La femme en deux

Gertrude Abercrombie Split Personality, 1954

Dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Trop longtemps que je te supporte

Avec ton bassin niais, et tes jambes pliées

Je me sens si légère tout à coup sans toi…

Surtout, ne reviens pas à la charge, je t’ai bien assez vu !

Va chercher un autre buste, une autre tête, d’autres bras

Un haut d’homme, pourquoi pas

Au torse puissant, aux biceps musclés, à la trogne carrée

Moi, je file en apesanteur, je suis si bien comme ça,

Même la queue d’une sirène, je n’en voudrais pas !

Et si je veux me souvenir de moi, de la moi entière,

Il y a l’ombre sur le mur, l’ombre de la longue tige bleue qui n’existe plus.

Alors, dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Je t’ai troqué contre un pichet,

J’y déverse mes aigreurs quand ça ne va pas,

Et c’est très bien comme ça.

Thé de dames

Pétronille et Eudoxie, installées dans le salon très « comme il faut » de Pétronille, bavardent.

P- Ma fille Marie-Geneviève est entrée au couvent 

E- Pourquoi ? Le fils du notaire l’a laissée tomber ?

P- Pas du tout, elle a simplement préféré prendre Jésus pour époux, elle s’appelle Sœur Saint Ignace maintenant

E- Et votre fils, le militaire ?

P- Toujours Cavalier…

E- Il aime beaucoup la viande ?

P- Oui, surtout la viande de cheval.

E- Comme j’aurais aimé que mon fils aussi soit Carnassier, malheureusement il est écrivain…

P – Ecrivain ?! Mais qu’écrit-il ?

E- Des salades dans une feuille de choux, aucune consistance…

P – Et votre second ?

E – Edgar ? Toujours aux ordres de mon mari, il contribue à la bonne marche de l’usine !

P – Non, je voulais parler de votre second fils

E – Ah…Anthelme …

P – Oui c’est cela, Anthelme, comment s’en sort-il avec ce prénom ridicule ?

E – Mal, très mal, mais c’est ce que nous souhaitions ! Si nous l’avons prénommé ainsi c’est pour qu’il ne fasse pas d’ombre à son aîné

P- Votre aîné Sostène, l’écrivain…

E- Oui, c’est cela, le scribouillard… d’ailleurs il écrit mieux par temps de brouillard !

P- Des brouillons je suppose ?

E- Oui, des brouillons… à propos de bouillon, auriez-vous un peu de potage ? Je meurs de faim !

P- Je suis désolée je n’ai que du thé vert et du cake anglais à vous proposer…

E- Quel dommage ! Je préfère le thé anglais et le cake vert…

P- Ne vous inquiétez pas, je vais arranger cela, Célestine ! Célestine !

Célestine, la bonne, arrive

C- Oui Madame ?

P – Pouvez-vous passer le thé vert et le cake anglais au mixeur, s’il vous plait ?

C – Mais Madame …

P – Obéissez !

C- A votre service, Madame …

Célestine repart en cuisine

E – Voilà comment il faut parler aux domestiques !

P – Sinon, ils finissent par vous bouffer toute crue !

E – Oui, de vrais cannibales ces gens-là … Un peu comme votre fils ?

P- Mon fils ?

E- Oui, votre fils, le Cavalier Carnassier …

P- Mais bien sur, vous avez raison, d’ailleurs il invite souvent Célestine à dîner…

E – Ils s’empiffrent de steaks tartares je suppose…

P- Oui, mais le vendredi ils ne mangent que des anguilles, c’est Sœur Saint Ignace qui le leur a ordonné !

E – Y aurait-il anguille sous roche ? Le ventre de votre Célestine m’a paru anormalement gonflé …

P – Pensez-vous ! Sœur Saint Ignace ne peut avoir lancé son frère sur le chemin du péché !

E – Qu’en savez-vous ?

P – J’en sais, ma chère, que vous êtes ici dans une maison respectable où l’on prend du thé vert et du cake anglais ou vice versa, à dix-sept heures pétantes tous les jours que Dieu fait !

E- Vous avez certainement raison ma chère…

Célestine revient de la cuisine avec la gamelle du chien pleine d’une drôle de mixture

C- Voici votre bouillie de cake au thé Madame

P – Mais … Pourquoi, Grand Dieu, la servez-vous dans l’écuelle du chien ?? Transvasez-moi cet entremet dans le service Wedgwood et plus vite que ça !

C : Bien Madame …

Célestine repart en cuisine avec l’écuelle. Pétronille et Eudoxie se regardent « en chiens de faïence ».

P un peu gênée par l’impair de l’écuelle – Heum, heum…

E gênée de voir P gênée – Heum, heum …

Célestine revient de la cuisine avec deux cuillers et deux assiettes à entremets remplies de l’infâme mélange

P – Voilà qui est mieux !

Pétronille et Eudoxie lapent le mélange comme des chiens

E – Exquis !

P- Je dirais même, divin !

Lettre du Lynx au Chat, son cousin

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Gatis Murnieks  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 393.

Je te laisse volontiers, coussins et canapés

Les genoux grassouillets de ta bonne maîtresse,

Les journées au salon, passées dans la paresse

Ô, je ne t’envie point la pâtée mollassonne !

Ni les petites croquettes toutes pleines d’hormones

Tu fais la patte douce, pour mendier les caresses

Tu offres des câlins pour flatter les humains

Et actives tes ronrons pour calmer les ronchons

Dans ton triste quartier, tu pars pour une virée

Puis tu rentres au logis, atrocement soumis.

Moi je reste distant, fier et indépendant

Je dors dans les sous-bois, je m’étale comme un roi

J’arpente mon territoire du matin jusqu’au soir

Je cherche les chevreuils, je chasse les chamois

Mes repas je n’les dois, qu’à mes propres exploits

Et quand l’instinct m’appelle, j’étreins une femelle

Je la mords dans le cou, la charme à tous les coups

Et puis je l’abandonne, pleine de ma descendance

Je m’enfuis par les prés, les steppes et les forêts…

Alors mon cher cousin, Gouttière ou Abyssin

Délaisse tes humains, et puis, viens, viens, viens, viens !

La grande (vue par « la petite ») suivi de : La grande (vue par le chat de « la petite »)

Encore une carafe, encore une carafe, encore une carafe… 

« Je bois des litres d’eau à chaque repas »  m’annonce t-elle. Elle a besoin de ces cascades d’H2O pour hydrater son immense personne !

Chez elle, tout est grand, je me tords presque le cou pour la regarder dans les yeux, ses yeux énormes comme ceux d’un cheval.

« J’ai soif, j’ai soif, j’ai soif ! » Même avec sa soupe il lui faut une carafe, alors, imaginez avec la pizza Napolitaine, le jambon cru ou le roquefort aux noix !

« C’est sec, j’ai soif ! »  Heureusement, elle accepte l’eau du robinet car je n’ai qu’un pack de Cristalline en réserve. Je la regarde mastiquer, déglutir et ingérer. Quand elle boit, je suis le voyage du liquide, de sa bouche géante à son gosier palpitant, c’est comme le cheminement d’un fleuve dans une gorge profonde.

« Encore, encore, encore ! » C’est surnaturel, elle n’est jamais rassasiée. Je la ressers.

Ses gros yeux reconnaissants sur ma main, ses larges narines frémissantes, ses lèvres mouillées avides. Et elle boit, comme une terre asséchée :

« Ça fait du bien … »

Elle se lève enfin, déplie son corps sans fin. Ses longs cheveux broussailleux comme du crin encadrent sa face aux traits démesurés. Son cou interminable porte sa tête comme le pied d’un réverbère ; Ciel ! Elle va voir la poussière sur mon armoire normande !  Mais non, elle préfère se concentrer sur l’infiniment bas et demande à ma minuscule personne : « Pourriez-vous m’indiquer les toilettes ? »

***

Aujourd’hui, un drôle d’humain femelle est venu à la maison. Elle était tellement haute que, même planqué en haut de l’armoire normande, j’ai cru qu’elle pourrait m’attraper. Mais elle n’a pas fait attention à moi, elle a juste enlevé ses sur-pattes et elle s’est dirigée vers l’endroit où on mange. Moi, je suis descendu de mon piédestal sans faire de bruit et je suis allé renifler les sur-pattes. Nom d’un rat, qu’est-ce que ça sentait fort ! Plus fort même que ceux de mon humain mâle !

Et puis, je me suis occupé à observer l’intruse. Elle n’avait pas l’air tellement intéressée par la bonne pâtée que mon humaine lui servait ; pourtant, moi, je peux vous dire que ça sentait bon ! Pour finir, elle a quand même tout avalé, dommage pour moi…

Ce qui lui plaisait vraiment c’était le truc machin chose incolore que je déteste moi, l’élément mouillé où je n’aime pas mettre les pattes ni le museau. Elle en ingurgitait des bols, des bols et des bols !

A la fin de son repas, elle s’est levée, on aurait dit un lynx à deux pattes tellement elle était grande. Elle est allée vers le petit coin qui pue les déjections de mes humains. Moi, j’ai eu la trouille qu’elle m’écrase alors je me suis caché sous la commode. Ses pieds étaient tellement larges et tellement longs ! Si j’avais pas eu si peur je me serais approché pour les mesurer avec ma queue, mais j’ai préféré pas me risquer.

Et puis elle est partie, mais son odeur de femelle dominante est restée longtemps dans la maison, alors moi, je suis allée faire un tour au jardin pour respirer l’air frais.

L’Oiseau posé et l’Humain



Le  texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Zo Razafindramamba dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 384.
 

– Dis donc, l’Humain, tu voudrais bien faire comme eux, hein ? Voler dans les airs …

– Je ne peux rien te cacher, l’Oiseau posé… Et toi, pourquoi ne batifoles-tu pas dans le ciel avec tes pareils ?

– Parce que je parle avec toi, l’Humain, c’est plus confortable d’être à la même hauteur pour discuter, ne crois-tu pas ?

– Et quel intérêt trouves-tu à me faire la conversation ?

– Je t’occupe, je suis solidaire de ton « non envol »

– Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu me dois ?

– Rien, je le fais gratuitement, il n’y a que vous, les humains, qui avez toujours besoin d’une raison, d’un intérêt.

– Tu as pitié de moi, c’est ça ?

– Un peu oui… quand on vous observe de là-haut, coincés dans vos villes irrespirables avec vos morceaux de chiffons sur le nez et vos yeux tristes, oui vous êtes pitoyables les humains.

– Alors pourquoi on ne peut pas s’envoler, nous ? Echapper à nos tourments terrestres, faire comme vous, des rondes dans le ciel, au dessus des neiges éternelles…

– Parce que vous ne méritez pas ce bonheur, l’Humain, c’est tout …

– Alors envole-toi, l’Oiseau posé, ne demeure pas auprès de moi puisque je ne vaux rien !

– Je reste parce que j’ai encore un peu d’espoir, l’Humain, encore un peu d’espoir en toi.

Le bouquet

Le  texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de David Shoykhet dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 381.

Aujourd’hui, il m’a offert un bouquet. Des tulipes.

Je n’avais que ce vase ordinaire, alors je les ai mises dedans. Je n’ai pas su bien les disposer, j’ai tellement peu l’habitude de recevoir des fleurs…

Il y en a trois rouges et trois jaunes, avec un peu de gypsophile pour habiller le bouquet, pour qu’il paraisse plus gros…

Les tulipes se font belles sous l’abat-jour comme des starlettes sous un projecteur, elles s’épanouissent à vue d’œil depuis six heures que je les observe, et que moi, je dépéris.

C’était à midi ce dimanche, il est rentré du marché avec un rôti, des carottes, quelques clémentines et ces fleurs. Il a dit : « Pour toi, ma chérie » et puis il est allé ranger les courses dans la cuisine. Quand il est revenu au salon, je cherchais le vase tubulaire dans l’armoire. Il était planqué tout au fond, derrière le service en porcelaine de notre mariage et les verres en cristal de sa mère qu’on ne sort qu’à Noël. C’est tellement rare qu’on m’offre des fleurs…

J’ai sorti le vase et il m’a dit : « J’ai oublié d’acheter le pain, je reviens tout de suite » Il avait un drôle d’air… l’air de se demander s’il jouait suffisamment bien la comédie ; mais ça, je m’en rends compte seulement maintenant, après mes six heures d’observation de ces satanées tulipes. Sur le coup, j’ai simplement dit : «  D’accord, chéri, je mets le rôti et les carottes dans la cocotte en t’attendant » Lui, il a répondu : «  Parfait, à tout de suite »

Maintenant, cela fait plus de douze heures que je fixe ces stupides tulipes dans leur vase tubulaire, et je pense à un autre bouquet, un bouquet de trente-six roses rouges qui n’a pas besoin de gypsophile pour paraître plus gros…ce bouquet de trente-six roses rouges que mon mari est en train d’offrir à une autre.

Lendemain de fête




Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de  Jeff Trierweiler dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 380

« Ben oui, mon coco, je me casse, je me barre, je me fais la malle ! La nuit de noce m’a suffit ! Oui, je pars avec ton témoin, et alors ? T’avais qu’à en choisir un plus moche !

Moi, j’avais juste envie de faire « la chenille », «  le petit train qui redémarre », « la queue leu leu » et « la danse des canards » C’est fou comme ces danses ringardes sont devenues irrésistibles en période de covid et de gestes barrière ! Je rêvais d’entendre Annie Cordy, cette chère défunte et de me dandiner sur « La bonne du curé »

Mais voilà, la fête est finie, et ce matin au réveil, il n’y avait plus que toi et moi dans la chambre nuptiale, nettement moins drôle … Alors j’ai remis ma robe immaculée pendant que tu ronflais, j’ai frappé à la porte de chambre de Didier et il a tout de suite été d’accord ! On est montés dans la berline noire, et c’est juste au moment où on a démarré que tu as rappliqué dans l’allée de l’hôtel, on t’a pas écrasé, estime-toi heureux ! Bye bye mon p’tit mari !

La sainte

Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Steven Wright  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 377.

Ah, bé oui, je suis une sainte moi ! Vous avez vu mon auréole ? Et pour cause, je fais tout comme il faut : je mange bio, je nettoie mon intérieur au vinaigre blanc, je suis membre d’un groupe « zéro déchets » et je crache sur la 5G ! Même que pour Noël, je ne tuerai aucun arbre et n’achèterai pas non plus de sapin en plastique ! Non, je ramasserai une petite branche par terre dans mon allée et je la décorerai d’œufs bios peints avec des colorants minéraux.

Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? J’ai des sacs à la main ? J’ai fait des achats futiles ? Je suis une victime de la société de consommation ? Pas du tout ! Ce ne sont que quelques pulls tricotés par une association avec des poils d’animaux que leurs maîtres récupèrent après avoir brossé chats, chiens et lapins.

Comment ? J’ai des baskets hyper tendance ? Que nenni, ce sont les vieilles Stan Smith de ma mère ! Elles datent des années 80 !

Donc, OUI, je suis bien une sainte et vous en convenez enfin, MERCI !

Les humeurs de René Quinquin

Avertissement : Ne prenez surtout pas ce texte comme un discours misogyne, c’est simplement le point de vue d’un requin qui ne fait pas dans la finesse !

Les ailerons de René Quinquin avaient été titillés par les vibrations du  bateau à moteur.

Pourquoi ces satanés humains ne naviguaient-ils pas à la voile entre deux iles aussi proches ? Quelle honte de polluer tout le secteur ! Les eaux transparentes de René Quinquin étaient devenues troubles et ça avait sifflé dans son oreille interne. Alors, il avait décidé de montrer son mécontentement en fonçant de toutes ses forces sur la coque du petit cabotier.

De multiples particules de bois s’étaient mélangées aux herbes marines et le son détestable s’était enfin tu, au grand soulagement de René Quinquin. L’embarcation  commençait à prendre l’eau, tout doucement.

L’homme à la voix grave essayait d’écoper pendant que sa femelle ne cessait de piailler en pataugeant dans la coque. Les décibels suraigus enflammaient les ouïes de René Quinquin, alors il avait décidé que c’était la femelle qui lui servirait de casse-croûte.

À travers la surface de l’océan bleu, il pouvait distinguer

les mouvements saccadés de ses jambes et son bikini ridicule sur ses chairs vieillissantes : pas de doute, elle était mûre pour la casse !

En la croquant, il rendrait service à l’homme, assez bien conservé, qui pourrait retrouver une compagne plus attrayante et moins exaspérante … Mon Dieu, quelle voix détestable elle avait !

René Quinquin fit un impressionnant saut de carpe à quelques centimètres seulement de l’embarcation endommagée. Il voulait jauger l’épaisseur de la femme : était-elle assez replète pour satisfaire son appétit ?

La brutale apparition de René à la surface fit redoubler les glapissements de la niaise … Mais, qu’importe, il n’aurait plus longtemps à les supporter. Il tenait sa réponse : OUI, les délicieux kilos en trop étaient bien là ! Les bourrelets prometteurs d’un merveilleux repas l’avaient rassuré.

Pour la première fois de son existence il allait faire une bonne action : libérer un humain mâle du joug de sa femelle.

Fort de cette satisfaction, René prit son élan pour atteindre l’avant du bateau où s’étaient réfugiés les deux mammifères terrestres. D’un coup de mâchoire vigoureux, il  saisit  la cuisse grassouillette de la femme qu’il entraina au fond de l’océan en un mouvement oscillatoire des plus gracieux. Le rouge-sang se mêlait au bleu outre-mer créant ainsi une sublime palette de couleurs.

Tout en dégustant sa proie, René Quinquin, débonnaire, se réjouissait silencieusement pour l’homme : celui-ci ne manquerait pas d’être secouru, tant de voiliers pleins de jeunes femelles croisaient au large pendant l’été…

Les bulles de Gabriel

clair eau gouttelettes gouttes
Photo de George Becker sur Pexels.com

 

Ce soir-là Gabriel est invité chez les Péraudin. Aline, sa femme n’a pas voulu l’accompagner. Au cours du dîner, il est pris d’une irrépressible envie de se soulager la vessie, alors, même si cela ne se fait pas dans le grand monde, il demande à Léonie, la maîtresse de maison, s’il peut quitter la table quelques instants.

Quand il tire la chasse pour évacuer son urine alourdie par les trois martini gin de l’apéritif,  il est surpris de ne pas entendre le bruit de l’eau pulsée. Décidément, ces Péraudin seront toujours à la pointe du modernisme, après la machine à glaçons électrique et le tire-bouchons connecté, la chasse silencieuse !

Gabriel revient dans la salle à manger et s’immobilise, stupéfait, face aux convives qui bavardent autour de la table. En effet, malgré une conversation qui semble très animée, aucun mot n’est émis ! Gabriel observe ces quatre bouches qui s’agitent et se contorsionnent sans le moindre son. Il y a les lèvres épaisses et violacées de Louis Pétaudin, le maître de maison, celles de son épouse Léonie, sèches et pincées, les dents carnassières de Jérôme, le banquier, et l’immense bouche écarlate d’Artémise, sa cantatrice de femme. Puis, soudain, il sent leurs huit yeux braqués sur lui comme des fléchettes, et les mandibules qui se meuvent à nouveau, mais de façon plus sporadique. Gabriel n’a jamais appris à lire sur les lèvres, mais là, c’est évident, ils lui demandent : Tout va bien ? Pourquoi restez-vous planté comme ça ? Qu’y a-t-il ?

Gabriel entrouvre la bouche pour tenter de répondre mais aucun son ne sort. Pourtant, quelque chose se produit, car les quatre paires d’yeux changent soudain de direction et se concentrent désormais sur le sommet du crâne de Gabriel. Instinctivement, ce dernier se touche la tête, et, horreur, il sent que celle-ci est fendue en son milieu ! Curieusement Gabriel ne souffre pas, et ce n’est pas du sang qui jaillit de cette fissure mais quatre bulles transparentes qui se mettent à voleter à travers la pièce. L’effet de ces rotondités planant au-dessus du mobilier Louis XVI et de la table en  chêne dressée avec apparat est des plus saisissant. Tous sont médusés par ce spectacle quand tout à coup, la première bulle va éclater pile-poil dans le décolleté tout en abondance de Léonie, la maîtresse de maison ! Ce sont de fines gouttelettes savonneuses qui déferlent dans son assiette en porcelaine de Sèvres pour former ces mots : Léonie vous n’êtes qu’une piètre cuisinière et une fausse amie, toujours prête à médire sur les uns ou sur les autres ! Je me demande pourquoi je suis là ce soir …

De la même façon, la deuxième bulle va s’écraser sur le gros nez de Jérôme, le banquier, pour libérer les pensées secrètes de Gabriel : Jérôme, vous êtes obnubilé par l’argent et je suis certain que vous ne fréquentez vos « amis » que par intérêt ! Je me demande pourquoi je suis là ce soir …

Et puis, le phénomène se reproduit avec Artémise, la cantatrice chevelue. La bulle qui lui est destinée atterrit directement au fond de sa bouche, tant elle est grande et toujours béante. Artémise recrache aussitôt les mots assassins sur la nappe brodée : Et vous, pauvre Artémise qui chantez aussi faux qu’une casserole, mais à qui personne n’a jamais osé le dire… et bien, voilà qui est fait ! 

C’est enfin au tour du maître de maison dont les lèvres violettes virent au bleu à l’approche de sa bulle: Louis, je sais que vous n’avez qu’une seule idée en tête, me piquer ma femme ! C’est pour cela qu’elle n’est pas ici ce soir, Aline ne supporte plus vos sourires vicelards et vos mains baladeuses ! Mais qu’est-ce que je fiche ici sans elle, ce soir, moi !

Immédiatement, Léonie prise d’une violente envie de vengeance déverse le plat entier de spaghettis aux poulpes sur la tête de son indigne mari qui se retrouve coiffé d’une infâme perruque visqueuse et dégoulinante !

S’ensuit un moment suspendu durant lequel les convives s’observent et se jaugent. Puis, mus d’un élan commun, et d’une solidarité malveillante, le gang des quatre empoignent leurs couverts en argent et se jettent sur le malheureux Gabriel qui n’a toujours rien compris de leur colère : Mais qu’est ce que j’ai dit ? Pourquoi me regardez-vous avec tant de haine ? Voudrait-il hurler de sa bouche qui demeure désespérément muette. Malheureusement, il n’a pas le temps de réfléchir d’avantage, que déjà les mangeurs avides sont sur lui, fourrageant sa chair avec leurs couteaux et leurs fourchettes bien astiqués.

Morale de l’histoire : Même si Léonie Péraudin est une piètre cuisinière, ce soir-là, ses invités auront eu de la viande fraîche au dîner !

MH