A la croisée des voies

Elle est simple et modeste la petite gare de la station balnéaire. D’ailleurs, aucun train rapide ne daigne y venir. Seules les Michelines y arrivent et en repartent avec lenteur. De véritables tortues ferroviaires Mesdemoiselles les Michelines. Pardon, maintenant il faut les appeler « TER ». Pourtant, « Micheline » est un nom charmant alors que « TER » ne l’est pas ! Et il faut dire « Mesdames », bien que « Mesdemoiselles » soit plus approprié pour désigner ces jolies voyageuses ! Leur douce innocence se révèle dans leurs phares candides et le rougeoiement de leur tôle quand elles entrent en gare.

La petite boutique à journaux ne parle que de soleil, de pêches miraculeuses et de bonnes nouvelles. Le bureau des bus locaux propose des excursions merveilleuses : La Palmyre, le Pont du Diable, Ronce les bains.

Au café de la gare, ça sent déjà l’océan, une odeur d’iode, de sel, de vent et de soleil qui donne faim ! La serveuse aux yeux bleus délavés des gens de là-bas sert des crevettes grises, des céteaux grillés et des bulots mayonnaise arrosés de vin blanc.

Il n’y a que deux taxis sur le parking, ils sont amarrés comme des caboteurs au port. Leurs chauffeurs ont tout le temps de papoter et de blaguer car les voyageurs préfèrent prendre le large à pied en traînant leurs valises à roulettes comme des nasses à crustacés. Une fois qu’ils ont quitté l’esplanade de la gare, on n’entend plus que le bruissement des queues de lièvres et des oyats sous le vent marin.

Cette gare est une gare Terminus, on ne peut pas aller plus loin, on y arrive joyeux et on en repart triste, c’est tout. Elle ressemble aux grandes vacances.

Jean-Paul descend de la correspondance en provenance de Poitiers. Ses cinquante ans ne lui ont pas fait de cadeau, son visage a du mal à remonter la pente depuis son anniversaire. Il n’a qu’un petit sac de voyage. Il ne restera pas plus de deux jours. Juste le temps de réconforter Jeannine et Jacques, ses vieux parents, de les emmener une fois au restaurant et de les accompagner au Grand Marché, dimanche matin.

Son pas est lent, il n’est pas pressé de quitter la petite gare où se pressent les vacanciers enjoués. Pour eux c’est le prélude de semaines inoubliables, faites de plage, de baignades, de bronzage, de volley-ball, de rires, de flirts et de boites de nuit. Jean-Paul prend le temps de les observer pour tenter de happer leur joie, lui qui est si morne.

A Paris, son couple désarticulé, ici ses parents à la dérive, et lui qui navigue entre ces deux naufrages…Ses épaules se voûtent sous le poids de son sac à dos plein de morosité ; son visage n’exprime rien, il sait déjà tout de ces week-ends routiniers et pesants qu’aucun imprévu ne vient jamais agrémenter.

Ghislaine replace une mèche châtain derrière son oreille droite et astique ses lunettes rondes à l’aide d’une petite lingette avant de reprendre sa marche vers le hall de la gare ; aujourd’hui elle aura beaucoup de choses à voir et elle ne veut pas en perdre une miette. Ghislaine a tout prévu pour ce voyage parisien, qui sera peut-être sans retour, l’énorme valise à roulettes à la limite de l’explosion, le sac à main bien organisé et compartimenté et le sac en nylon avec le casse-croûte, le rouleau d’essuie-tout et la petite bouteille d’eau. Même son cœur est fin prêt à partir ; à quarante ans, il était temps ! Temps qu’elle abandonne son service au Salon de Thé de la Corniche, rue des Bigorneaux, temps qu’elle renonce à trouver l’homme de sa vie parmi ses clients (qui n’étaient d’ailleurs que des clientes) temps qu’elle prenne la décision de quitter ce mini monde rassurant et plan-plan pour plonger vers la capitale.

Jean-Paul se penche. Une chance qu’il ait eu besoin de relacer son soulier droit, une enveloppe blanche déjà maculée de traces de pas indifférents gît sur le sol carrelé de la gare. Il hésite à la ramasser, cela le dégoûte, Jean-Paul est un peu maniaque. Mais une petite voix lui murmure que c’est peut-être là l’imprévu qu’il attendait. On ne sait jamais…

Si cette enveloppe contenait de l’argent, il pourrait inviter ses parents au Cardinal des Mers avec vue sur l’estuaire plutôt qu’à leur petit restaurant de quartier avec vue sur rien. Et si l’enveloppe renfermait une clef ? Il pourrait la rapporter aux Objets Trouvés et ainsi, rendre service à un inconnu. Et s’il s’agissait d’une place pour une pièce de théâtre ou une exposition ? Il en profiterait ! Cela le distrairait de ses contraintes et de ses ennuis… Jean-Paul se décide enfin à prendre l’enveloppe. Elle est légère et peu épaisse. Il se demande pourquoi ses mains tremblent en l’ouvrant.

A l’intérieur, une feuille de papier à lettres démodé pliée en quatre.

Chère Ghislaine,

C’est avec grand plaisir que je te prête la petite chambre de bonne au dessus de mon appartement  situé 5 rue Delambre Paris 14 ème, le temps que tu trouves un job. Je serai vraiment ravie de te revoir après toutes ces années.

Je t’embrasse, ton amie d’enfance, Marianne.

PS : Au fait, ton numéro est bien le 06 04 98 56 20 ?

Jean-Paul sort son téléphone portable de sa poche et compose le numéro. Au bout du fil, une charmante voix… au bout du quai un train qui s’en va…

16 commentaires sur “A la croisée des voies

  1. Oh, comme c’est touchant! On y entre comme dans un roman plein d’amour et d’attente….et comme tout se passera à deux pas de chez moi, mon imagination va encore plus loin, et je me vois déjà entrain d’imaginer ce qui pourrait se passer bientôt au 5 rue Delambre…!!!🤣

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