Rêve de canopée

écureuilCe texte m’a été inspiré par la photo et le mot proposés dans le cadre de l’atelier d’écriture numéro 4 de novembre sur le blog d’AMPHYGOURI.

https://amphygouri.wordpress.com/2018/11/12/atelier-decriture-3-novembre/

 

A force de grimper, peut-être atteindrai-je, ma canopée rêvée… Celle des singes du nouveau monde où le soleil est roi. Celle du feuillage touffu où l’on peut se reposer en toute sécurité. Je me hisse, je me hisse, mes pattes griffues écorchent l’écorce de leur volonté implacable, je dois continuer à monter. Mon oeil vif n’a qu’un seul objectif, ces branches hautes jamais atteintes. Mon corps roux et gracile progresse avec souplesse. Comme j’aimerais être un saïmiri, ce singe écureuil des forêts tropicales ! Je ferais des acrobaties dans les lianes et ma queue me servirait d’écharpe pour me réchauffer après les pluies torrides.
Mais je ne suis qu’un banal écureuil roux et je vis en Europe, je me sens commun et inintéressant alors que je voudrais atteindre des sommets. Des chercheurs exploreraient mes hautes sphères pour étudier mon mode de vie, me photographier, me filmer, je deviendrais vedette !
Mais je sens mes pattes qui faiblissent, je vais devoir faire une pause, quelques glands pour me rasséréner avant de goûter aux indigestes insectes que mangent les saïmiris …
Me voilà reparti, je vole dans les branchages, mon nid me semble de plus en plus lointain, je prends des risques, des risques en solitaire ; pourtant quand je serai singe écureuil, il faudra m’adapter à la vie communautaire, aux séances d’épouillage, à la quête de nourriture en groupe. Adieu l’indépendance, les promenades en solo et le nid rien qu’à moi. Mais bon, il faut savoir faire des sacrifices dans la vie et moi, je sais ce que je veux plus que tout.
Je bondis de branche en branche, le soleil se fait de plus en plus intense, je le sens sur mon pelage, je suis prêt du but. Je continue, je continue.
Jamais je n’étais monté si haut, me voilà à la cime, aveuglé par la clarté…mais où est la canopée ?
Je ne suis qu’au sommet de mon vieux chêne vert … Aucun saïmiri pour m’accueillir, juste un stupide moineau qui se balance en piaillant.

Alors je suis redescendu, déçu mais rassuré aussi …
Mon rêve de canopée ne m’a pas abandonné, j’y pense toutes les nuits bien à l’abri, au creux de mon nid douillet.

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà été contents de redescendre après être montés trop haut ?

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C’est pas LPMDLP

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Le texte ci-dessous m’a été inspiré par la photo ci-dessus dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 319.

 

Corinne avait rêvé d’une petite maison en bois au milieu d’une prairie, d’un homme courageux qui rapporterait un cuisseau de cerf chaque jour pour le dîner, de trois fillettes aimantes et serviables qui l’aideraient en cuisine et qui feraient leurs corvées avec le sourire…

Au lieu de cela … c’était la vie en HLM, Gérard devant sa télé et puis Jonathan et Johanna traînant dans le quartier ou bien râlant, vautrés sur le canapé !

Comme elle aurait aimé un mari admiratif et des enfants enthousiastes, sautant de joie devant ses rôtis bien grillés et ses ragoûts bien mijotés : Miam, miam, comme ça sent bon ce que tu as préparé!

A la place, elle subissait des : Pourquoi t’as pas fait des nuggets ? Ou encore : Moi j’suis au régime alors ta bouffe, j’y touche pas.

Quand l’un des membres de la famille serait triste, tous les autres rivaliseraient de : « C‘est ma faute » « Je regrette » « Non c’est MA faute ! » « Non c’est la mienne, c’est ma très très grande faute. »
Au lieu de cela, dans le HLM on entendait fuser des : « Rien à foutre » « ça lui passera » « Fallait pas me chercher ! »

Quand la tornade tourbillonnerait au-dessus de la petite maison en bois, ils prieraient tous autour d’une bougie vacillante et se réjouiraient ensemble d’avoir été épargnés …
Mais dans l’appartement, c’était :

Corinne – Il pleut des cordes ce soir, et si on faisait un jeu de société en famille ?
Gérard – Ah non ! Y a le PSG sur Canal !
Johanna – Moi, j’m en fous de la pluie, j’vais en boite ce soir !
Jonathan– Pour moi c’est soirée poker chez Steven !

Et Corinne ? Que ferait-elle toute seule ?

Si Charles Ingalls avait été son époux, elle aurait passé la nuit à lui tricoter un pull-over bien chaud, se réjouissant du confort qu’il ressentirait en le portant dans la forêt enneigée.
Si elle avait été la maman de Marie, Laura et Carrie, elle aurait confectionné de charmants présents pour Noël !
Mais avec Jonathan et Johanna, c’était peine perdue : On préfère des sous !! Lui avaient-ils répondu l’an passé lorsqu’elle avait émis l’idée de leur offrir ses canevas faits main pour décorer leurs chambres.

Pauvre Corinne qui se rêvait en Caroline, s’émerveillant devant les tissus fleuris de l’unique boutique de Walnut Grove pour tailler des robes à ses trois petites …
Jonathan ne portait que des jeans troués et Johanna des jupes « ras la touffe » qui faisaient se retourner tous les vauriens du quartier.

Les œufs de ses poules chéries, elle les aurait vendus tous les matins à Madame Oleson, fière de leur belle couleur et de leur grosseur aussi ! Au lieu de cela, chaque midi, seule devant son coquetier en pyrex, Corinne avalait avec dégoût un œuf industriel au jaune pâlot… Heureusement à douze heures quinze sur M6, Caroline, Charles, Marie, Laura et Carrie apparaissaient.

Eh bé, chez nous, c’est pas La petite maison dans la prairie ! se répétait Corinne, désespérée et heureuse à la fois devant un énième épisode de sa série préférée.

MH

Petite questionnette: Et vous, y a t-il une série télévisée désuète que vous affectionnez ?

Pas popu

 

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© Moren Hsu

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo colorée de Moren Hsu dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 317.

 

Deux collégiennes se rencontrent dans le couloir d’un collège parisien, devant les casiers.
Solène : Hé, t’es nouvelle toi dans le collège ? J’ t’ai jamais vue !

Marie : Oui, je viens juste d’emménager dans le quartier.

Solène : Trop chelou, au mois de novembre !

Marie : Mon père a changé de taf, alors on s’est installés à Paris.

Solène : Comment tu t’appelles ?

Marie : Marie. Et toi ?

Solène : Solène !

Solène : T’étais où avant ?

Marie : Au lycée français de Rabat.

Solène : T’es en quelle classe ?

Marie : 4ème 3 et toi ?

Solène : 4ème 2 … Un p’tit conseil, t’as l’air super cool comme meuf, alors tu choisis pas un casier marron, ok ?

Marie : Ah bon… pourquoi ? Ils sont trop moches ?

Solène : Ouais, c’est ça, moches comme les bolosses qui s’en servent !

Marie : C’est quoi les bolosses ?

Solène : Tu sais pas ? Y en avait p’t’être pas à Rabat ! La chance ! Bah, les bolosses, c’est des meufs ou des mecs super relous, avec des vêtements trop cheum, même pas d’marque et ils sont toujours tout seuls, ils ont pas d’bande de potes, et ils rigolent jamais.

Marie : Mais comment tu veux qu’ils rigolent s’ils sont toujours seuls ?

Solène : Bah ché pas moi… Tiens, ça, c’en est un, Vincent. Nous, on l’appelle « Vin-sent la merde » trop drôle, non ?

Marie : Pourquoi ? Il se lave pas ?

Solène : ça j’en sais rien, j’m’approche pas moi ! C’est juste comme ça, pour se marrer !

Marie : Moi, j’dirais qu’il a plutôt l’air sympa, juste un peu triste… On va lui parler ?

Solène : Non mais t’es dingue ou quoi !?!? On va attraper une maladie ! Viens plutôt là- bas, j’vais t’présenter aux gens les plus popu du collège, ils sont tous à la cafète !

Marie : Non merci Solène, j’aime mieux faire connaissance avec Vincent, et au fait, je prends un casier marron. Moi, cette couleur, je la trouve hyper cool !

MH

Femme art-buste

tyler-dozier-157879-unsplash© Tyler Dozier.

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Tyler Dozier dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 315.

 

Lasse d’être femme, elle avait décidé de devenir plante…
Elle n’irait plus travailler ni s’amuser, ne regarderait plus les hommes.
La sève dans ses veines, la chlorophylle aux lèvres,
Elle serait ramure au sein des buissons, feuille parmi les feuillages,
Charme au milieu des charmilles, liane dans la jungle ou roseau parmi les chênes.
Elle n’aimerait plus que le vert et n’aurait plus besoin de se déplacer pour manger.
Elle resterait juste plantée là, subissant tempêtes, grands froids ou grosses chaleurs
Sans se plaindre ni gémir, parce qu’elle accepterait que la nature ait tous les droits.

MH

Du pub au paradis

old-man© Kyle Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Kyle Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 314

 

Non mais c’est pas vrai, Boby est mort ?? Alors… c’est pour ça que je le voyais plus ces jours-ci ! Et faut qu’j’l’apprenne par le journal, c’est dur ça … Elle aurait pas pu m’appeler la Betty pour me prévenir ! Elle savait bien pourtant qu’on était potes, qu’on se retrouvait au Queen’s head pour jouer aux fléchettes, Boby et moi ! Mais… mais…non mais c’est pas vrai ! J’en crois pas mes lunettes ! Betty, morte, elle aussi ! Non mais c’est dingue ça !

– Joe, vite, une autre pinte !
– T’as quelque chose à fêter Duncan ?
– Non, c’est plutôt pour me remettre ! T’étais au courant toi, Joe, que les Wilson étaient morts hier, TOUS LES DEUX ?
– Bah non, mais tu sais, les vieux, c’est leur lot !

Quel salopard ce Joe ! Qu’il m’apporte ma bière et basta, j’ai plus rien à lui dire à celui-là, demain je change de pub, comme ça j’verrai plus sa tronche.

– Et, une autre pinte pour Duncan !

Ouais c’est ça … et elle est même pas fraîche sa blonde ! En revanche, les p’tites brunettes sur la banquette, elles sont bien fraîches, elles ! Dix-neuf, vingt, pas plus; que c’est beau la jeunesse ! Quand j’ai rencontré Jane elle devait pas être plus âgée que ces deux là ; c’était ici même, au Queen’s head, elle buvait un shandy avec sa copine Sally et moi j’leur avais offert la deuxième tournée.

– Une troisième, Joe ! Et pas tiède comme les deux autres, si possible !

A l’époque c’était Steve qui servait ; bien plus aimable que Joe ! Et puis la mousse, elle débordait des verres ! Ah il était pas pingre le Steve et puis le bol de cacahuète, c’est la maison qui l’offrait ça coûtait pas quatre-vingt pence comme maintenant !

– Et la voilà ta petite troisième, Duncan !

Toujours aussi tièdasse… Quand j’ pense à Boby et à Betty… Enfin, ils seront partis ensemble au moins. Moi, à quoi je sers depuis que Jane est plus là… Entre elle et Sally, j’avais pas hésité une seconde, Sally, elle était bien gentille avec ses bouclettes dorées, mais plutôt fadasse, un peu comme cette pinte que j’ me force à boire… Tandis que Jane et sa crinière rousse, quel caractère, quel éclat, quel pétillant et quelle longueur en bouche pour notre premier baiser et même pour tous les suivants …

– Steve !…Euh…Joe ! Ramène-moi une brune pour changer, puisque t’arrives pas à servir tes blondes assez fraîches !

Les filles d’aujourd’hui, elles boivent plus de shandy, c’est trop doux, il leur faut de la vodka… et leur allure j’en parle même pas, c’est jeans troués, tatouages et boucle d’oreille dans le nez !

– Et UNE belle brune pour Duncan !

Non mais c’est pas vrai, il sert ses blondes chaudes et ses brunes glacées cet abruti ! J’le jure sur la mémoire de Jane, à partir de demain, je vais au Rosebud ! Tiens, les gamines d’à côté s’en vont… la vodka était peut-être pas assez corsée « Bye » elles sont quand même polies, elles répondent à un vieux schnock comme moi. Pas facile à boire la Guinness glacée mais bon… j’arrive au bout ; reste à savoir si j’vais pouvoir me l’ver.
Mais, mais, attendez voir, j’ai l’impression de m’envoler, y a quelqu’un qui me soulève, c’est pas possible !? Qui c’est qui me tient sous les bras ? Nom d’une pinte ! Mais… c’est Boby et Betty !? «Vous ressemblez à des anges… Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Vous m’emmenez auprès de Jane ?!?! »

MH
Petite questionnette : Et vous appréciez-vous l’atmosphère des pubs anglais bien typiques ?

Ma petite chérie

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A Lihons, le 25 janvier 1916

Ma petite chérie,

Je n’en peux plus Jeannette, j’ai envie de rentrer
Je n’en peux plus de la boue et de l’odeur des autres
J’ai envie de te voir et de te respirer.

Heureusement, j’ai Jojo pour parler du pays
De l’océan bleu gris, des plages infinies
Toi, tu vois ça tous les jours, moi j’ai peur d’oublier…

Ecris-moi, s’il te plait les dunes et le sable fin.
Peut-être pourrais-tu m’en envoyer quelques grains ?
Dans l’enveloppe, ça ne pèsera pas lourd
Mais pour mon cœur ça sera de l’amour.

Ici, la terre pue de tout ce qu’elle avale,
De tous ces corps détruits …
Jojo et moi, on survit,
Il est là près de moi, il écrit à Marie.
On ne pense qu’à vous, on ne parle que de vous
Pour ne pas oublier la vie et l’amour fou.

Je vais bien, ne sois pas inquiète
Et toi ? Comment vas-tu ?
C’est déjà la saison des roulantes
Je t’imagine sur la plage de Saint-Georges
Tu les ramasses avec Marie
Comme elles doivent être bonnes, gorgées d’océan salé.

Ici c’est le rata quotidien
La soupe claire et le pain noir
Mais je mange, je m’applique à ne pas mourir
Pour toi, pour nous, pour un lendemain.

Je t’embrasse ma petite chérie, envers et contre tout.
Jojo a reçu une lettre, moi j’attends toujours
Peut-être la semaine prochaine…
Mais n’aie pas peur, Jeannette,
Si elle n’arrivait pas, je t’écrirais quand même.

Ton Emile.

 

MH

Cœlacanthe

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© Timo Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Timo Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 312.

 

 

Allongée sur les vagues
La femme redevient poisson
Le poisson primitif
Qu’ils étaient tous
Avant de devenir humains
Pensants et réfléchis
Philosophes ou chirurgiens
Drogués ou alcooliques
Assassins ou victimes
Promoteurs ou dictateurs
Golden-boys ou filles-de-joie
Un cœlacanthe
Au corps de fossile
Au poumon ancestral
Et aux nageoires charnues
Prémices de leurs membres
Elle s’enfonce dans les profondeurs
Où la lumière s’éteint
Elle ne sait plus penser
Aux ravages causés par les siens
Sur cette terre
Elle ne réfléchit plus aux conséquences
De son « évolution »
Son cerveau s’est réduit
Bras et jambes s’atrophient
En de courts moignons recouverts d’écailles
Elle respire différemment, mais elle vit
Descendant au plus profond des abysses
Une seule conviction ancrée dans son instinct
Ne plus jamais refaire surface.

MH

Recette pour écrire une bonne histoire

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Rédiger en début de semaine une liste de corvées au crayon de papier.
Mettre un petit astérisque devant chaque tâche à effectuer :
. Vider poubelles
. Aller au cinéma
. Nettoyer cage du cochon d’inde
. Lancer baballe au chat
. Manger rocher Suchard en milieu de semaine
. Ne pas trop râler
. Payer impôts
. Embrasser plus souvent mes enfants

Gommer avec une extrême jouissance chacune des « tâches » une fois accomplie même s’il s’agit d’une distraction ou d’une chose agréable ; comme si le but à atteindre était la feuille blanche… comme si, débarrassée de tous les détails du quotidien, l’écriture vraie allait enfin pouvoir commencer.

S’installer dans une chambre parfaitement rangée, sur un lit impeccablement fait

Déposer son chat sur la couette pour assurer une présence calme et bienveillante.

Se munir d’un bloc à petits carreaux (parce que les grands carreaux c’est l’école et que les petits c’est la liberté, même s’ils ressemblent à du grillage serré.)

Affûter son crayon, le tailler un peu trop pour que le bout de la mine éclate au premier mot comme le signal pétaradant d’une course automobile qui démarre.

Écrire vite pour ne pas laisser filer les idées, qui, lorsqu’elles arrivent, se pressent comme une foule surexcitée ; pattes de mouches transportant les émotions comme une colonie de fourmis chargée de feuilles…

Au service de la main, la gomme blanche est prête à intervenir de toute urgence pour effacer une faute d’orthographe indigne, une vilaine répétition ou une pensée idiote. Seule la gomme sera témoin de ces ignominies, transformées par ses soins en poussière grisâtre.

Non loin de là, le taille-crayons métallique démodé attend. Il guette l’émoussement de la mine tout en se lamentant de ne pas avoir, comme ses confrères plus à la mode, un estomac amovible où il pourrait recueillir des mètres de « taillure » jusqu’à s’en faire péter la sous ventrière !

Tout proche, l’ordinateur est au chômage technique. Il sait bien que la main n’aura pas l’audace de lui présenter la petite nouvelle avant qu’elle ne soit couchée sur le papier. A lui alors, la noble mission de l’embellir, de la dompter, et de proposer à la main, tel un grand couturier, la police d’écriture qui siéra le mieux à sa merveilleuse conquête, l’histoire.

MH

Petite questionnette: Et vous, quels rituels vous sont nécessaires pour écrire ?

Ce texte m’a été inspiré par https://lateliersouslesfeuilles.wordpress.com/ qui proposait d’imaginer une recette non comestible !

 

Le gluant

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Les voilà tous attablés, les mains posées sur le plastique visqueux. MH regrette; elle n’aurait pas dû écouter sa mère qui veut toujours tout simplifier. Il fallait mettre une nappe en tissu pour recouvrir cette poisse bariolée. Même frottée et re frottée, la toile cirée demeurait collante. Berk.
Les amis, eux, n’ont pas l’air dégoûtés; après tout c’est l’essentiel. MH se dit qu’elle n’a qu’à boire son verre de vin rouge cul-sec, pour oublier « le gluant ». Ce vin de Loire est très curieux. Son parfum lui plait et lui déplaît à la fois, elle goûte et re goûte pour identifier l’étrange arôme…Ça y est, elle a trouvé : ce vin sent la morille ! Elle tape du poing sur la table pour se faire entendre des convives qui parlent et rient de plus en plus fort. Elle veut leur dire qu’elle a trouvé. Que ce vin, c’est de la morille liquide ! Mais ses mots restent bloqués dans sa gorge, son poing ne peut plus se décoller de la toile cirée … LE GLUANT…
Soudain, l’année de ses six ans s’empare du présent. A cette époque, elle prononçait ce mot au moins deux fois par semaine. L’avait-elle étouffé depuis tout ce temps ?
« Le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant…. »
A la cantine de la petite école élémentaire de St Germain du Seudre, on servait aux écoliers un ignoble dessert orange, aussi pâteux qu’un loukoum, aussi sucré qu’un sirop pour la toux et aussi visqueux qu’une limace. MH n’avait jamais osé demander à la cantinière de quoi était faite l’infâme mixture ; alors, elle l’avait baptisée « le gluant » Elle se souvient de ce sentiment mélangé, quand arrivait le mardi ou le vendredi. Dans la cour de récréation au chêne centenaire, elle annonçait haut et fort à Diane et Isabelle, ses amies : Berk, aujourd’hui c’est le jour du gluant !! MH était autant horrifiée que surexcitée à l’idée d’absorber le drôle de dessert. Mais une fois « le gluant » dans l’assiette, quelle gageure de le manger jusqu’à la dernière cuillerée !
Le poing de MH s’est enfin décollé de la toile cirée poisseuse : Berk, ce vin, il a goût de morille! Annonce-t-elle à la joyeuse tablée avinée.
C’était si bon et si écœurant à la fois, la morille, “le gluant”…
Aujourd’hui MH donnerait cher pour déguster une bonne assiettée de pâte de coing, arrosée d’un verre de Saumur bouchonné…
MH

Petite questionnette: et vous, y a-t-il des aliments qui vous plaisent et vous dégoûtent à la fois ?

L’ appel de la capitale

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Il s’était dit que s’il vivait à Paris, tout serait différent. Paris, la capitale, la ville où il rencontrerait des tas de gens comme lui, des artistes, des jeunes avec les mêmes envies.
Rémi marche avec son chien Kiki sur la plage désertée. On est mi septembre, les vacanciers sont tous partis. Il a vu les animateurs du club Mickey, des ados de son âge, pleurer le dernier jour du mois d’août. Ils n’avaient pas envie de quitter la petite ville pour retourner à Paris alors que lui, Rémi, ne rêve que de celà.
Kiki court après une mouette qui s’envole dans le ciel océan, elle pourrait aller où elle veut mais préfère rester là dans la station balnéaire en deuil de ses estivants.
Il partirait tôt le matin, avec son sac à dos et sa guitare, il donnerait un os à Kiki pour que celui-ci n’essaie pas de le suivre. Il ne ferait aucun bruit même s’il sait que son père ne se lève jamais avant midi les lendemains de cuites… c’est-à-dire tous les jours. Et puis non, il prendrait le chien avec lui, il ne pourrait pas le laisser… Ils arriveraient à la gare vieillotte, terminus de tous les trains, et ils achèteraient leurs billets : dix euros pour celui de Kiki et quarante pour le sien. Non, il prendrait juste un billet pour lui, Kiki, il se cacherait sous le siège.
Rémi remonte de la plage sur la promenade rose, Monsieur Léon, le bijoutier aux allures de milord promène Seigneur, un caniche prétentieux que Kiki déteste. Rémi remet son chien en laisse pour éviter la bagarre : T’en fais pas Kiki, je te libère dès que Seigneur sera rentré au Café des Bains.
Ils coupent par l’allée des bégonias qui commencent à faner, pour atteindre la Place de l’Eglise. Les cloches sonnent, il est neuf heures. Rémi prendrait bien un chocolat au Bar des Amis… mais non, il faut commencer à économiser, dès maintenant, l’argent qu’il a gagné pendant la saison, au marché le matin et Aux délices du port, le soir en servant des gaufres.
Le carrousel de la place a mis son manteau d’hiver, seul le museau d’un des chevaux de bois pointe à travers la bâche bleu marine trouée.
Ils monteraient dans le TER qui fait des pauses à toutes les petites gares de la région : Saujon, Saint-Jean-d’Angély, Villeneuve-la-comtesse, Prissé la charrière …
Kiki resterait bien sage sous le fauteuil, caché par le sac à dos et les pieds de son maître… non pas son maître, Rémi n’aime pas ce mot, son copain, son complice.
Dans la rue principale de sa ville, les voitures ont à nouveau le droit de rouler, les piétons en sandales, robes décolletées ou chemisettes à fleurs ont disparu, plus un chat à part le tigré de la boulangère qui détale dans la Ruelle des Matelots en voyant Kiki.
Et puis, ils arriveraient enfin à Niort et prendraient le TGV. Rémi aurait peut-être une jolie voisine comme dans la chanson de Françoise Hardy et de Dutronc. Il parlerait musique avec elle parce qu’elle voyagerait avec un saxo comme seul bagage… Elle s’appellerait Lalie.
Rémi et Lalie ça irait bien ensemble.
Le magasin de souvenirs est fermé jusqu’au printemps, un petit clown fait de coquillages collés a été oublié dans la vitrine, autour de lui, des moutons de poussière…
Au coin de la Rue de l’Hippocampe, trône le plus grand magasin de la commune, celui qui ne ferme jamais car il a des clients toute l’année: Les pompes funèbres océanes… Le jeune homme accélère le pas. Kiki, lui, est déjà au bout de la rue, planté devant sa boutique fétiche… Rémi le rejoint à l’étal de Gégé le boucher.
Arrivés à la Gare Montparnasse, ils sauraient déjà tout l’un de l’autre et chercheraient un premier restau pour faire la manche ensemble. Les parisiens et les touristes attablés applaudiraient très fort le duo guitare saxo. La casquette de Rémi dans la gueule, Kiki récolterait plein de pièces pour payer leur dîner et leur chambre d’hôtel.
Gégé décroche une chipolata d’un long chapelet de saucisses et la fait tournoyer au dessus de la gueule de Kiki qui la happe aussitôt et l’engloutit avec délice. Gégé aime bien ce chien. C’est lui qui l’a trouvé il y a deux ans, au début de l’été, abandonné par des maîtres infidèles sur la route nationale. Il ne pouvait pas le garder alors il a tout de suite pensé à Rémi le gentil petit musicos en mal d’affection.
Rémi et Gégé font un brin de causette : Qu’est ce que tu vas faire cette année ? Je sais pas, je sais pas …Tu t’es inscrit en apprentissage quelque part ? Pas encore, pas encore…
Et puis, Rémi va saluer Christian qui découpe des côtelettes dans l’arrière boutique. Ils étaient ensemble à l’école maternelle, puis en primaire. Christian ne quittera jamais la petite ville, il a son travail à la boucherie et Caline la fille du Bar des amis. Dans deux ans il la demandera en mariage et ils vivront dans la villa Yéyette que la grand-mère de Caline a promis de lui donner quand elle partira à la Maison de Retraite du Soleil Couchant.
Rémi repart direction chez lui avec Kiki, il repense à Christian, le plaint et l’envie à la fois de se contenter d’une vie si simple.

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Premier octobre, sept heures, Rémi et Kiki montent dans le TER. Ils ont quitté la maison sans bruit. Remi a juste laissé ces quelques mots pour le père : Je pars. J’emmène le chien avec moi.
Il n’y a qu’eux deux dans le wagon. Le train démarre et Rémi voit toute son enfance défiler sur les vitres aux reflets des paysages de sa région. Comme prévu, le train s’arrête à Saujon où montent deux jumelles pimpantes d’une cinquantaine d’année. A Saint-Jean-d’Angely, c’est un SDF qui s’installe bruyamment en se parlant tout haut : Voilà j’suis assis, mais maintenant la question c’est, est-ce que je vais pouvoir me relever ?
Au bout de cinq minutes il ronfle déjà. Son odeur avinée dérange Kiki que se retourne avec un petit geignement. Rémi chasse une sale idée qui lui vient : et s’il finissait seul et indigent comme ce pauvre bougre ?
A Villeneuve-la-comtesse, personne ne monte ni ne descend, le train ne marque cet arrêt que pour les vaches noires et blanches, intriguées par cette longue bête de fer gémissante. A Prissé la charriere c’est le SDF qui descend à grands renforts de bâillements et d’exclamations : Holala, holala que c’est dur de se mettre debout…
Niort : vingt minutes d’attente sur le quai pour le TGV direction Paris Montparnasse. Rémi contemple le billet de sa liberté : voiture 15, place 12

Dans la gare du chef lieu des Deux-Sèvres, une jeune fille chargée d’un sac de voyage et d’un encombrant étui à musique composte son billet à la hâte. Plus que deux minutes avant l’arrivée du TGV. Elle jette un œil sur le panneau décrivant la composition du train : pour la voiture 15, elle doit avancer jusqu’au repaire Y. Une fois montée, il faudra qu’elle trouve la place numero13. Elle sourit, c’est un chiffre qui lui a toujours porté bonheur.

MH

Petite questionnette: Et vous, vous-êtes vous un jour sentis irrésistiblement attirés par une ville ?