Ginette et la chambre forte

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Mortibus, Gérard, raide, trépassé, crevé ! Mais pas à cause du gras. Pourtant, on peut dire qu’il en aura bouffé de la cochonnaille tout au long de sa vie, mon mari : les rillettes d’oie sur ses tartines au petit dèj, le sauciflard à l’apéro, la belle échine de porc avec ses fayots à midi et l’andouillette à la moutarde ancienne le soir. Et bé vous le croirez ou non, c’est le jour où il a décidé de se mettre au vert qu’il y est passé : étranglé par un fil de haricot !
Pour ses funérailles, j’ai pas eu à me poser de questions, Gérard, il avait toujours dit :       « J’veux finir bien rôti, comme un cochon de lait à la broche ! Du coup, pas besoin de trou au cimetière, ça coûte trop cher et ça prend de la place. Et puis mes cendres t’auras qu’à les balancer dans la Tardoire, près du vieux lavoir où j’m’en vais taquiner le goujon. »
Mais moi, je sais bien qu’il aurait préféré que je crève avant lui, le saligaud, pour continuer à entasser son fric avec les bijoux de la vieille dans la chambre forte du Crédit Agricole où moi j’ai jamais eu le droit de mettre les pieds. Tous les vendredis c’était la même ritournelle : « On revient pour midi, Ginette, avec un p’tit bouquet ! » qu’elle me disait la belle-doche avec son sourire faux. Et ils partaient à la Rochefoucauld, tous les deux dans l’Ami 6 pour reluquer les biftons et les trésors de la vieille !
A midi, quand l’odeur de graillon commençait à embaumer la basse-cour, ils rappliquaient, les deux gros, bras dessus bras dessous, comme une vraie paire de boeufs. Et moi, j’étais quoi dans tout ça ? La boniche qui fait griller la couenne et qu’on récompense avec un bouquet de pissenlit ramassé sur le bord de la route !
Et puis, un vendredi de novembre la vieille a déclaré : « Aujourd’hui j’irai pas mon Gégé, je m’sens pas trop bien, prend la clef du coffre dans mon sac et vas-y tout seul mon grand  Alors il m’a dit : « Monte lui sa chicorée dans une heure et appelle le docteur Poinchu » et par la portière de l’Ami 6 il a ajouté : « J’rentrerai directement aujourd’hui alors t’auras pas ton bouquet »
Comme d’habitude, j’ai passé la since dans la cuisine et dans l’entrée et puis j’ai monté son bol à la vieille avec ses tartines de rillettes. Et là, j’l’ai trouvée la goule ouverte, avec sa main flasque posée sur le dos de Boudin, son chat noir. La sale bête a feulé en me voyant et s’est carapatée sous le lit. La main de la vieille est retombée comme un rat crevé sur l’édredon et moi, j’en ai lâché mon plateau.
Je suis redescendue à la cuisine mais j’ai pas mis le filet mignon au four, je me suis assise dans le fauteuil à bascule de la vieille et j’ai pensé : Maintenant tout va changer.
Pas plus tard que onze heures, j’ai entendu les pneus de l’ami 6 sur le gravier et les pas de Gérard, plus pressées que d’habitude. Il avait un beau bouquet de roses à la main :Comment qu’elle va ? J’ai même pas eu le cœur d’aller au coffre, j’suis juste passé au fleuriste pour lui rapporter ça… »
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C’est depuis ce jour-là que Gégé, il a plus mangé de cochonaille, pas parce que la vieille était morte d’une artère bouchée, mais juste parce qu’il y trouvait plus le goût. Il s’est installé dans la chambre de sa mère le lendemain de l’enterrement et il m’a encore moins parlé qu’avant. Pour faire le marché, il me donnait de moins en moins d’argent, c’est comme ça que j’ai fini par aller au Liddle et que j’ai acheté les fameux haricots verts pleins de fils. Pas ma faute si j’avais pas assez de fric pour prendre des extra-fins !
Pour l’enterrement de la vieille, on était trois, le curé, Gégé et moi. Pour la crémation de Gégé, on n’était plus que deux. Moi, j’aurais bien voulu qu’Angèle, la bonne du curé, elle soit là, parce qu’elle est bien gentille et que j’aime pas trop me retrouver toute seule avec le Père Lapin. Mais elle était partie au Leclerc s’acheter des dessous neufs qu’il m’a expliqué, le Père Lapin.
Quand je me suis plantée face à la Tardoire avec Gérard en balayure, j’ai tout jeté d’un coup pour me débarrasser. Mais à cause du vent d’est, j’ai bien été obligée de penser à lui parce que la moitié des cendres m’est revenue en boomerang dans la figure et dans les cheveux. Alors, je suis remontée dardar dans l’Ami 6 pour rentrer prendre une douche et me laver la tête. Même que je me suis fait un masque de bouillasse pour bien décaper ma peau !
Les trois jours qui ont suivi, j’ai rien fait que dormir et penser à la clef du coffre. Gérard avait continué à la ranger dans le sac de la vieille même depuis qu’elle était morte en souvenir des balades du vendredi qu’il disait.
Et puis, le quatrième jour j’ai décidé de plonger la main dans le vieux cabas et d’en extirper la clef dorée. C’était comme si j’enfonçais mes doigts dans un pot de saindoux tant l’intérieur était imprégné de crasse et de gras. Mais je tenais enfin la clef.…………………………………………………………………………………………………………………………………………

 – Votre coffre, c’est quel numéro ? avait demandé l’employé de banque à Ginette
– Le treize, qu’il y a marqué sur la clef
Alors, il avait pris son pass pour le déverrouiller mais l’ouverture finale, c’est elle qui allait l’effectuer avec la clef dorée. Le banquier l’avait laissée seule dans la pièce hostile. Tous ces petits tiroirs de fer sur les quatre murs, du sol au plafond ressemblaient aux casiers d’une chambre mortuaire, aussi froids, aussi laids, aussi sinistres. Pourtant, elle avait le sourire aux lèvres car elle savait bien que le coffre numéro treize renfermait autre chose que des cendres. Celles de Gérard étaient disséminées dans la Tardoire selon ses dernières volontés. Combien d’écrevisses, d’anguilles et de truites devaient se régaler de ses restes pensa-t-elle avant de réaliser qu’elle était idiote et qu’aucun être vivant ne se nourrissait de cendres … Gérard avait donc été radin jusqu’au bout, même pas l’élégance d’offrir son corps aux verres de terre, aux vautours ou à la science…

Ginette fait tourner la clef dans la serrure, elle a la sensation que les yeux de Gérard et de la veille sont braqués sur elle. La clef lui résiste ; c’est comme si ce petit bout de fer avait sa propre volonté, celle de ne pas obéir à une main étrangère. Elle insiste et déploie la force d’un cheval de trait, le coffre numéro treize cède enfin. Dans la petite pièce lugubre, c’est la porte du paradis qui s’ouvre. Les yeux de Ginette sont éblouis par l’éclat des diamants et des bijoux de feu sa belle-mère. Avide, elle essaie tous les bracelets, les colliers, les bagues et soupèse les liasses empilées dans le fond du casier. Elle s’imagine déjà vivant à l’année dans un hôtel dix étoiles à l’autre bout de la terre sous un climat délicieux, les bijoux à même sa peau nue et ses amants faisant la queue devant sa suite luxueuse… Quand tout à coup des clameurs et des bruis de pas précipités lui parviennent de l’agence bancaire. Elle reconnaît la voix affolée de la fille à l’accueil et aussi celle du jeune freluqué qui l’a conduite jusqu’à la salle des coffres.
Soudain, trois hommes masqués et armés lui font face : PAM ! PAM ! PAM !
L’esprit de Ginette s’élève vers le plafond tandis que son corps gît sur le sol glacé de la chambre forte. De là-haut, elle voit les bandits arracher les bijoux de son cou, de ses poignets et de ses doigts inanimés et fourrer les liasses de Gérard dans leurs poches, avant de déguerpir.

Du fond du coffre numéro treize fusent deux petits rires complices.

MH

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5 commentaires sur “Ginette et la chambre forte

  1. Bravo pour ce texte ! Et j’ai adoré la fin…
    Je ne m’y attendais pas du tout à dire vrai…
    Quelle histoire !!! Merci encore pour son partage ici sur wordpress…
    C’est chaque fois un plaisir de vous lire. Sincèrement.
    Je vous souhaite une bonne soirée…

    Aimé par 1 personne

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