Sandra et le miroir

interieur

Seule devant la coiffeuse, Sandra apporte les dernières finitions à sa beauté, sa beauté exceptionnelle. Elle sait qu’elle est la plus belle, elle n’a pas besoin de demander au miroir, comme dans le conte. Mais elle n’est plus la plus jeune ; Lila est dans les parages, Lila rode tout le temps du côté d’Olivier et elle sera encore là ce soir à minauder et à tanguer de la croupe dans le grand salon doré.
Sandra a mis sa robe la plus spectaculaire, échancrée jusqu’à la chute des reins comme celle de Mireille Darc dans « Le grand blond » Et puis la sienne est tout en dentelle, en dentelle faite main. C’est Olivier qui lui a offerte pour se faire pardonner un énième mensonge, une nuit ailleurs, une nuit sans elle. Il a mis le prix ; il a dû sentir que sans cela, Sandra serait partie. Mais Sandra aime le beau, Sandra aime le luxe, elle ne peut y résister.
Tout à l’heure, dans le grand salon doré, elle va rire et sourire, montrer ses belles dents blanches et son rouge à lèvres velouté. Là où Lila passera, elle repassera derrière comme une panthère marquant son territoire. Elle recouvrira le parfum Chanel convenu de son Guerlin, tellement plus chic, tellement plus enivrant. Elle charmera les hommes, dansera avec tous, ignorera Olivier pour qu’il boue de rage dans son smoking bleu nuit. Elle méprisera toutes les femmes, même Brigitte Frasol et son nouveau lifting trop bien réussi. Elle ne sera aimable qu’avec Lila pour mieux l’observer, mieux la cerner, mieux jauger le défi.
Et puis, vers minuit, son fond de teint commencera à se craqueler, son rouge velouté à se fissurer sur ses lèvres trop sèches. Imbibée de champagne, elle n’aura pas le courage d’aller se repoudrer, de toutes façons, elle n’aurait pas la main assez sûre.
Dans le grand salon doré, devant l’assemblée hilare, devant une Lila triomphante et un Olivier embarrassé, elle redeviendra cendrillon, le visage défiguré par les fards coulants et sa robe majestueuse désenchantée par un corps fatigué, racorni et anguleux comme un cintre de fer.

Sandra se penche sur sa coiffeuse et verse du démaquillant sur un rond de coton. Sous l’épaisse couche de mensonge, apparaissent les rides et les sillons de la quarantaine. Elle fait glisser la robe féerique à ses pieds, sa chute de reins est encore pas mal, mais ses seins délestés de leurs coques en plastique ressemblent à deux tulipes fanées.

Il est vingt heures, la fête va commencer, Sandra va se coucher.

MH

Ce texte m’a été inspiré par le merveilleux dessin d’Ann EL dont vous pouvez découvrir les œuvres délicates sur https://annelsprayetdentelle.com  Il y aura d’autres complicités entre nous, tantôt Ann se nourrira de mes histoires pour créer, tantôt c’est moi qui m’inspirerai (comme ici) de ses œuvres pour inventer des histoires …

 

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8 commentaires sur “Sandra et le miroir

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