi ??? S’exclamèrent Sylvaine et Sosthène en cœur 

Ben oui ! Madame Sylvaine attend des triplés, et je peux même vous annoncer que ça sera deux drôles et une drôlesse !!

Le départ de Pierre

J’avais prévu ce séjour Poitevin des mois auparavant pour signer la vente, chez le notaire, d’une vieille bicoque que je possédais dans le même village que mes parents. Mais quelques jours avant la date,  la signature avait été repoussée, acheteur covidé.

Je m’étais longuement interrogé : maintenir ce déplacement pour rendre visite à mes vieux parents, ou bien annuler … Non, y aller quand-même ; faire mon devoir ; passer trois jours pénibles de non-dits, de regards pesants et de reproches dans la maison de mon enfance, rien que pour me dire après : C’est fait, je suis tranquille au moins pour six mois, maintenant. 

Ensuite, j’avais hésité entre la voiture et le train ; le TGV, moins cher maintenant avec la Carte Senior. Une Carte Senior… J’étais le vieil enfant de très vieux parents, mais toujours aussi terrorisé.

Non, j’irais en voiture, comme ça, une fois là-bas je pourrais prétexter des courses ou des visites aux cousins pour m’échapper, ne serait-ce que quelques heures de la demeure parentale ; sinon je serais bouclé, bloqué, incarcéré, à leur merci pendant trois longs jours : trois petits déjeuners à la chicorée moisie, trois déjeuners sur la nappe amidonnée face à leurs quatre yeux perçants, trois diners devant les informations régionales. Impossible, insupportable, insurmontable.

Je montai donc dans ma Renault 12, ne fis pas le plein à Paris pour ne pas être tenté de faire demi tour ; je prendrais de l’essence sur l’autoroute quand je serais au moins à cent kilomètres de la capitale.

Le temps était franchement désagréable, grisâtre avec des bourrasques violentes et des averses surprenantes. Ma vieille guimbarde tremblait comme une feuille à chaque fois qu’un poids lourd la dépassait, et les essuie-glaces fatigués peinaient à balayer les gouttes de pluie cinglantes sur le pare-brise. Je devais vraiment me concentrer pour conduire au son de l’autoradio qui ne parlait que de Covid, de guerre et des déprimantes élections. Je commençais à avoir très mal à la tête ; toutes les conditions d’un accident étaient réunies.

Mais après tout, si c’était ça la solution ? Plus de contraintes, plus de reproches, plus de sales moments à passer. Juste le néant…

Je décidai pourtant de m’arrêter sur la prochaine aire de repos, ou bien, était-ce ma voiture qui en avait pris l’initiative? Elle semblait soulagée de réduire sa vitesse en empruntant ce biais, ce chemin de traverse.

Un moment d’accalmie dans la tourmente et  l’hostilité.

L’aire était pourtant banale, impersonnelle et aseptisée, mais elle m’apparut comme une oasis.

Après avoir donné à boire à ma vaillante auto, je me garai, et c’est au moment où j’allais entrer dans le magasin autoroutier que je le vis, accroupi près de la porte de la cafétéria.

Il devait avoir la soixantaine, comme moi. A ses pieds, un croisé griffon somnolait. L’homme était vêtu d’un jean trop grand et d’un coupe-vent usé ; il portait la barbe, une barbe blanche de vieux loup de mer ; sa chevelure aussi était blanche, uniformément, pas comme la mienne où le brun avait encore le dessus. C’était un chat maigre, aride, buriné par les vents contraires. Ses yeux bleus délavés regardaient dans le vague, vers un avenir qu’on devinait océanique car dans ses mains sèches et brunes il serrait cet écriteau en carton :

ARCACHON

*

Quinze ans ont passé depuis ce voyage tourmenté. Je ne suis jamais retourné à Paris, et une seule fois à Poitiers, pour enfin vendre ma bicoque. Avec l’argent, j’ai acheté cette cabane de pêcheurs. Pour lui et moi.

Aujourd’hui, j’ai  les cheveux et la barbe aussi blancs que Jacques les avait. A un gros clou, son vieux coupe-vent est arrimé, et je le porte à chaque promenade venteuse que je fais dans les dunes avec le chien Jim. Sur l’unique étagère, entre deux coquilles d’huitres, trône toujours l’écriteau délavé : ARCACHON

La grotte de Vallières

 Clothilde de Didonne vit face à l’océan. Elle vient d’avoir seize ans et on va la marier dans un mois.

Chaque jour, dès son éveil, elle court le long de l’escalier de pierre en colimaçon. Il lui faut atteindre le point le plus haut du castel familial pour guetter le Rayon Vert.

La voilà enfin à l’air libre dans la courette circulaire de la tourelle. Le voile de son hennin ondule au vent puissant du large. Elle s’accroupit, le visage calé entre deux créneaux pour mieux voir. Mieux voir la Grotte de Sunilda, baignée par la marée montante, et attendre le Rayon Vert qui la délivrera de son avenir annoncé.

*

Il y a bien, bien longtemps, alors que cette côte était encore vierge de toute empreinte humaine, les Cyto-Allains avaient débarqué sur leurs drakkars. Sunilda était l’une d’entre eux,  une superbe jeune fille encore pure. Son clan l’avait choisie comme modèle de proue pour le navire royal en raison de son exceptionnelle beauté. Les cheveux de Sunilda étaient blonds comme l’astre suprême et ses yeux vert d’eau illuminaient son teint de sable. Sa silhouette chaloupée enchantait tous les hommes de son peuple, mais seul Sven, le jeune sculpteur de la proue à son effigie, était sincèrement tombé amoureux d’elle.

Malheureusement, le sanguinaire roi Bernulf avait lui aussi jeté son dévolu sur l’innocente beauté. Dès que la flotte accosterait, les épousailles auraient lieu à même l’écume.

  – Terre ! » Le cri du guetteur retentit comme la sirène du dernier jour.

C’est une immense conche bordée de rochers et de cavités qui s’étale devant eux. Bernulf choisit la grotte la plus majestueuse pour la cérémonie imminente.

Sunilda vomit ce roi cruel qui ne se complait que dans le massacre des autres peuples, elle voudrait s’enfuir, loin avec Sven, sur ce littoral caressé par une clémente brise.

Mais les gardes de Bernulf ont enchaîné le sculpteur à son œuvre. Il ne pourra plus jamais prétendre qu’à une épouse de bois.

Quatre soldats sont nécessaires pour forcer la malheureuse élue à avancer jusqu’à la grotte. La longue robe couleur d’écume est souillée par leurs pinces de crabes. Les empreintes de ses pas contraints, sont recouvertes par les larmes des vagues.

*

Clothilde repense à ce Seigneur de la Roche Courbon  que son père veut lui faire épouser. Elle sait que le but est de  réunir leurs terres de chasse situées en Saintonge.  

L’homme est un vieillard dont elle a seulement vu le portrait, et à qui elle doit faire parvenir le sien en retour. Cette peinture que l’artiste Anselin a fait d’elle, avec les pinceaux de l’amour.

–  Sunilda, donne-moi la force de braver l’autorité de mon père ! Rayon Vert, apparais !

*

Jetée sous la voute rocheuse par les quatre paires de bras, Sunilda s’effondre sur le sable mouillé en implorant les divinités marines.

Au moment même où Bernulf s’apprête à la relever, son marteau de cérémonie dans la main, un aveuglant Rayon Vert  apparait aux confins de l’océan.

A l’intérieur de la grotte, toute la noce demeure pétrifiée face à cette luminosité surnaturelle,  tandis que les gardes restés auprès du sculpteur enchainé constatent sa disparition avec stupeur.

Quelques instants plus tard, une immense vague chargée de longues algues ondoyantes s’abat sur la grotte, emportant tout le clan avec elle. Seule, la jeune vierge est épargnée.

Sa robe d’écume est maintenant recouverte d’une parure de varech, et le vert de ses yeux est plus vert encore. Le corps sans vie de Sven lui est ramené par un second rouleau semblable à un tapis de mer.

*

Pendant des décennies l’on a nommé cette grotte : Grotte de Sunilda et puis le nom s’est perdu dans les rouages du temps … La légende racontait que l’éternelle fiancée hantait ce lieu, allongée sur le corps de bois du sculpteur.

La légende disait aussi que lorsque le Rayon Vert paraissait, aux confins de l‘océan, Sunilda exauçait le souhait d’une jeune fille entravée.

*

Nous sommes en 1975 et la jeune fiancée sait que ces parcelles face à la Grotte de Vallières ont toujours appartenu à sa famille. Installée sur la terrasse de la villa blanche, le cœur  bercé par les remous de la marée montante,  Fanny étudie son arbre généalogique en compagnie de  Clément son futur mari.

C’est sa grand-mère qui avait cette passion des ancêtres. Elle a pu remonter, loin, très loin dans le passé, du temps où un petit castel trônait sur cette parcelle.  La révolution n’avait pas effacé les traces de leur famille. Seule la bâtisse d’origine avait été détruite et certains noms de lieux et de rues changés  comme dans bien des villes de France …

Fanny relit ces noms qui l’ont toujours fait rêver, les noms situés sur la circonférence la plus périphérique de l’arbre généalogique en forme d’éventail. 

Clothilde, née (de) Didonne et Anselin Chaussoy avaient donnés naissance en 1440 à un garçon et une fille prénommés Sunilda et Sven. Quelle originalité pour l’époque !

– Et nous, Clément, comment appellerons nous nos enfants ? Que dirais-tu de Clothilde et Anselin ? 

Sous la luminosité du Rayon Vert apparu à la cime des vagues, les deux fiancés s’étreignent en une complicité éternelle.

Céphéide

J’ai écrit cette histoire pour « L’Agenda ironique » de janvier dont tous les textes sont à retrouver sur le blog de Lyssamara. https://lyssamara.wordpress.com/2022/01/29/agenda-ironique-de-janvier-les-liens/ Il s’agissait de commencer par la phrase : « Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs. » D’inclure : « Je m’attache très facilement ! » ainsi que les 7 mots suivants : étendre, galet, sicaire, céphéide, ange, se revancher et revif.

Tandis que les autres demeuraient silencieux, il se mit à aller et venir, fouillant dans tous les tiroirs.

Il était frénétique, comme une bête affamée à la recherche de nourriture. Les tiroirs, il ne les refermait pas, il les faisait tomber, rageur de ne pas y trouver l’objet recherché. Des quantités de foulards, bijoux, pull-overs et sous vêtements jonchaient maintenant le sol. Les quatre autres étaient médusés, immobiles et bouche bé.

C’est alors qu’au fond de la dernière étagère de l’armoire normande, il découvrit la corde. Elle était longue et blonde comme il l’avait imaginée. Il cria aux autres:

-Ca y est, je l’ai trouvée, elle est parfaite. Vite, venez, il n’y a plus de temps à perdre, ce sera facile, vous verrez,  je m’attache très facilement !

Alors les quatre amis de toujours avancèrent vers lui, tels des sicaires. Ils aimaient trop Rodolphe pour lui refuser ce dernier service. Malgré leur immense chagrin, ils furent pris d’un revif quand le jeune-homme les encouragea à nouveau :

-Allez, les gars, si vous le faites, c’est grâce à vous que j’aurais réalisé mon plus grand rêve, atteindre Céphéide !

Claude prit la corde des mains de Rodolphe, Henri l’accrocha à la poutre maitresse du plafond, Cyril fit le nœud coulant et Jean alla chercher la chaise.

Un sourire d’ange aux lèvres, Rodolphe fouilla dans ses poches, et distribua à chacun de ses amis, l’un des galets qu’il avait ramassé la veille sur la plage d’Etretat :

-En souvenir de notre amitié les gars, et de tous les bons moments passés ici dans la maison de ma grand-mère.

Puis, il grimpa sur la chaise, et Henri, juché à ses cotés, lui passa la corde au cou.

En effet, cela fut très facile, Rodolphe n’opposa aucune résistance.

Les quatre amis allèrent ensuite chercher le vieux matelas pneumatique rouge dans la remise à bateaux. Ils y étendirent le corps inerte de Rodolphe et se dirigèrent vers la plage en portant le cercueil de caoutchouc.

Il était minuit quand ils s’immergèrent dans l’immense océan bleu-marine. Sous le soleil étoilé, Rodolphe flottait. Ses amis ne lui avaient pas fermé les yeux pour qu’il voie Céphéide et que son âme la rejoigne.

Puis, les jeunes-gens s’éloignèrent du matelas pneumatique en un crawl vigoureux. Ils avaient grand besoin de se revancher d’une pareille soirée et chahutèrent dans les vagues jusqu’au lever du soleil.

Montagne

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de les vgt dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 418.

Je ne suis pas à ta hauteur, Montagne

Je ne suis qu’un petit homme, minable

Je n’ai pas ta blancheur, admirable

Je n’ai que ma noirceur inavouable

J’emprunte les sentiers, les voies inexplorées

Je  caresse les rochers, les branches enneigées

J’essaie d’être discret, je t’admire de loin  

Je ne foule pas tes secrets, j’en devine l’écrin.

Toute la journée je marche, j’implore la fatigue

Elle seule me délivre, de mes affreux tourments

Et quand la nuit arrive, que je ne vois plus devant

Je me laisse guider par une force cachée

Elle me mène au chalet, où j’attise les braises

Au creux de la vallée, une liqueur de Mélèze

Et je repense à toi, colossale Montagne

Chef-d’œuvre  immaculé, beauté inatteignable. 

Le photomaton magique

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Derek Lee dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 412.

-C’est pas possible, j’ai oublié de mettre ma crème de jour ou quoi ! C’est qui cette vieille qui me ressemble ? Je rêve ou je cauchemarde ? T’es qui toi ? J’ai besoin de photos pour mon CV moi, pas pour la maison de retraite ! Je veux rentrer dans la banque, moi, c’est mon plus grand souhait !

-Laurine 23 ans, écoute un peu ce que Laurine 80 ans a à te dire …

 -?!

-Tu vois ma figure, tu vois ma fatigue, tu vois ma tristesse, tu le décèles ce sentiment de déception dans mon regard ?

-Je ne comprends pas…tu vas marcher sale machine oui ou non ?!

-C’est le visage que tu auras si tu t’acharnes dans cette direction, crois-moi, ne fais pas ça …

L’écran du photomaton s’éteint doucement, puis se rallume

-Mais c’est qui ça maintenant ? C’est un bébé ! C’est MOI bébé ! Comment c’est possible ?! J’ai besoin de photos pour mon CV moi, pas pour ma carte de crèche !

-Laurine 23 ans, écoute un peu ce que Laurine 4 ans a à te dire

 -?!

-Tu te souviens de tes dessins ? Tu te souviens des antilopes et des licornes, des châteaux étoilés, des ciels argentés… Et la maîtresse de maternelle, Mademoiselle Cachou qui les épinglait dans les couloirs de l’école pour que tout le monde les admire ! Tu te souviens de ta fierté, même si petite … de ton bonheur quand tu dessinais ?

L’écran du photomaton s’assombrit à nouveau, puis un flash violent vient illuminer le visage de Laurine.

La jeune fille sort de la petite cabine et patiente devant la fente de la machine où les photos sont censées tomber au bout de quelques minutes. Elle est sonnée, elle ne comprend pas ce qui vient de lui arriver mais elle pense à son enfance. Quand elle revoit ses plus grands moments de joie, elle a toujours un crayon de couleur, un feutre ou un pinceau à la main… Le souffle du séchoir à photos la tire brusquement de sa rêverie. Le papier glacé vient de tomber et frémit sous l’air pulsé avant de s’immobiliser. D’une main tremblante, Laurine saisit le large carré de quatre photos : sur la première, la vieille femme au regard triste, sur la seconde la toute petite fille une boite de crayons de couleurs à la main, sur la troisième le dessin de licorne sous un ciel orageux que Mademoiselle Cachou avait tant aimé. Et sur la dernière photo, le visage rayonnant d’une Laurine qui a trouvé sa voie rêvée !