Correspondance de cousines

Le 20 décembre 2010 à Meudon

Chère Marie,

J’envoie cette lettre à tout hasard chez tes parents, qui sait si tu la liras un jour…

Où es tu ? Que fais-tu ? Es-tu seulement encore de ce monde… Tu me manques tellement cousinette… Quand je pense à toi, les souvenirs qui me reviennent sont liés à l’enfance, à nos vacances chez Tante Victoire, à nos cavalcades dans les champs avec le chien Lucky qui te suivait partout, un air d’adoration dans ses yeux bruns. Tu te rappelles de ce jour où nous nous étions empêtrées dans la boue avec nos vélos en lisière de foret ? C’est Lucky qui était allé prévenir la tante, heureusement car il commençait à faire nuit, le voisin, Monsieur Truchot, était venu à la rescousse avec son tracteur pour nous sortir de la boue, « les sables mouvants » comme on disait pour « faire aventure ». Victoire, elle,  était vraiment fâchée : Qu’est ce que je vais dire à vos parents, moi ? Vos chaussures du dimanche toutes crottées, vos robes à fleurs dégoûtantes, vos bicyclettes encrassées ?  Mais elle pardonnait vite car elle nous adorait. Je me souviens  de l’après-midi qu’on avait passé avec elle, à tout récurer avec le jet d’eau dans le jardin, il faisait chaud, on s’aspergeait autant qu’on nettoyait et Tante Victoire riait aux éclats. Elle aurait fait une merveilleuse maman, malheureusement le destin ne lui aura permis que d’être une merveilleuse tante. Quand tes petites sœurs Blandine et Emilie arrivaient, l’ambiance changeait, on n’avait plus le droit de partir à l’aventure dans la campagne alentour, alors on préparait des spectacles dans le jardin. Moi j’écrivais le scenario, (c’est d’ailleurs à cette époque que mon goût pour l’écriture est né) Toi tu faisais le metteur en scène, très organisée, un brin autoritaire, mais c’est exactement ce qu’il fallait, surtout avec les deux petites. Nos parents venaient toujours passer le dernier weekend d’août pour nous récupérer, alors on donnait une vraie représentation dans la grange ;  Monsieur Truchot et sa femme étaient invités et aussi les autres voisins, je ne me souviens plus leur nom, mais nous on les appelait Madame pomme de terre et Monsieur haricot vert, ils n’étaient vraiment pas assortis corporellement parlant, mais ils avaient pourtant l’air très amoureux. Lucky passait parmi les spectateurs, un panier en osier dans la gueule et tous payaient leur place avec une poignée de bonbons et une caresse pour le chien.

Et puis, il y a eu l’été du drame. Moi j’étais à Manchester dans une famille pour tenter d’améliorer mon niveau catastrophique en anglais, Blandine et Emilie sur la cote atlantique avec tes parents, et toi, seule chez la tante. L’attrait de l’océan n’avait pas été assez fort pour t’empêcher de passer les vacances avec Victoire et Lucky.

On s’est moins vues après le drame, plus de point de ralliement pour passer l’été, et puis, les études prenantes, les bandes d’amis différentes, et à partir de 2005 le grand silence…

J’aimerais tant t’embrasser pour de vrai…

Anette

28/12/2010 à Paris

Ma très chère Anette,

Quelle joie de trouver ta lettre chez mes parents pour Noël !

C’est vrai, je suis partie sans laisser d’adresse, à personne, même pas à toi ma cousine préférée… Tu as dû m’en vouloir atrocement, et pourtant, tu m’écris, cinq ans après ma « disparition »

Je sais que j’ai inquiété tout le monde, fait de la peine à toute la famille et surtout à toi, ma chère Anette…

Aujourd’hui enfin, je peux parler et revenir vers vous, vers toi.

Voici l’incroyable aventure qui m’est arrivée. J’ai suivi un homme sur un coup de tête. Il s’appelait Franck. Je savais qu’il déplairait à mon entourage, et à toi en particulier. Tu l’aurais jugé trop rude, trop primaire pour une fille comme moi… mais justement, c’est cela qui m’a séduite au départ, ce côté « homme des bois »

Franck m’avait contactée sur un site de rencontres. L’intérêt pour les chiens était notre affinité majeure. Il possédait un élevage de pitbulls dans le sud de la France et il m’a proposé qu’on se rencontre à Paris où il venait pour une exposition canine. Dès le premier regard, j’ai été sous son emprise ; son aplomb et sa virilité de mâle Alpha me fascinaient. Et puis, j’ai aussi été conquise par Jaho, son reproducteur, le chef de meute. Une bête puissante au pelage caramel, aux yeux si doux…

Alors, quand Franck m’a demandé de le suivre chez lui, à Draguignan, je n’ai pas hésité une seule seconde. Mais dès notre arrivée là-bas, sur son territoire, il m’a séquestrée ! Jetée au fond d’une cage comme ses malheureux chiens auxquels il ne témoignait aucune affection, et qui ne représentaient pour lui qu’un gagne pain.

Je suis restée ainsi cinq années sans pouvoir parler à qui que ce soit, même pas à  lui qui n’entrait dans ma cage que pour me jeter une méchante gamelle de soupe ou pour poser ses pattes immondes sur moi.

Tu te demandes comment ta malheureuse cousine s’en est finalement sortie ma chère Anette ? Et bien je vais te le dire, j’ai tué mon bourreau ! Ou plutôt, je l’ai fait assassiner.

Au fil des mois, lors de nos courtes promenades dans l’enclos ceint par du fil barbelé électrifié, j’ai réussi à communiquer avec les chiens, et en particulier avec Jaho, le chef de meute. Cela ne t’étonnera qu’à moitié, Anette, tu te souviens du lien que j’avais avec Lucky et de la façon dont il m’avait sauvée des flammes quand la maison de Victoire a brûlé, emportant notre chère tante à jamais…

Je suis donc parvenue à fomenter une mutinerie contre Franck. Chaque chien avait son rôle, comme dans les pièces de théâtre qu’on organisait l’été avec mes sœurs, et dont j’étais souvent le metteur en scène !

La chienne Dolly serait chargée d’amadouer Franck pour le faire rentrer dans l’enclos, le vieux Pipo jouerait le malade pour que Franck s’accroupisse et se focalise sur lui… et là,  TAN TAN ! Charge de la Brigade Légère avec Jaho en tête dans le rôle de Lord Cardigan et les vingt autres chiens de l’élevage dans les rôles des soldats acharnés et avides de sang !

Ma chère cousine, ce fut un délicieux carnage ! Une mise à mort dans les règles de l’art avec prise de gorge, chair déchiquetée et membres arrachés. D’ailleurs j’ai  récupéré sa montre Breitling au poignet gauche de Franck et  je la porte avec fierté depuis ce jour, un petit souvenir des mes années dans le Var….

Voilà, ma chère Anette, maintenant que tu sais tout j’espère que tu me pardonneras pour mon silence prolongé et que tu voudras bien me revoir.

Avec toute mon affection, ta cousine Marie

PS : Si tu t’es réellement mise à l’écriture, tu pourrais peut-être écrire une jolie nouvelle inspirée de mon histoire ?

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20 commentaires sur “Correspondance de cousines

  1. La lettre d’Anette raconte les « aventures » des deux cousines, sur un ton plaisant,délicieusement nostalgique, évoquant une jeunesse heureuse et sans histoire. Rien à voir avec la réponse de Marie qui parle avec gravité, franchise, précision, et.. .inconscience, de sa liaison « fatale » avec un homme pour le moins primaire, les mauvais traitements qu’il lui faisait subir, et la vengeance de la cousine, qui le fait tuer par une meute de chiens !
    Le contraste entre les correspondances est saisissant, on ne s’ennuie pas une seconde, et j’ai bien aimé les deux.

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  2. Hé bien cette correspondance est à vous glacer le sang ! Bien mené, j’aime les histoires qui surprennent et entraînent le lecteur sur un terrain complètement dingue 🙂

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  3. Surprenant en effet, ce qui est le but 😀 pour rester dans le gore, il est à souhaiter que les chiens aient bien nettoyé !!! ça leur fait une réserve de nonosses pour quelques temps et Marie a évité les frais d’obsèques 😀

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  4. MH dans ses œuvres, ou comment expliquer, d’une manière simple, la disparition d’une cousine pendant cinq ans… A noter la parfaite délicatesse des chiens qui ont soigneusement mis de côté le poignet gauche dudit Franck et la montre Breitling qui y était associée, chapeau les chiens !

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