Frontière

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Le texte ci-dessous m’a été inspiré par la photo d’Edan Cohen dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 327.

 

A la frontière de la lumière
Elles demeuraient immobiles.
Elles n’auraient su dire si l’obscurité était
Dure ou molle
Dense ou diffuse
Sèche ou humide
Rêche ou cotonneuse
Rassurante ou oppressante.
L’obscurité semblait
Indicible, indescriptible.
Juste un tout qui enrobait
Qui enveloppait, qui emmurait.
Une force évidente,
Contre laquelle il était inimaginable de lutter.
Jusqu’au jour où …
Elles décidèrent de tenter quelque chose.
Basculer leur corps vers l’avant,
Sans bouger les pieds
Pour voir comment cette matière recevrait
Leurs visages et leurs bustes vulnérables
Qui s’offraient.
Alors, elles réalisèrent l’inclinaison périlleuse
Pour savoir… enfin.
Sous la pression de leur poids
Elles sentirent l’ombre céder.
Dans un gémissement d’étoffe déchirée
De grilles grinçantes
Et de vagues déferlantes
L’obscurité avait capitulé.

Leurs yeux, leurs bras et tout leur être
Se mouvaient désormais à l’air libre
Hors du carcan de la lumière
Elles avaient enfin trouvé leur raison d’exister.

MH

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La jambe

ANGOULEME - Tour Clovis - Jambe de Clovis

Automne 2016.

Les sentiers sinueux du Jardin Vert à Angoulême. C’est un beau parc, un peu triste avec ses buis odorants, sa charmille dégoulinante de pluie et sa grotte sombre où vivait jadis un vieux phoque, exilé là pour distraire les promeneurs.
Claude, seize ans, remonte péniblement l’allée principale. Sa jambe le fait beaucoup souffrir ce matin; sans doute à cause de l’humidité ambiante. Ses cours commencent dans une demi-heure au lycée Saint Paul. Il a tout son temps. Le temps d’admirer le fronton de la Cathédrale Saint Pierre mais avant, le temps de caresser la pierre des remparts qui ceinturent le Jardin Vert.
Claude sait précisément où se trouve la jambe. Elle est sculptée dans la roche usée sur l’une des tours circulaires, non loin de l’escalier qui conduit à Saint Pierre, puis à Saint Paul. La voilà, petite, minable, émoussée, à peine visible s’il n’y avait cette plaque juste au-dessous : Jambe de Clovis en mémoire à sa blessure lors de l’assaut contre les Wisigoths
Claude se dit que les touristes doivent être déçus en découvrant la sculpture, toute cette marche, pour voir ça… Mais lui, Claude, n’est pas déçu, ni aigri malgré sa jambe malade qui peine chaque jour de la semaine dans les allées pentues du Jardin Vert.
Le voici donc, face au membre sculpté de l’illustre guerrier. Il a quelque chose à lui demander:
“- Jambe ! Jambe du grand Roi des Francs, dis-moi comment Clovis a survécu après ta blessure, il devait être terriblement amoindri ?
– Certes ma blessure était profonde, mais le Roi s’en est remis, et ce n’est pas sa légère claudication qui l’a empêché de faire reconstruire la cathédrale et d’installer un comte et un évêque francs dans la ville.
– Je pourrai donc faire de grandes choses moi aussi ?
– Oui, Claude, aie confiance, c’est la jambe de Clovis qui te l’affirme et te le prédit, toi aussi un jour, tu sauveras la France. Je ne peux t’en dire plus, mais continue d’étudier, d’être déterminé et tu verras …”

***

Automne 2046.

Les allées bien droites du parc de l’Elysée. Il fait un peu humide. Le Président Claude Gibaut se promène, les yeux mi-clos. Il récapitule tous les succès de sa première année à la tête du pays : chômage à 2%, baisse des impôts de 40%, réforme de l’enseignement plébiscitée par tous, métamorphose des djihadistes en clowns de rue et augmentation de 60% des installations vouées à faciliter la vie aux personnes handicapées. Il fait un peu humide, Claude Gibaut esquisse une légère grimace tout en se frottant la jambe gauche… celle de la canne. Mais son rictus se transforme soudain en sourire, il pense à un autre jardin et à une autre jambe qu’il irait bien saluer un de ces jours.

MH

Emma

Emma

Je ne distingue même plus ton visage sur ma table de nuit, Emma. Il est recouvert d’une sacrée épaisseur de poussière… Hier soir, Il y avait un bon film à la télévision. Avant-hier aussi et encore avant avant-hier. Cela fait six mois que l’écran vit dans ma chambre et cela fait six mois que je t’ai laissée tomber. Je les ai tous dévorés, les Woody Allen, les Scorcèse, les Chabrol, les Truffaut. Ils étaient si passionnants, si intelligents que je n’ai même pas eu honte de t’ignorer. Et puis un soir, c’est toi, Emma, qui as surgi sur l’écran plat. C’était toi… et ce n’était pas toi. Tu étais bien mais tu n’étais pas aussi bien. Je ne t’ai pas vraiment reconnue. Alors, j’ai éteint le grand rectangle froid et je me suis retournée vers toi. J’ai fait glisser mes doigts sur ton visage pour te délivrer des grains de poussière. Je t’ai prise dans mes mains, je t’ai posée sur l’oreiller, tout près de moi et je t’ai relue pour la centième fois, Madame Bovary.

MH

Ulysse Dupré

labyrinthe

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par la photo de Steve Ramon dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 323.

Si tu crois que tu vas me piéger, labyrinthe lumineux, tu te trompes ! J’ai les neurones en éruption et je compte bien les utiliser pour te défier. Tu te dis que j’ai l’air inoffensif avec mon allure penchée, ma tête en biais et mon sac à dos de collégien…Tu penses que je suis nul et que je vais renoncer …Mais non, je prends juste le temps… Le temps de t’observer, de te jauger, de « te calculer » avant de me lancer.
J’ai à peine dix en maths, en français, et en anglais. « Moyen » est l’appréciation qu’on peut lire le plus souvent sur mon carnet « Moyen, roublard, bavard et rebelle » Pas comme Lili : « Attentive, sage, sérieuse et appliquée » C’est peut-être pour ça qu’on s’aime tous les deux, les contraires s’attirent, c’est cliché à dire mais tellement vrai.
La grande rousse aux yeux verts et le p’tit mec aux cheveux bicolores !
En classe on se met jamais à côté, parce que Lili tient à être au premier rang et moi pas trop…
Elle, elle lève la main à chaque question, elle connaît tout et dans toutes les matières ! Moi, si le prof m’interroge, je biaise, je fais durer, je réponds à coté de la plaque sans que ce soit complètement faux … mais pas vraiment bon non plus…juste pour que mon voisin Basile ait le temps de chercher la solution sur son portable et me la souffle ou que la sonnette de fin de cours me délivre !

Lili, je l’entraînerai avec moi dans le labyrinthe lumineux de la vie et je suis sûr d’une chose : avec toutes nos appréciations réunies, on va casser la baraque !

MH

Rêve de canopée

écureuilCe texte m’a été inspiré par la photo et le mot proposés dans le cadre de l’atelier d’écriture numéro 4 de novembre sur le blog d’AMPHYGOURI.

https://amphygouri.wordpress.com/2018/11/12/atelier-decriture-3-novembre/

 

A force de grimper, peut-être atteindrai-je, ma canopée rêvée… Celle des singes du nouveau monde où le soleil est roi. Celle du feuillage touffu où l’on peut se reposer en toute sécurité. Je me hisse, je me hisse, mes pattes griffues écorchent l’écorce de leur volonté implacable, je dois continuer à monter. Mon oeil vif n’a qu’un seul objectif, ces branches hautes jamais atteintes. Mon corps roux et gracile progresse avec souplesse. Comme j’aimerais être un saïmiri, ce singe écureuil des forêts tropicales ! Je ferais des acrobaties dans les lianes et ma queue me servirait d’écharpe pour me réchauffer après les pluies torrides.
Mais je ne suis qu’un banal écureuil roux et je vis en Europe, je me sens commun et inintéressant alors que je voudrais atteindre des sommets. Des chercheurs exploreraient mes hautes sphères pour étudier mon mode de vie, me photographier, me filmer, je deviendrais vedette !
Mais je sens mes pattes qui faiblissent, je vais devoir faire une pause, quelques glands pour me rasséréner avant de goûter aux indigestes insectes que mangent les saïmiris …
Me voilà reparti, je vole dans les branchages, mon nid me semble de plus en plus lointain, je prends des risques, des risques en solitaire ; pourtant quand je serai singe écureuil, il faudra m’adapter à la vie communautaire, aux séances d’épouillage, à la quête de nourriture en groupe. Adieu l’indépendance, les promenades en solo et le nid rien qu’à moi. Mais bon, il faut savoir faire des sacrifices dans la vie et moi, je sais ce que je veux plus que tout.
Je bondis de branche en branche, le soleil se fait de plus en plus intense, je le sens sur mon pelage, je suis prêt du but. Je continue, je continue.
Jamais je n’étais monté si haut, me voilà à la cime, aveuglé par la clarté…mais où est la canopée ?
Je ne suis qu’au sommet de mon vieux chêne vert … Aucun saïmiri pour m’accueillir, juste un stupide moineau qui se balance en piaillant.

Alors je suis redescendu, déçu mais rassuré aussi …
Mon rêve de canopée ne m’a pas abandonné, j’y pense toutes les nuits bien à l’abri, au creux de mon nid douillet.

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà été contents de redescendre après être montés trop haut ?

C’est pas LPMDLP

refuge

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par la photo ci-dessus dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 319.

 

Corinne avait rêvé d’une petite maison en bois au milieu d’une prairie, d’un homme courageux qui rapporterait un cuisseau de cerf chaque jour pour le dîner, de trois fillettes aimantes et serviables qui l’aideraient en cuisine et qui feraient leurs corvées avec le sourire…

Au lieu de cela … c’était la vie en HLM, Gérard devant sa télé et puis Jonathan et Johanna traînant dans le quartier ou bien râlant, vautrés sur le canapé !

Comme elle aurait aimé un mari admiratif et des enfants enthousiastes, sautant de joie devant ses rôtis bien grillés et ses ragoûts bien mijotés : Miam, miam, comme ça sent bon ce que tu as préparé!

A la place, elle subissait des : Pourquoi t’as pas fait des nuggets ? Ou encore : Moi j’suis au régime alors ta bouffe, j’y touche pas.

Quand l’un des membres de la famille serait triste, tous les autres rivaliseraient de : « C‘est ma faute » « Je regrette » « Non c’est MA faute ! » « Non c’est la mienne, c’est ma très très grande faute. »
Au lieu de cela, dans le HLM on entendait fuser des : « Rien à foutre » « ça lui passera » « Fallait pas me chercher ! »

Quand la tornade tourbillonnerait au-dessus de la petite maison en bois, ils prieraient tous autour d’une bougie vacillante et se réjouiraient ensemble d’avoir été épargnés …
Mais dans l’appartement, c’était :

Corinne – Il pleut des cordes ce soir, et si on faisait un jeu de société en famille ?
Gérard – Ah non ! Y a le PSG sur Canal !
Johanna – Moi, j’m en fous de la pluie, j’vais en boite ce soir !
Jonathan– Pour moi c’est soirée poker chez Steven !

Et Corinne ? Que ferait-elle toute seule ?

Si Charles Ingalls avait été son époux, elle aurait passé la nuit à lui tricoter un pull-over bien chaud, se réjouissant du confort qu’il ressentirait en le portant dans la forêt enneigée.
Si elle avait été la maman de Marie, Laura et Carrie, elle aurait confectionné de charmants présents pour Noël !
Mais avec Jonathan et Johanna, c’était peine perdue : On préfère des sous !! Lui avaient-ils répondu l’an passé lorsqu’elle avait émis l’idée de leur offrir ses canevas faits main pour décorer leurs chambres.

Pauvre Corinne qui se rêvait en Caroline, s’émerveillant devant les tissus fleuris de l’unique boutique de Walnut Grove pour tailler des robes à ses trois petites …
Jonathan ne portait que des jeans troués et Johanna des jupes « ras la touffe » qui faisaient se retourner tous les vauriens du quartier.

Les œufs de ses poules chéries, elle les aurait vendus tous les matins à Madame Oleson, fière de leur belle couleur et de leur grosseur aussi ! Au lieu de cela, chaque midi, seule devant son coquetier en pyrex, Corinne avalait avec dégoût un œuf industriel au jaune pâlot… Heureusement à douze heures quinze sur M6, Caroline, Charles, Marie, Laura et Carrie apparaissaient.

Eh bé, chez nous, c’est pas La petite maison dans la prairie ! se répétait Corinne, désespérée et heureuse à la fois devant un énième épisode de sa série préférée.

MH

Petite questionnette: Et vous, y a t-il une série télévisée désuète que vous affectionnez ?

Pas popu

 

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© Moren Hsu

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo colorée de Moren Hsu dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 317.

 

Deux collégiennes se rencontrent dans le couloir d’un collège parisien, devant les casiers.
Solène : Hé, t’es nouvelle toi dans le collège ? J’ t’ai jamais vue !

Marie : Oui, je viens juste d’emménager dans le quartier.

Solène : Trop chelou, au mois de novembre !

Marie : Mon père a changé de taf, alors on s’est installés à Paris.

Solène : Comment tu t’appelles ?

Marie : Marie. Et toi ?

Solène : Solène !

Solène : T’étais où avant ?

Marie : Au lycée français de Rabat.

Solène : T’es en quelle classe ?

Marie : 4ème 3 et toi ?

Solène : 4ème 2 … Un p’tit conseil, t’as l’air super cool comme meuf, alors tu choisis pas un casier marron, ok ?

Marie : Ah bon… pourquoi ? Ils sont trop moches ?

Solène : Ouais, c’est ça, moches comme les bolosses qui s’en servent !

Marie : C’est quoi les bolosses ?

Solène : Tu sais pas ? Y en avait p’t’être pas à Rabat ! La chance ! Bah, les bolosses, c’est des meufs ou des mecs super relous, avec des vêtements trop cheum, même pas d’marque et ils sont toujours tout seuls, ils ont pas d’bande de potes, et ils rigolent jamais.

Marie : Mais comment tu veux qu’ils rigolent s’ils sont toujours seuls ?

Solène : Bah ché pas moi… Tiens, ça, c’en est un, Vincent. Nous, on l’appelle « Vin-sent la merde » trop drôle, non ?

Marie : Pourquoi ? Il se lave pas ?

Solène : ça j’en sais rien, j’m’approche pas moi ! C’est juste comme ça, pour se marrer !

Marie : Moi, j’dirais qu’il a plutôt l’air sympa, juste un peu triste… On va lui parler ?

Solène : Non mais t’es dingue ou quoi !?!? On va attraper une maladie ! Viens plutôt là- bas, j’vais t’présenter aux gens les plus popu du collège, ils sont tous à la cafète !

Marie : Non merci Solène, j’aime mieux faire connaissance avec Vincent, et au fait, je prends un casier marron. Moi, cette couleur, je la trouve hyper cool !

MH

Femme art-buste

tyler-dozier-157879-unsplash© Tyler Dozier.

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Tyler Dozier dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 315.

 

Lasse d’être femme, elle avait décidé de devenir plante…
Elle n’irait plus travailler ni s’amuser, ne regarderait plus les hommes.
La sève dans ses veines, la chlorophylle aux lèvres,
Elle serait ramure au sein des buissons, feuille parmi les feuillages,
Charme au milieu des charmilles, liane dans la jungle ou roseau parmi les chênes.
Elle n’aimerait plus que le vert et n’aurait plus besoin de se déplacer pour manger.
Elle resterait juste plantée là, subissant tempêtes, grands froids ou grosses chaleurs
Sans se plaindre ni gémir, parce qu’elle accepterait que la nature ait tous les droits.

MH

Du pub au paradis

old-man© Kyle Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Kyle Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 314

 

Non mais c’est pas vrai, Boby est mort ?? Alors… c’est pour ça que je le voyais plus ces jours-ci ! Et faut qu’j’l’apprenne par le journal, c’est dur ça … Elle aurait pas pu m’appeler la Betty pour me prévenir ! Elle savait bien pourtant qu’on était potes, qu’on se retrouvait au Queen’s head pour jouer aux fléchettes, Boby et moi ! Mais… mais…non mais c’est pas vrai ! J’en crois pas mes lunettes ! Betty, morte, elle aussi ! Non mais c’est dingue ça !

– Joe, vite, une autre pinte !
– T’as quelque chose à fêter Duncan ?
– Non, c’est plutôt pour me remettre ! T’étais au courant toi, Joe, que les Wilson étaient morts hier, TOUS LES DEUX ?
– Bah non, mais tu sais, les vieux, c’est leur lot !

Quel salopard ce Joe ! Qu’il m’apporte ma bière et basta, j’ai plus rien à lui dire à celui-là, demain je change de pub, comme ça j’verrai plus sa tronche.

– Et, une autre pinte pour Duncan !

Ouais c’est ça … et elle est même pas fraîche sa blonde ! En revanche, les p’tites brunettes sur la banquette, elles sont bien fraîches, elles ! Dix-neuf, vingt, pas plus; que c’est beau la jeunesse ! Quand j’ai rencontré Jane elle devait pas être plus âgée que ces deux là ; c’était ici même, au Queen’s head, elle buvait un shandy avec sa copine Sally et moi j’leur avais offert la deuxième tournée.

– Une troisième, Joe ! Et pas tiède comme les deux autres, si possible !

A l’époque c’était Steve qui servait ; bien plus aimable que Joe ! Et puis la mousse, elle débordait des verres ! Ah il était pas pingre le Steve et puis le bol de cacahuète, c’est la maison qui l’offrait ça coûtait pas quatre-vingt pence comme maintenant !

– Et la voilà ta petite troisième, Duncan !

Toujours aussi tièdasse… Quand j’ pense à Boby et à Betty… Enfin, ils seront partis ensemble au moins. Moi, à quoi je sers depuis que Jane est plus là… Entre elle et Sally, j’avais pas hésité une seconde, Sally, elle était bien gentille avec ses bouclettes dorées, mais plutôt fadasse, un peu comme cette pinte que j’ me force à boire… Tandis que Jane et sa crinière rousse, quel caractère, quel éclat, quel pétillant et quelle longueur en bouche pour notre premier baiser et même pour tous les suivants …

– Steve !…Euh…Joe ! Ramène-moi une brune pour changer, puisque t’arrives pas à servir tes blondes assez fraîches !

Les filles d’aujourd’hui, elles boivent plus de shandy, c’est trop doux, il leur faut de la vodka… et leur allure j’en parle même pas, c’est jeans troués, tatouages et boucle d’oreille dans le nez !

– Et UNE belle brune pour Duncan !

Non mais c’est pas vrai, il sert ses blondes chaudes et ses brunes glacées cet abruti ! J’le jure sur la mémoire de Jane, à partir de demain, je vais au Rosebud ! Tiens, les gamines d’à côté s’en vont… la vodka était peut-être pas assez corsée « Bye » elles sont quand même polies, elles répondent à un vieux schnock comme moi. Pas facile à boire la Guinness glacée mais bon… j’arrive au bout ; reste à savoir si j’vais pouvoir me l’ver.
Mais, mais, attendez voir, j’ai l’impression de m’envoler, y a quelqu’un qui me soulève, c’est pas possible !? Qui c’est qui me tient sous les bras ? Nom d’une pinte ! Mais… c’est Boby et Betty !? «Vous ressemblez à des anges… Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Vous m’emmenez auprès de Jane ?!?! »

MH
Petite questionnette : Et vous appréciez-vous l’atmosphère des pubs anglais bien typiques ?

Ma petite chérie

syes- Copie

 

A Lihons, le 25 janvier 1916

Ma petite chérie,

Je n’en peux plus Jeannette, j’ai envie de rentrer
Je n’en peux plus de la boue et de l’odeur des autres
J’ai envie de te voir et de te respirer.

Heureusement, j’ai Jojo pour parler du pays
De l’océan bleu gris, des plages infinies
Toi, tu vois ça tous les jours, moi j’ai peur d’oublier…

Ecris-moi, s’il te plait les dunes et le sable fin.
Peut-être pourrais-tu m’en envoyer quelques grains ?
Dans l’enveloppe, ça ne pèsera pas lourd
Mais pour mon cœur ça sera de l’amour.

Ici, la terre pue de tout ce qu’elle avale,
De tous ces corps détruits …
Jojo et moi, on survit,
Il est là près de moi, il écrit à Marie.
On ne pense qu’à vous, on ne parle que de vous
Pour ne pas oublier la vie et l’amour fou.

Je vais bien, ne sois pas inquiète
Et toi ? Comment vas-tu ?
C’est déjà la saison des roulantes
Je t’imagine sur la plage de Saint-Georges
Tu les ramasses avec Marie
Comme elles doivent être bonnes, gorgées d’océan salé.

Ici c’est le rata quotidien
La soupe claire et le pain noir
Mais je mange, je m’applique à ne pas mourir
Pour toi, pour nous, pour un lendemain.

Je t’embrasse ma petite chérie, envers et contre tout.
Jojo a reçu une lettre, moi j’attends toujours
Peut-être la semaine prochaine…
Mais n’aie pas peur, Jeannette,
Si elle n’arrivait pas, je t’écrirais quand même.

Ton Emile.

 

MH