La petite porte

Texture background

 

Je suis là, recroquevillée devant la petite porte.
Le premier grattement, je l’ai entendu alors que j’étais encore attablée, seule dans la salle à manger. Je me tenais devant mon bol de soupe, à la terne luminosité d’une chandelle agonisante. Et puis, la flamme s’est noyée dans la mare de cire fondue. J’ai perçu l’effluve envoûtant de la fumée et j’ai lâché ma cuillère.
Le tintement du métal sur la faïence. Puis cet autre son venu de plus loin, du fond de la cuisine.
Je me suis levée d’un coup et j’ai marché à tâtons vers le bruit. Mes pieds hésitants ont heurté un meuble au passage, je ne connais pas encore l’emplacement précis de chaque chose, je ne vis dans la maison noire que depuis quelques jours. En relevant ce qui devait être un tabouret, j’ai pensé à ma cousine Clotilde et à son regard mort ; combien de chutes avait-elle dû endurer avant que sa mémoire ne prenne la place de ses yeux… Et puis le grattement a repris, je me concentrais sur ce « cr cr cr » lancinant. Plus j’approchais de la petite porte, plus il devenait distinct. Je me suis agenouillée, j’ai collé mon oreille droite contre le bois rugueux, et les paroles de la vieille voisine rencontrée le jour de mon arrivée, me sont revenus : « Surtout, n’engagez aucun domestique qui viendrait à se présenter par la petite porte… » Sur ces mots, elle était retournée se terrer dans son antre comme une bête apeurée. De retour dans la maison noire dehors et grise dedans, j’avais rédigé une annonce pour trouver une bonne. Je la publierais dès le lendemain dans le journal local. Puis, je me décidais enfin à chercher la mystérieuse petite porte. Chacun de mes pas était d’une lourdeur extrême, comme si mon cerveau envoyait des ordres contradictoires à mes jambes. La porte ne pouvait se trouver qu’au rez-de-chaussée puisque la voisine avait dit que quelqu’un pouvait arriver de là. Rien dans la pièce principale, ni dans le bureau. Il ne pouvait donc s’agir que de cette planche de chêne enchâssée dans le mur du fond de la cuisine. Elle débouchait probablement sur une grange ou une cour intérieure. Cela, Je ne pus le vérifier car elle semblait fixe, sans poignée ni loquet. Juste un rectangle sombre plaqué sur la chaux blanche du mur. Alors, je m’en étais désintéressée jusqu’à ce soir.
Mon oreille est brûlante, malgré le froid qui remonte du sol en pierre le long de mes mollets, de mes cuisses, de mon buste et enveloppe mes épaules. Ma joue est rivée au bois, des échardes piquent sa chair mais je ne sens rien car tout ce que je perçois c’est ce « cr cr cr » qui pénètre l’intérieur de mon tympan. Si je prononce un mot, une voix humaine va-t-elle me répondre ? Je ne veux pas le savoir, alors je reste immobile à écouter le grattement assourdissant. Combien de temps… combien de temps ?
Cinq ans plus tard ……………………………………………………………………………………………………………………
Dès que je l’ai vue, j’ai su qu’elle serait le décor idéal de mon nouveau roman. Sa façade noirâtre comprimée entre les deux maisons mitoyennes, elle ressemblait à un repris de justice coincé entre deux gendarmes. Et puis ce panneau « à louer » accroché de travers au-dessus de la porte d’entrée … Cela devait faire des années qu’il avait été mis là, tant il était encrassé par la poussière de la route.
Je frappai. Les propriétaires habitaient peut-être encore ici en attendant un hypothétique locataire. Pas de réponse. J’appuyai sur la clenche et la porte s’ouvrit en grand.
-Il y a quelqu’un ?
Toujours aucune réponse. Je décidai d’entrer. D’un coup sec, la porte se referma derrière moi.
C’est à ce moment-là que je sentis l’odeur. Une odeur pestilentielle qui me laissa paralysée dans l’obscurité. Au bout de quelques instants, j’eus la présence d’esprit d’appuyer mon écharpe contre mon nez. J’avançai vers un faible rai de lumière qui laissait présager d’une fenêtre fermée par des persiennes.
Oui, c’était bien cela. Je tournai la poignée et poussai les lourdes jalousies avec une force décuplée. Le besoin de respirer était si intense … Le haut du corps penché à l’extérieur, je reprenais une bouffée de vie et de lumière avant d’affronter à nouveau la puanteur.
Je me déplaçais à petits pas en direction du foyer de la pestilence. Qu’allais-je donc trouver ? Un chat crevé, un oiseau mort dans une cheminée, des restes de nourriture putréfiés… J’étais en proie à deux émotions bien distinctes : la répulsion viscérale et l’excitation intellectuelle à l’idée de coucher mes sensations sur le papier.
C’est alors que je vis un cadavre de femme en décomposition. Recroquevillé contre une petite porte, dans la cuisine, le côté droit de sa tête était plaqué contre le bois vermoulu. Dans le silence assourdissant de la maison, un bruit à peine audible semblait provenir de l’autre côté de la petite porte : « cr, cr ,cr »

MH

Publicités

Un commentaire sur “La petite porte

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s