Jeu numéro 17

 
 Cette semaine, dans le cadre d’un  Challenge d’écriture, sur son blog  L’atmosphérique, Marie nous propose d’écrire un texte d’après la photo ci-dessus et qui devra inclure  la citation suivante: “Le début de l’absence est comme la fin de la vie.” (Félix Lope De Vega ).

Léa, Théo et…

Léa et Théo, deux lycéens amoureux se retrouvent au pied du mur French kiss de la rue des lilas. On est le 30 juin.  

Léa : – Le début de l’absence est comme la fin de la vie… C’est la prof de français qui nous a sorti ça aujourd’hui …

 Théo : – Alors ça voudrait dire que la fin de l’absence, c’est comme une renaissance ?

Léa : – Oui, surement…

Théo : – Bon bé tu vois, y a pas à s’inquiéter, deux mois c’est vite passé …

Léa : – Vite passé pour toi qui pars à la mer avec tes potes, tandis que moi, toute seule ici avec mon job d’été à la boulangerie …

Théo : – T’en fais pas, on se retrouve dés mon retour, le premier septembre, au pied du mur French Kiss, comme aujourd’hui.

Léa : – Ok, et tu m’en fais un, en attendant ?

Théo : – Un quoi ?

Léa : – Bé,  un french kiss, idiot !

Théo prend Léa dans ses bras et l’embrasse langoureusement.

***

Deux mois se sont écoulés. On est le premier septembre. Théo est au pied du mur French kiss avec son nouvel amour, Jack, un garçon de la bande. Les deux jeunes gens s’embrassent fougueusement. Léa arrive.

Léa : – Théo !?

Théo : – La prof de français avait tort, Léa,  le début de l’absence c’est comme une renaissance.

Léa reste sans voix. Théo et Jack s’éloignent main dans la main, abandonnant la jeune fille à sa solitude.

Cépagrave

J’ai emménagé dans la ville de Cépagrave suite aux conflits de 2020 dans mon ancienne commune de Négativille, et je peux vous dire que je ne regrette rien !

A Cépagrave, on se déplace en roulant sur soi-même, et pour cause, tout y est mou ! Le revêtement de la ville est un gigantesque tapis de sol en caoutchouc et les remparts sont entièrement capitonnés ! Plus de problème avec le coût des carburants puisque plus de voitures, ni même de transports en commun ! On fait des roulades pour aller d’un point à un autre, et comme tout le monde mange très bien à Cépagrave, si on se cogne contre un autre habitant, on rebondit sur ses bourrelets !

Le climat est plutôt tempéré à Cépagrave, mais quand il fait un peu froid, c’est pas grave,  parce qu’on a notre bonne graisse pour nous protéger les os.

Les Cépagraviens se ressemblent tous un peu, de par leur généreuse corpulence, mais aussi à cause de ce sourire béat qu’ils ont sur les lèvres.

Quand un Cépagravien se fait cambrioler, c’est pas grave, sa maison sera plus épurée, plus chic.

Quand un Cépagravien se fait licencier, c’est pas grave, il pourra s’amuser toute la journée.

Quand un Cépagravien se fait larguer, c’est pas grave, une de perdue, dix de retrouvées !

Quand un Cépagravien vieillit, c’est pas grave, il va enfin pouvoir découvrir l’EHPAD Enchanté.

Et quand un Cépagravien tombe malade (car cela arrive parfois à cause des nombreux distributeurs de chantilly et de barbapapa qui jalonnent la ville) les joyeux médecins de la Clinique Félicité lui font un bon lavage d’estomac et ça va tout de suite mieux, car au fond, c’était pas si grave !

Pour finir, si jamais un Cépagravien est touché par la pire des tares pour lui, c’est-à-dire la dépression par overdose de bonheur, les radieux anesthésistes de la Clinique Félicité l’euthanasient, tout simplement ; puis ils donnent son corps à débiter aux Bouchers Bouffons. Ainsi, les dépressifs seront transformés en délicieuses saucisses que les Cépagraviens heureux dégusteront lors d’un grand repas festif appelé le Banquet de la Joie.

Malgré ces conditions de vie idéales à Cépagrave, j’ai décidé de changer d’air l’espace d’un week-end. L’agence Voyagepourri  et Fils proposait une offre promotionnelle  pour un court séjour sur Villenuage. Mais alors, ça ne m’a pas plu du tout ! Ma mollesse a rencontré la mollesse de leurs petits vaisseaux de transport en buée, et j’ai bien failli passer à travers ! Quelle trouille j’ai eue ! Et puis là- bas, c’est le désert, personne à qui sourire et surtout, rien à manger ! J’ai bien essayé de mordre dans la matière, me disant que ça serait surement comme de la barbapapa, mais horreur… juste un goût douceâtre  d’eau croupie ! Et puis, je ne pouvais même plus faire de roulades, j’avais l’impression de labourer toute la surface ! Non, vraiment atroce, je comprends maintenant pourquoi les séjours sur Villenuage sont bradés.

Mais bon, c’est pas grave, parce que je suis encore plus heureux depuis mon retour chez moi !

Le rose

La villa était pleine à craquer. Catherine, ma femme, en avait invité trop : trop d’enfants, trop de famille, trop d’amis, trop de connaissances… Il avait même fallu céder notre belle chambre bleue avec balcon aux Kleber, parce que : Gontran et Marie-Bérangère méritent ce qu’il y a de mieux ! Dixit Catherine. Alors on avait dû migrer vers le chambron violet qui jouxte les toilettes et où on est réveillés vingt fois par nuit à cause de la chasse d’eau.

On n’était que le 12 juillet et les pique-assiettes avaient pris leurs quartiers chez nous jusqu’au 30. J’avais besoin d’un break, au plus tôt :

-Catherine, je suis désolé mais je dois aller au bureau demain pour la journée. Monsieur Cruchon, le client infernal dont je t’ai déjà parlé,  veut absolument finaliser son dossier de prêt avant le 14.

-Mais enfin, Paul, pense aux enfants, pense à nos chers amis, pense à moi, pense aux KLEBER !! Qui va aller chercher les croissants, qui va s’occuper des courses, de l’apéritif, du barbecue, de la vaisselle, du ménage et du rangement ??

-Mais ce n’est que pour une journée, chérie, je pars demain à 7 heures pour Cognac et je suis de retour à 23 heures au plus tard. Demande à Marie-Bérangère de t’aider pour les tâches ménagères, je suis sûr qu’elle sera ravie de te rendre ce service.

-A Marie-Bérangère !! ??

-Tu m’as bien entendu. Ah, oui, j’emmène Grattou avec moi, ce chien est vraiment trop gras, j’en profiterai pour passer chez le véto pour qu’il lui prescrive un régime de choc.

-Bon, bon, puisque je vois que ta décision est prise…

-Oui, mais sache que ça me contrarie vraiment. Si tu crois que j’ai envie d’aller transpirer dans l’intérieur des terres par cette canicule, alors qu’ici l’air marin est si rafraichissant…

Le lendemain matin, ravi de mon astucieux mensonge, je prends ma mallette d’ordinateur et y glisse mon caleçon de bain, l’écuelle du chien, une bouteille d’eau et une bière. J’attache  sa laisse au collier de Grattou, quitte la chambre-placard violette et la villa endormie. Je démarre la Twingo, sors du jardin pour aller me garer trois cent mètres plus loin, rue des Mésanges. Là, j’ouvre la portière et je respire enfin!

Je vais passer une journée clandestine de rêve sans quitter le secteur de ma maison d’été.

Grattou fait une drôle de tête ; d’habitude quand il s’installe dans la voiture,  c’est pour un bon moment, mais là, à peine deux minutes et il doit déjà secouer ses bourrelets de chien gâté pour descendre.

-Allez, Grattou, bouge-toi un peu, on va faire une super ballade, rien que toi et moi en longeant toutes les plages de Saint Georges à Pontaillac, tu auras même droit à une petite thalasso si tu marches bien !

Nous rejoignons la promenade rose bordée de tamaris. Elle épouse parfaitement la Grande Conche qui n’a rien à envier à la Baie des Anges de Nice. Tout au bout, la ville de Royan et sa majestueuse église de béton en forme de navire.

Nous croisons très peu de monde à part quelques pauvres maris, esclaves des temps modernes comme moi, partis chercher les croissants pour leur famille avide. Mais aujourd’hui, je ne suis pas un esclave, moi, je suis maitre de ma journée, je peux faire exactement ce que je veux : pas de portable, pas de Catherine, pas de Kleber, juste le soleil levant, l’océan, Grattou et moi.

Petit à petit, le littoral s’éveille. Quelques grands-parents avec leurs petits-enfants flanqués de seaux, de pelles, d’épuisettes et de bouées empruntent les escaliers abrupts qui mènent à la Grand Plage.

Plusieurs grappes de joggeuses boudinées, soucieuses d’éliminer les croissants dévorés au petit déjeuner, courent mollement sur la promenade rose. Ah, la promenade rose… Petit, je l’appelais « le rose » tout simplement ; depuis ils ont fait des travaux pour éliminer les crevasses, unifier le ciment, et « le rose » est plus ocre que rose aujourd’hui. Lorsque j’étais enfant, je faisais cette balade tous les jours avec mon cousin Louis, ma tante Bérénice et Laurence notre petite voisine. Ma tante avait le culte de la minceur et nous emmenait marcher pour se motiver elle-même. Elle transformait ce parcours en jeu, se faisant passer pour un capitaine d’infanterie, et nous, ses subordonnés : Allez, sergent QQQ, du nerf, avancez plus vite, vous et vos pattes de grelet ! C’était Laurence, le sergent QQQ ! Je l’ai totalement perdue de vue celle-là ; si ça se trouve,  ses fameuses « pattes de grelet »  ont fait d’elle un mannequin depuis, car elle était très mignonne Laurence !

Déjà midi ! On va s’arrêter sur un banc face à la plage du Bureau, ha ha ha, finalement je n’ai pas menti, je suis bien au bureau !

-Tiens, Grattou, une petite écuelle d’eau pour toi, tu l’as bien méritée, et moi ma bière, méritée aussi !

Ohlala, il y en a qui sont vraiment sans complexes sur le sable, si la tante Bérénice voyait ça, elle se retournerait dans sa tombe ! On met un maillot de bain une pièce quand on a un ventre comme ça, pas un bikini ! N’est-ce pas Grattou ? Et les tatouages distendus par les chairs pendantes, qu’est-ce que c’est moche ! Heureusement, il y a quelques sylphides bronzées pour remonter le niveau esthétique. Tante Bérénice était superbe, elle aussi et tellement drôle ! Elle s’amusait à nous  envoyer à vélo, nous les enfants, mettre des petits mots dans les boites aux lettres des villas du quartier : « Je suis jeune, je suis libre, je suis belle, retrouvez-moi ce soir à vingt deux heures précises devant le casino de Pontaillac, vous porterez un œillet à la boutonnière et moi, une robe rouge et des escarpins »

Le soir, elle se rendait bien devant le casino avec sa copine Francine, mais habillée d’un jean et d’un chemisier, juste pour voir la gueule qu’ils avaient, et se marrer !  Et oui, c’était les années 70… qui ferait ça aujourd’hui ?

« Le rose » … Je crois que c’est la promenade que je connais le mieux. Combien de fois l’ai-je empruntée à pied, en patins à roulette ou à bicyclette ? Avec  ma mère, mes copains, mes amoureuses, avec Catherine et mes beaux-parents (moins drôle ça, beaucoup moins drôle) Aussi avec les KLEBER qui trouvent que le bleu de l’océan est moins beau que celui de la Méditerranée… et bien qu’ils y retournent, à Nice !

-Allez Grattou, on continue !

Terminées les étendues de sable démesurées depuis le Bureau, mais des petites criques, des plages intimistes, Foncillon, le Chay, le Pigeonnier. Baignées de soleil et d’atlantique, ce sont de véritables mini paradis ; pourquoi voyager au bout de monde, alors qu’ici tout est parfait ?

Aujourd’hui j’aurai largement dépassé le quota des dix mille pas journaliers conseillés par l’OMS ; je n’ai pas mon portable pour vérifier, mais je le sens dans mes mollets, Grattou doit le sentir lui aussi. C’est curieux, les chiens n’ont pas vraiment de mollets, les chats non plus d’ailleurs… Catherine, elle a des mollets de coq. Quand on était fiancés, je trouvais ça élégant, maintenant je trouve que ça fait sec. Catherine est sèche. D’ailleurs, elle s’entend de mieux en mieux avec Marie-Bérangère, c’est pas bon signe… Quand j’étais petit, Belo, ma nounou, elle avait le mollet dodu. Poilu et dodu ; je me souviens encore de la sensation de ses mollets collés aux miens sur la banquette arrière quand on partait pour Royan dans la Simca de ma mère. Pour moi, les grandes vacances  seront toujours associées au picotement des mollets dodus de Belo. Elle était pas sèche, Belo, elle était rondouillarde et généreuse ; elle me préparait des bons pains au chocolat pour goûter sur la plage après la folie des grosses vagues. Avec elle aussi, je me suis promené toute mon enfance sur « le rose »

Déjà le soir et je n’ai encore rien mangé…Tante Bérénice serait fière de moi ! Et puis, c’est pas grave, je me suis gavé de littoral ! Je ne me suis même pas baigné… c’est pas grave, j’ai plongé dans mes souvenirs et mes pensées.

-Allez, Grattou, on rentre ! On va leur raconter à Catherine et aux autres, le bureau, Monsieur Cruchon et son dossier bouclé, le véto et ses croquettes miracles, la canicule loin de la mer et le plaisir de les retrouver… Avance, Grattou, du nerf !  Maintenant on va marcher sous le soleil couchant.

Tante Agathe

Ce texte m’a été inspiré par cet incipit d’Hervé le Tellier: « Tuer quelqu’un ça compte pour rien »

« – Tuer quelqu’un, ça compte pour rien ! Avait lancé tante Agathe, avachie dans son fauteuil roulant.

La famille, attablée autour du gouter funéraire, s’était retournée sur elle, Il y avait Bernard son cousin de Maubeuge avec sa femme Giselle au nez pointu, ainsi que Titi et Toto leurs jumeaux boutonneux de quinze ans.

-Mais enfin, qu’est-ce que tu veux dire par là, tante Agathe ? Questionna Bernard, la bouche pleine de crème au beurre.

-La mort fait partie de la vie… Avait répliqué la tante, l’air énigmatique.

-La mort naturelle, c’est certain ajouta Giselle, mais pourquoi parles-tu de « tuer quelqu’un » tantine ? Oncle Jacques a bien fait une crise cardiaque, non ?

A ces mots, tante Agathe se leva de son fauteuil roulant. Tous blêmirent. Jamais ils n’avaient vu la vieille debout. Souple et alerte, elle grimpa d’un bond sur la table, piétinant le gâteau crémeux et renversant les coupes de mousseux sur la nappe immaculée. Puis, elle entama son discours :

-Eh non les loulous, je ne suis pas infirme ! Eh non les loulous, votre oncle n’est pas mort de façon naturelle ! Eh oui les loulous, c’est moi qui ai fait le coup !

Devant les quatre paires d’yeux dilatés par la surprise et face aux quatre bouches béantes  pleines de gâteau, tante Agathe poursuivit :

Vous croyez quoi les loulous, que vos étrennes et vos cadeaux d’anniversaire je vais les payer comment, moi ? Si j’avais laissé le vieux vivre plus longtemps il aurait dilapidé toutes nos économies en femmes de mauvaise vie et en Ricard ! Ha, j’en ai vu défiler des Lolas, des Ginas et des Barbaras dans la chambre d’amis…Moi, je la bouclais et je restais bien sage dans mon fauteuil, mais en silence je ruminais : Tu vas voir mon coco quand je vais me lever, les p’tites bricoles qui vont te tomber dessus…

Et puis, il y a eu ce samedi 20 décembre. Jacques est revenu du centre commercial, les bras chargés de paquets. Moi je lui ai dit : Alors, on dirait que tu as trouvé des cadeaux de Noël pour les neveux ! Et lui, ce salopard, devinez ce qu’il  m’a répondu : Rien à foutre de la famille et rien à foutre de toi non plus, légume ! Tous ces paquets, c’est pour mes poulettes, mes p’tites greluches chéries ! Y a qu’elles qui me donnent du plaisir dans la vie ! Y a qu’elles qui vaillent le coup !

Alors, lundi dernier pendant qu’il était encore au lit avec une de ses satanées bonnes-femmes, je suis allée voir le Père Gauchet, il est un peu sorcier, celui-là… Il en revenait pas de me voir gambader, mais il m’a juré qu’il dirait rien et il m’a refilé sa mixture jaunâtre en échange de ma tarte aux noix. Moi, j’ai versé ça dans le potage du vieux dès le lendemain soir et pfit… crevé, rétamé, mortibus d’un coup, mon Jacques !

Et voilà comment j’aurai désormais les moyens de vous gâter mes chéris ! 

Sur ses paroles, tante Agathe reprit sa place dans son fauteuil roulant, sous les applaudissements chaleureux de sa famille.

-Tante Agathe, tu es la plus gentille des tatas ! » S’exclamèrent-ils tous en chœur.

La femme en deux

Gertrude Abercrombie Split Personality, 1954

Dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Trop longtemps que je te supporte

Avec ton bassin niais, et tes jambes pliées

Je me sens si légère tout à coup sans toi…

Surtout, ne reviens pas à la charge, je t’ai bien assez vu !

Va chercher un autre buste, une autre tête, d’autres bras

Un haut d’homme, pourquoi pas

Au torse puissant, aux biceps musclés, à la trogne carrée

Moi, je file en apesanteur, je suis si bien comme ça,

Même la queue d’une sirène, je n’en voudrais pas !

Et si je veux me souvenir de moi, de la moi entière,

Il y a l’ombre sur le mur, l’ombre de la longue tige bleue qui n’existe plus.

Alors, dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Je t’ai troqué contre un pichet,

J’y déverse mes aigreurs quand ça ne va pas,

Et c’est très bien comme ça.

Thé de dames

Pétronille et Eudoxie, installées dans le salon très « comme il faut » de Pétronille, bavardent.

P- Ma fille Marie-Geneviève est entrée au couvent 

E- Pourquoi ? Le fils du notaire l’a laissée tomber ?

P- Pas du tout, elle a simplement préféré prendre Jésus pour époux, elle s’appelle Sœur Saint Ignace maintenant

E- Et votre fils, le militaire ?

P- Toujours Cavalier…

E- Il aime beaucoup la viande ?

P- Oui, surtout la viande de cheval.

E- Comme j’aurais aimé que mon fils aussi soit Carnassier, malheureusement il est écrivain…

P – Ecrivain ?! Mais qu’écrit-il ?

E- Des salades dans une feuille de choux, aucune consistance…

P – Et votre second ?

E – Edgar ? Toujours aux ordres de mon mari, il contribue à la bonne marche de l’usine !

P – Non, je voulais parler de votre second fils

E – Ah…Anthelme …

P – Oui c’est cela, Anthelme, comment s’en sort-il avec ce prénom ridicule ?

E – Mal, très mal, mais c’est ce que nous souhaitions ! Si nous l’avons prénommé ainsi c’est pour qu’il ne fasse pas d’ombre à son aîné

P- Votre aîné Sostène, l’écrivain…

E- Oui, c’est cela, le scribouillard… d’ailleurs il écrit mieux par temps de brouillard !

P- Des brouillons je suppose ?

E- Oui, des brouillons… à propos de bouillon, auriez-vous un peu de potage ? Je meurs de faim !

P- Je suis désolée je n’ai que du thé vert et du cake anglais à vous proposer…

E- Quel dommage ! Je préfère le thé anglais et le cake vert…

P- Ne vous inquiétez pas, je vais arranger cela, Célestine ! Célestine !

Célestine, la bonne, arrive

C- Oui Madame ?

P – Pouvez-vous passer le thé vert et le cake anglais au mixeur, s’il vous plait ?

C – Mais Madame …

P – Obéissez !

C- A votre service, Madame …

Célestine repart en cuisine

E – Voilà comment il faut parler aux domestiques !

P – Sinon, ils finissent par vous bouffer toute crue !

E – Oui, de vrais cannibales ces gens-là … Un peu comme votre fils ?

P- Mon fils ?

E- Oui, votre fils, le Cavalier Carnassier …

P- Mais bien sur, vous avez raison, d’ailleurs il invite souvent Célestine à dîner…

E – Ils s’empiffrent de steaks tartares je suppose…

P- Oui, mais le vendredi ils ne mangent que des anguilles, c’est Sœur Saint Ignace qui le leur a ordonné !

E – Y aurait-il anguille sous roche ? Le ventre de votre Célestine m’a paru anormalement gonflé …

P – Pensez-vous ! Sœur Saint Ignace ne peut avoir lancé son frère sur le chemin du péché !

E – Qu’en savez-vous ?

P – J’en sais, ma chère, que vous êtes ici dans une maison respectable où l’on prend du thé vert et du cake anglais ou vice versa, à dix-sept heures pétantes tous les jours que Dieu fait !

E- Vous avez certainement raison ma chère…

Célestine revient de la cuisine avec la gamelle du chien pleine d’une drôle de mixture

C- Voici votre bouillie de cake au thé Madame

P – Mais … Pourquoi, Grand Dieu, la servez-vous dans l’écuelle du chien ?? Transvasez-moi cet entremet dans le service Wedgwood et plus vite que ça !

C : Bien Madame …

Célestine repart en cuisine avec l’écuelle. Pétronille et Eudoxie se regardent « en chiens de faïence ».

P un peu gênée par l’impair de l’écuelle – Heum, heum…

E gênée de voir P gênée – Heum, heum …

Célestine revient de la cuisine avec deux cuillers et deux assiettes à entremets remplies de l’infâme mélange

P – Voilà qui est mieux !

Pétronille et Eudoxie lapent le mélange comme des chiens

E – Exquis !

P- Je dirais même, divin !

Lettre du Lynx au Chat, son cousin

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Gatis Murnieks  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 393.

Je te laisse volontiers, coussins et canapés

Les genoux grassouillets de ta bonne maîtresse,

Les journées au salon, passées dans la paresse

Ô, je ne t’envie point la pâtée mollassonne !

Ni les petites croquettes toutes pleines d’hormones

Tu fais la patte douce, pour mendier les caresses

Tu offres des câlins pour flatter les humains

Et actives tes ronrons pour calmer les ronchons

Dans ton triste quartier, tu pars pour une virée

Puis tu rentres au logis, atrocement soumis.

Moi je reste distant, fier et indépendant

Je dors dans les sous-bois, je m’étale comme un roi

J’arpente mon territoire du matin jusqu’au soir

Je cherche les chevreuils, je chasse les chamois

Mes repas je n’les dois, qu’à mes propres exploits

Et quand l’instinct m’appelle, j’étreins une femelle

Je la mords dans le cou, la charme à tous les coups

Et puis je l’abandonne, pleine de ma descendance

Je m’enfuis par les prés, les steppes et les forêts…

Alors mon cher cousin, Gouttière ou Abyssin

Délaisse tes humains, et puis, viens, viens, viens, viens !

La grande (vue par « la petite ») suivi de : La grande (vue par le chat de « la petite »)

Encore une carafe, encore une carafe, encore une carafe… 

« Je bois des litres d’eau à chaque repas »  m’annonce t-elle. Elle a besoin de ces cascades d’H2O pour hydrater son immense personne !

Chez elle, tout est grand, je me tords presque le cou pour la regarder dans les yeux, ses yeux énormes comme ceux d’un cheval.

« J’ai soif, j’ai soif, j’ai soif ! » Même avec sa soupe il lui faut une carafe, alors, imaginez avec la pizza Napolitaine, le jambon cru ou le roquefort aux noix !

« C’est sec, j’ai soif ! »  Heureusement, elle accepte l’eau du robinet car je n’ai qu’un pack de Cristalline en réserve. Je la regarde mastiquer, déglutir et ingérer. Quand elle boit, je suis le voyage du liquide, de sa bouche géante à son gosier palpitant, c’est comme le cheminement d’un fleuve dans une gorge profonde.

« Encore, encore, encore ! » C’est surnaturel, elle n’est jamais rassasiée. Je la ressers.

Ses gros yeux reconnaissants sur ma main, ses larges narines frémissantes, ses lèvres mouillées avides. Et elle boit, comme une terre asséchée :

« Ça fait du bien … »

Elle se lève enfin, déplie son corps sans fin. Ses longs cheveux broussailleux comme du crin encadrent sa face aux traits démesurés. Son cou interminable porte sa tête comme le pied d’un réverbère ; Ciel ! Elle va voir la poussière sur mon armoire normande !  Mais non, elle préfère se concentrer sur l’infiniment bas et demande à ma minuscule personne : « Pourriez-vous m’indiquer les toilettes ? »

***

Aujourd’hui, un drôle d’humain femelle est venu à la maison. Elle était tellement haute que, même planqué en haut de l’armoire normande, j’ai cru qu’elle pourrait m’attraper. Mais elle n’a pas fait attention à moi, elle a juste enlevé ses sur-pattes et elle s’est dirigée vers l’endroit où on mange. Moi, je suis descendu de mon piédestal sans faire de bruit et je suis allé renifler les sur-pattes. Nom d’un rat, qu’est-ce que ça sentait fort ! Plus fort même que ceux de mon humain mâle !

Et puis, je me suis occupé à observer l’intruse. Elle n’avait pas l’air tellement intéressée par la bonne pâtée que mon humaine lui servait ; pourtant, moi, je peux vous dire que ça sentait bon ! Pour finir, elle a quand même tout avalé, dommage pour moi…

Ce qui lui plaisait vraiment c’était le truc machin chose incolore que je déteste moi, l’élément mouillé où je n’aime pas mettre les pattes ni le museau. Elle en ingurgitait des bols, des bols et des bols !

A la fin de son repas, elle s’est levée, on aurait dit un lynx à deux pattes tellement elle était grande. Elle est allée vers le petit coin qui pue les déjections de mes humains. Moi, j’ai eu la trouille qu’elle m’écrase alors je me suis caché sous la commode. Ses pieds étaient tellement larges et tellement longs ! Si j’avais pas eu si peur je me serais approché pour les mesurer avec ma queue, mais j’ai préféré pas me risquer.

Et puis elle est partie, mais son odeur de femelle dominante est restée longtemps dans la maison, alors moi, je suis allée faire un tour au jardin pour respirer l’air frais.

L’Oiseau posé et l’Humain



Le  texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Zo Razafindramamba dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 384.
 

– Dis donc, l’Humain, tu voudrais bien faire comme eux, hein ? Voler dans les airs …

– Je ne peux rien te cacher, l’Oiseau posé… Et toi, pourquoi ne batifoles-tu pas dans le ciel avec tes pareils ?

– Parce que je parle avec toi, l’Humain, c’est plus confortable d’être à la même hauteur pour discuter, ne crois-tu pas ?

– Et quel intérêt trouves-tu à me faire la conversation ?

– Je t’occupe, je suis solidaire de ton « non envol »

– Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu me dois ?

– Rien, je le fais gratuitement, il n’y a que vous, les humains, qui avez toujours besoin d’une raison, d’un intérêt.

– Tu as pitié de moi, c’est ça ?

– Un peu oui… quand on vous observe de là-haut, coincés dans vos villes irrespirables avec vos morceaux de chiffons sur le nez et vos yeux tristes, oui vous êtes pitoyables les humains.

– Alors pourquoi on ne peut pas s’envoler, nous ? Echapper à nos tourments terrestres, faire comme vous, des rondes dans le ciel, au dessus des neiges éternelles…

– Parce que vous ne méritez pas ce bonheur, l’Humain, c’est tout …

– Alors envole-toi, l’Oiseau posé, ne demeure pas auprès de moi puisque je ne vaux rien !

– Je reste parce que j’ai encore un peu d’espoir, l’Humain, encore un peu d’espoir en toi.

Le bouquet

Le  texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de David Shoykhet dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 381.

Aujourd’hui, il m’a offert un bouquet. Des tulipes.

Je n’avais que ce vase ordinaire, alors je les ai mises dedans. Je n’ai pas su bien les disposer, j’ai tellement peu l’habitude de recevoir des fleurs…

Il y en a trois rouges et trois jaunes, avec un peu de gypsophile pour habiller le bouquet, pour qu’il paraisse plus gros…

Les tulipes se font belles sous l’abat-jour comme des starlettes sous un projecteur, elles s’épanouissent à vue d’œil depuis six heures que je les observe, et que moi, je dépéris.

C’était à midi ce dimanche, il est rentré du marché avec un rôti, des carottes, quelques clémentines et ces fleurs. Il a dit : « Pour toi, ma chérie » et puis il est allé ranger les courses dans la cuisine. Quand il est revenu au salon, je cherchais le vase tubulaire dans l’armoire. Il était planqué tout au fond, derrière le service en porcelaine de notre mariage et les verres en cristal de sa mère qu’on ne sort qu’à Noël. C’est tellement rare qu’on m’offre des fleurs…

J’ai sorti le vase et il m’a dit : « J’ai oublié d’acheter le pain, je reviens tout de suite » Il avait un drôle d’air… l’air de se demander s’il jouait suffisamment bien la comédie ; mais ça, je m’en rends compte seulement maintenant, après mes six heures d’observation de ces satanées tulipes. Sur le coup, j’ai simplement dit : «  D’accord, chéri, je mets le rôti et les carottes dans la cocotte en t’attendant » Lui, il a répondu : «  Parfait, à tout de suite »

Maintenant, cela fait plus de douze heures que je fixe ces stupides tulipes dans leur vase tubulaire, et je pense à un autre bouquet, un bouquet de trente-six roses rouges qui n’a pas besoin de gypsophile pour paraître plus gros…ce bouquet de trente-six roses rouges que mon mari est en train d’offrir à une autre.