Monologues indicibles

kkkkkkkkkkkkkkkkkkkkkk

© Nick Cooper

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Nick Cooper dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 322.

 

Lui : Je me sacrifie à la sortir et qu’est ce qu’elle fait ? La gueule, comme d’habitude … Eh bé… si j’avais su je l’aurais laissée devant sa tisane et j’y serais allé avec Rosita, au Kaffe Perro Negro.

Elle : Allez bois, bois-la ta bière, mon gros et savoure-la bien, parce que ce que tu ne sais pas, c’est que c’est la dernière !

Lui : Avec Rosita, au moins, on aurait trinqué et puis elle m’aurait complimenté sur ma tenue ! Franchement ces deux écossais, celui de ma casquette et celui de ma chemisette, c’est pas la classe ?

Elle : Je les ai vus les SMS qu’il échange avec sa poule depuis deux mois… Rosita… quel prénom de pèquenaude, du genre à aimer son accoutrement de clown, tiens !

Lui : Mais, l’autre là, elle en a rien à faire de mon look, elle regarde la carte avec son air de lamproie mal péchée… je suis sûr que dans deux minutes elles va me dire : Y a rien qui me plait, tout est gras dans ce bistrot !

Elle : S’il croit que je cherche une salade composée sur le menu, il se fourre le doigt dans l’œil ! Rien à faire de la bouffe! La seule chose que j’attends, c’est qu’il tombe raide avec ce que j’ai versé dans son verre !

Lui : C’est bien la dernière fois que je me la traîne, la bourgeoise ! A partir de demain c’est Rosita non stop : j’me taille, j’me tire, j’me barre, j’me fais la malle et j’me fais la belle Rosita tous les jours !

Elle : Ma mère m’avait bien prévenue quand je me suis mariée : Tu verras, les hommes, ils sont toujours fourrés aux cabinets ! Eh bé ça a encore pas loupé : à peine sa bière servie qu’il s’est précipité « chez les Messieurs » ! Moi j’avais prévu le coup (merci maman) et j’ai balancé la poudre dans sa pinte !!

Lui : Un petit pipi et me voilà prêt à vider mon verre cul sec pour écourter cet affreux tête à tête avec ma femme. C’est bizarre, elle a un drôle d’arrière goût, cette blonde …

« Garçon !! Garçon—— Gar—————çon————- gar——————- »

MH

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Le poète, la danseuse et le ramoneur

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Le poète vivait avec la danseuse dans une petite chambre de bonne, sous les toits à Montmartre. Cliché me direz-vous ? C’était pourtant leur vie et la danseuse était la source d’inspiration du poète. Il n’avait qu’à la regarder virevolter dans la chambrette pour que lui viennent les mots les plus touchants et les vers les plus charmants. Mais un jour, un ramoneur vint vérifier la cheminée de leur nid douillet ; il était tout de noir vêtu et avait le visage noir lui aussi. Le ramoneur fit peur au poète qui préférait voir la vie en rose bonbon comme le tutu de la danseuse ou en bleu pale comme le ciel de Paris au mois de mars. La danseuse prit un air bête en regardant le ramoneur faire son travail dans la cheminée. C’était l’air bête du coup de foudre, de l’amour inexpliqué ; alors quand il en eut fini avec ses brosses et ses raclettes, la danseuse entraîna l’homme de suie sur les toits de Paris pour un ballet léger, un peu comme dans Mary Poppins. Le poète resta seul, terrassé, sur sa chaise de paille, cette vieille chaise qu’ils faisaient craquer en s’asseyant à deux dessus avec la danseuse. Là, elle ne craquait plus, pas plus que la danseuse ne craquait désormais pour les yeux délavés du poète.
Le lendemain, elle revint, pour chercher ses affaires. Le ramoneur se tenait sur le seuil, prêt à porter les deux valises en carton mâché. Le poète garda la tête baissée, même quand la danseuse déposa l’incroyable boule de verre sur la table usée.
« Pour t’inspirer… » dit-elle au poète en lui déposant un baiser sec sur la joue. Puis elle fila, joyeuse, avec ses bagages et son homme tout neuf.
Pendant six jours et six nuits le poète resta prostré. Le septième jour, il se leva pour manger un quignon de pain dur et boire un verre d’eau du robinet, quand tout à coup, son regard fut happé par la boule de verre. Dans la petite chambre, l’incroyable objet brillait comme un astre. Le poète s’en saisit et y vit des images qui l’inspiraient et d’autres qui le repoussaient, des cancrelats et des ballerines, des étoiles et des crachats …Il approcha encore l’objet de son visage, et alors, son œil se transforma en une multitude d’orbites qui l’observaient et le transperçaient. C’était comme si ses yeux s’enfonçaient dans son crâne pour sonder son âme et ses idées. Le poète se sentit épié, débusqué, révélé à lui-même. Il n’aurait donc plus jamais de secrets, de pensées intimes ni surprenantes ? Il serait condamné à tout savoir d’avance. Plus d’inspiration possible, plus de rêves. Le poète était désespéré, plus encore que par l’abandon de la danseuse. Il lâcha l’incroyable boule, se dirigea vers la fenêtre et se jeta en bas de sa rue.

Sur le plancher de la chambre, des centaines de strophes, de songes et de rimes rampaient au milieu des morceaux de verre brisé.
Sur l’asphalte, des dizaines de badauds fixaient la tête vide et éclatée du poète.
Sur un nuage noir, la danseuse et le ramoneur commençaient à se déchirer.

MH

Inconscient

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Ce texte m’a été inspiré par la photo et le mot proposés dans le cadre de l’atelier d’écriture numéro 3 d’octobre sur le blog d’AMPHYGOURI. https://amphygouri.wordpress.com/2018/10/01/atelier-decriture-3-octobre/

 

Au lieu d’un chiffre, l’écran du pèse-personne marquait « INCONSCIENT » Juste ce mot, Inconscient, comme si la balance me jugeait ! Elle n’avait même pas pris la peine de m’indiquer mon poids, elle m’insultait purement et simplement !
Inconscient, je ne m’en remettais pas… ridicule en réalité d’être vexé par cette machine insolente… c’était pourtant le cas.
Pour en arriver à cette conclusion, elle avait dû comptabiliser tous les boudins noirs, tous les écrasés de pommes de terre, les camemberts et autres roqueforts accompagnés de p’tits ballons de rouge que j’avais ingurgités ces derniers mois … sans compter les mille-feuilles, les babas au rhum et les tablettes de chocolat !
Avec le mépris le plus total, ma balance estimait donc inutile de m’annoncer mon poids pour s’en tenir à ce jugement sans équivoque : Inconscient
Comment réagir ? Me mettre au régime pour lui faire plaisir ? Prendre en compte l’avis subjectif de cet engin de malheur et me mettre au vert ? Avais-je donc assez peu d’amour propre pour me soumettre face à cette accusatrice ?
Peut-être cette balance voulait-elle me sauver d’un péril de santé, d’un excès de cholestérol ou de triglycérides …Etait-elle finalement mon alliée ? J’hésitais à demander conseil à un ami … Paul n’allait-il pas me croire fou si je lui disais que ma balance maniait mieux les mots que les chiffres …
L’air de rien, je l’invitais à dîner et lui concoctais un copieux souper : foie gras, cassoulet, brie de Maux et gâteau basque en dessert, le tout accompagné d’un Sauternes et de trois bonnes bouteilles de Bordeaux.
– « Dis donc, mon Paul, on a bien dû prendre deux kilos en une soirée avec mon menu ! Tu ne m’en veux pas trop ? J’aurais pu te faire une salade verte et des œufs durs, mais bon…Tu veux qu’on vérifie tout de suite sur ma balance ? Je crois qu’elle est assez exacte.

Malgré les protestations de Paul, qui, en bon vivant, n’était absolument pas traumatisé par son poids, je le poussai de force vers ma salle de bains, lui retirai ses boots et le soumis à la pesée. « 92,500 » telle fut la réponse objective de l’infernale machine.

– A ton tour maintenant ! » s’amusa Paul

J’esquivai, lui racontant que si je retirais mes vieilles charentaises, cela risquerait d’occasionner de trop déplaisants effluves pour son odorat sensible…. Mais, dès qu’il fut parti, je me décharentaisisai et me précipitai sur l’engin démoniaque : « INCONSCIENT » L’invariable mot m’était donc réservé malgré l’embonpoint de Paul aussi dramatique que le mien.

Y avait-il une dimension affective dans tout cela ? Cette balance était la mienne et comme une fidèle compagne, elle s’inquiétait pour moi alors qu’elle se fichait royalement de Paul.
Attendri par cette pensée j’eu tout à coup le désir fou de lui faire plaisir, de la contenter, je voulais qu’elle m’admire qu’elle me trouve séduisant, qu’elle me félicite pour mes efforts.
Ainsi, j’entamai un régime draconien : au petit déjeuner, thé sans lait et sans sucre avec une biscotte sans sel et sans beurre ; au déjeuner : demi concombre sans vinaigrette, filet de cabillaud sans matière grasse accompagné d’épinards non assaisonnés et une pomme en dessert ; dîner : soupe de légumes verts, puis, petite tasse de fromage blanc zéro pour cent sans sucre bien évidemment.

Après trois semaines de cette diète, j’osai enfin affronter de nouveau ma balance et c’est le cœur battant que je posai les pieds sur elle.

« JE T’AIME » furent les mots délicieux qu’elle afficha !

Depuis que je suis mon régime, j’ai perdu mon ami Paul, il ne supporte ni les biscottes, ni le fromage blanc zéro pour cent… mais qu’importe puisque je vis heureux et comblé avec une merveilleuse balance qui m’adore et que j’aime follement en retour !

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous une relation particulière avec votre balance ?

Monsieur Gustave et le bruit

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Très chère Mademoiselle Colette, la silencieuse,
Je vous adresse cette lettre, que je glisse avec toute la discrétion qui n’est pas la vôtre, sous votre paillasson.
Il est midi et je suppose que vous dormez encore du sommeil de celles qui dansent et chantent toute la nuit pour plaire à leur voisinage.
Grace à vous, ce matin, je n’ai pas usé les piles de mon transistor… j’avais comme une envie de silence après cette nuit enchantée par vos puissantes vocalises et les notes suraiguës émises par vos convives.
Mon pauvre plafond résonne encore de vos rocks, de vos jerks et de vos chachachas.
Alors, si mon chat Filibert avait le malheur de vous réveiller dans une heure ou deux avec son effroyable, son insupportable, son tonitruant miaulement pour réclamer sa pitance, sachez que je suis par avance confus, honteux, et malheureux de vous infliger un tel calvaire auditif.
Une dernière chose, quand vous emprunterez l’escalier pour NE PAS venir me faire vos excuses, faites bien attention à la treizième marche : l’un de vos délicats invités y a déposé une substance visqueuse et très malodorante avec laquelle ma charentaise droite a eu le malheur d’entrer en contact.
Si par le plus grand des hasards vous ne possédiez pas de « balais-serpillère » pour venir à bout de cet immondice, sachez que Madame Simone, notre douce concierge (qui a elle aussi pleinement profité de votre soirée musicale) vous attend de pied ferme à la loge avec ledit balais.
Toutes mes non-amitiés, votre dévoué voisin du dessous, Monsieur Gustave.
MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà écrit une lette ironique à un voisin indélicat ?

La tigresse de l’immeuble

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La brave concierge avec son chat sur les genoux, ses odeurs de potage, ses ragots, son tricot et son éternelle envie de rendre service, c’est pas moi !
Je m’appelle Belette, j’ai vingt-cinq ans, je porte des slims et des talons hauts, je déteste les chats et j’en ai rien à faire que le cochon du quatrième couche avec Madame Boulard, la femme du docteur du rez-de-chaussée.
Si je suis là, c’est parce qu’avec mon diplôme d’esthéticienne, j’ai pas trouvé autre chose, et qu’un logement de fonction en plein cœur du quinzième, c’est pas négligeable.
L’autre jour, la Colbèque est venue toquer à ma loge. D’habitude, j’ouvre jamais parce que je supporte pas qu’on me dérange quand je regarde Sex and the city ; mais là, j’attendais mes escarpins de chez Zalando et j’ai cru que c’était le livreur.

– Dites donc, Belette, vous avez vu l’état du hall ? Vous n’allez pas me faire croire que vous avez passé la serpillière ce matin ?
– Bé si, j’l’ai passée ! Mais Nini, la coiffeuse qui perd ses cheveux, est rentrée juste après avec Bouclette, son caniche qui perd ses poils !
– Ah bon ? Pourtant ce sont des miettes que j’ai vu traîner moi …
– Ah ! ça, c’est le petit dernier des Boulard. Il a tellement peur de se perdre en rentrant de l’école, qu’il laisse des miettes comme le Petit Poucet, j’vais quand même pas balayer pour traumatiser le pauvre gosse, déjà que sa mère couche avec le cochon du quatrième …
Là, elle a plus su quoi répondre, la Colbèque. Faut dire qu’elle m’a jamais grillée quand je mange mes cookies en faisant le hall. Merde, quoi, faut bien que je prenne des forces, moi !
Je lui ai claqué la porte au nez et j’ai repris le vernissage de mes orteils avec la super nuance vert pomme qu’ils font chez Monop. Le vieux prof du cinquième, celui qui collectionne des p’tites bêtes épinglées, il kif trop mon vernis. L’autre jour, il m’a dit : Mademoiselle Belette, vos ongles de pieds sont semblables à des ailes de mante religieuse… Moi, j’ai pas trop su quoi penser et puis comme j’ai vu qu’il avait le sourire niais du mec amoureux, j’ai compris que c’était un compliment. Du coup, je mets plus que ce vernis parce que le vieux, il touche une sacrée bonne retraite, à ce qu’il parait, et comme il doit plus en avoir pour longtemps, ça pourrait être une super combine pour moi. Bien sûr, il faudrait que je passe à la casserole de temps en temps, mais bon … Et puis si ça se trouve… même pas ! Il est tellement vieux… on dirait l’arrière grand-père de ma grand-mère !

………………

Ce matin j’ai décidé d’agir. A huit heures, j’étais déjà au top : slim noir en cuir, sandales à talons, petit haut en dentelle du même vert que mes ongles, raffinement max, quoi ! J’ai commencé à faire mon hall dès la demie pour pas louper le vieux quand il va acheter son tabac. Mais justement il est pas descendu.
Heureusement, j’ai vu pas mal d’autres trucs intéressants : la Colbèque en déshabillé noir à pois rouges entrain de tirer l’oreille du p’tit Boulard à cause de MES miettes: Mais c’est pas moi, M’dame, j’mange jamais de gâteaux, j’suis diabétique !
Le cochon du quatrième entrain de mettre une main aux fesses de Nini la coiffeuse et se faire mordre le mollet par son chien Bouclette.
Et Madame Boulard sortant de chez elle comme une furie (à tous les coups, elle espionnait par son œilleton) et gifler le cochon sur les deux joues …dingue !
Le mec du quatrième, il était rouge comme mon soutif, il m’a demandé : Vous auriez pas du désinfectant pour ma jambe et des glaçons pour ma figure ? Alors je lui ai répondu : Les cochons d’appartement ça va se faire soigner chez le véto, pas chez la concierge !
Du coup, il a filé. Il a jamais rien tenté avec moi, même quand je passe l’aspi sur son palier…je crois qu’il a un peu peur mais je suis sûre qu’il me mate par son œilleton, j’entends sa respiration derrière la porte à chaque fois.
Et puis, le Docteur Boulard est revenu de son cabinet vers dix heures (je le vois jamais partir parce qu’il y va hyper tôt, avant huit heures.)

-Votre journée est déjà finie, Docteur ?
-Non, mais j’ai une consultation à domicile dans notre immeuble, Belette, c’est Monsieur Scribard, le vieux professeur du cinquième, il n’est pas bien du tout…
– Ah ! c’est pour ça … Pas bien du tout ? Déjà ? Bé j’ai intérêt à faire vite, moi !
– Que voulez-vous dire Belette ?
-Heu, rien d’important, Docteur, faut que je me dépêche de finir mon hall, des fois que le vieux professeur aurait besoin que je lui fasse ses courses.
-En effet, Belette, en effet, je vous tiendrai au courant, je monte le voir.
Moi, je suis retournée à ma loge, le hall, il avait jamais été aussi propre et ça me disait rien de m’attaquer aux paliers des cinq étages. Tout ce que je voulais faire, c’était penser à mon avenir d’héritière devant un bon café.

………………

Au bout d’une demi-heure, le Docteur Boulard a toqué :
– C’est le cœur, Belette, il ne doit faire aucun effort et bien sûr, plus de tabac. Je vous confie son ordonnance, vous lui monterez ses médicaments avec ses provisions, voici sa liste. Il ne voulait pas que je vous demande ce service, de peur de vous déranger, mais je lui ai dit que vous le feriez avec plaisir.
– Ca marche, Docteur. Alors c’est le cœur… Pauvre vieux… Je veillerai à ce qu’il reste bien au calme.
– Merci Belette. Et au fait, avez-vous vu passer mon épouse ce matin ? Elle devait être au presbytère à neuf heures pour aider Monsieur le curé à préparer les jeunes communiants, j’espère qu’elle n’a pas oublié…
– Heu non… heu… si je l’ai vue, oui, tôt ce matin, elle avait l’air bien remontée… enfin je veux dire…en pleine forme !
– Ah très bien, merci Belette, bonne fin de journée.

Et dire que j’avais couvert cette salope de mère Boulard, j’étais vraiment trop bonne, j’aurais mérité la légion d’honneur des concierges ! Mais bon, les honneurs c’était pas vraiment mon truc, ce qui comptait, c’était le fric et je savais que j’en aurais bientôt plein les poches.

………………

J’étais montée jusqu’au cinquième par l’escalier (l’ascenseur ça me fait flipper)
Sur le palier, ça sentait bizarre, un mélange de formol et d’acide.
– Toc, toc, toc, c’est Belette, je vous apporte vos médicaments et vos provisions !
– Oh, c’est vous chère Mademoiselle Belette, mais entrez donc, c’est ouvert…
Il était dans son fauteuil, face à une grande table couverte de livres, de classeurs et de boites.
– Comme c’est gentil à vous de rendre visite à un vieux cloporte comme moi
– Mais c’est normal, voyons et vous n’avez rien d’un vieux cloporte Monsieur Scribard ! Voici vos médicaments et vos courses.

Alors, il avait voulu me montrer toutes les bestioles qu’il collectionnait dans ses boites : des coléoptères de France, de Madagascar et du Cameroun, des araignées énormes, velues et noires, d’autres transparentes et minuscules, des papillons de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des Morphos bleus, des européens jaunes, des papillons Monarques qui migrent chaque année du Canada au Mexique. Puis il m’avait dit :
– Et maintenant je vais vous présenter vos sœurs…
Mais il avait été pris d’un coup de fatigue juste au moment où il allait ouvrir la dernière boite, alors je lui conseillai de se reposer en lui disant que je reviendrais le lendemain vers treize heures.

Cette nuit là, j’ai fait des tas de rêves bizarroïdes : l’immeuble avait la forme d’une grosse ruche ; la porte de l’appartement du rez-de-chaussée (celui des Boulard) c’était une toile d’araignée, derrière laquelle était postée une énorme mygale avec la tête de Madame Boulard. Dans ses fils, deux pauvres bestioles se débattaient : un mille-pattes à tête de cochon et une grosse fourmi, sa mallette de docteur accrochée à une de ses pattes. Puis, je voyais l’ascenseur s’ouvrir et il en sortait une sauterelle à tête de caniche avec un cafard en laisse !
Sur la deuxième marche de l’escalier, un petit puceron, son cartable sur le dos, grignotait des miettes de cookies, quand tout à coup surgit une coccinelle vorace à tête de Colbèque qui le croqua tout cru !
Je me réveillai en sueur à quatre heures du matin.

Ce jour-là, j’ai pas fait mon hall, j’étais crevée et j’en avais rien à battre que la Colbèque râle, de toutes façons je lui ouvrirais pas, le livreur de Zalando était passé la veille pendant que j’étais au cinquième et j’avais trouvé mon colis devant la porte de ma loge.
Du coup, je passais la moitié de la matinée à réfléchir à la tenue super classe que je porterais pour retourner voir le vieux vers treize heures.
Evidemment, j’allais mettre mes nouveaux escarpins : verts comme mon vernis et ouverts au bout pour laisser dépasser mes orteils assortis. Et si je tentais le vert intégral ? Mon petit haut de la veille (il sentait un peu la sueur, mais ça exciterait le vieux), et ma jupe crayon vert printemps de chez H&M. Oui, ce serait top !
Apres le déjeuner, j’ai voulu monter discrètement au cinquième. Manque de bol, y avait le p’tit Boulard qui pleurnichait sur la troisième marche de l’escalier, la Colbèque qui hurlait après Bouclette parce que la pauv’bete avait pas pu se retenir avant d’arriver au caniveau, Nini la coiffeuse qui traitait la Colbèque de raciste anti-chien frisé, et le cochon du quatrième qui tentait un pinçage de fesse sur Nini voyant que Bouclette, la queue entre les pattes, était trop penaude pour penser à mordre. Il ne manquait que Madame Boulard, planquée derrière sa toile d’araignée, heu …, derrière son œilleton et bien sûr le vieux du cinquième, malade et le Docteur, au boulot comme d’hab.
Quand ils m’ont vue, ils ont tous arrêté de bouger et de parler, on se serait cru au musée Grévin. Même Bouclette avait plus envie de sortir. Moi, j’en ai profité pour monter les marches quatre à quatre (malgré la jupe crayon) avant que la Colbèque réalise qu’elle m’avait pas encore engueulée pour le hall.
Là haut, j’ai retrouvé le vieux Scribard, il était plus en forme que la veille, les médocs avaient dû commencer à agir. Il m’a dit :
– Mademoiselle Belette vous êtes le plus beau spécimen que j’ai jamais trouvé, approchez, approchez, venez voir vos sœurs.

Et là, j’ai vu les mantes. Il y en avait une dizaine. Chacune rangée dans son cercueil de carton. Il m’a expliqué : Voyez-vous, Mademoiselle Belette, les cinq petites, ce sont les mâles, ils sont plus minces aussi, et ont moins de caractère. Mais les reines, les magnifiques, celles qui vous ressemblent, ce sont ces cinq autres, les femelles. Admirez leur visage triangulaire et leurs yeux en amande comme les vôtres, leurs jambes longues qu’on appelle « ravisseuses » et leur sublime robe verte, ce sont les tigresses de l’herbe !

………………

Je m’appelle Pedro et j’ai vingt-quatre ans. Je porte des jeans et un tee-shirt blanc. J’aime tout le monde et je siffle toute la journée, une vraie cigale ! J’ai eu ce job dans un immeuble du quinzième, parce que l’ancienne concierge, Belette, elle a plus besoin de travailler. Elle s’est fait épouser par un vieux prof qui habitait au cinquième. Le soir de leur nuit de noce, personne a pu dormir dans l’immeuble, ça c’est Mademoiselle Colbèque, la vieille fille du deuxième étage, qui me l’a raconté, parce que moi, j’ai pris mes fonctions qu’une semaine après. Il parait que le jour du mariage, quand le drôle de couple est arrivé dans le hall, tous les résidents étaient là pour jeter des confettis. Même que c’est Mademoiselle Colbèque qui a balayé après, parce que Belette, c’était plus son travail. Les mariés, ils ont monté les cinq étages à pied parce que Belette, elle a la trouille de l’ascenseur, il parait que le vieux il a essayé de dire que ça serait trop dur pour lui mais qu’elle a répondu : Allez mon cloporte adoré, fais un p’tit effort pour ta tigresse de l’herbe !
Le Docteur Boulard, il a été choqué et Nini la coiffeuse aussi, parce que même sa Bouclette elle a droit à l’ascenseur. Mais ils ont rien osé dire, parce que la Belette, y a pas grand monde qui lui tient tête. La nuit, elle a poussé des cris de minuit à cinq heures du matin non-stop, même que Madame Boulard, la femme du docteur elle a dû mettre des boules Quies dans les oreilles de son fils pour pas qu’il pose des questions gênantes. Et puis le lendemain matin, Belette est descendue. Elle avait mis des lunettes de soleil vertes assorties à sa tenue, ça c’est Nini qui me l’a dit. Elle s’est approchée de la loge, et elle a épinglé un mot sur la porte :

J’ai l’immense tristesse de vous annoncer le décès de mon cher époux Léon Sribard, mort dans son sommeil à l’aube du 26 avril 2017, Belette Scribard

Le Docteur Boulard est monté au cinquième dans la matinée et il a confirmé le décès. Arrêt cardiaque. Depuis, il adresse plus la parole à la Belette. D’ailleurs, y a guère que moi qui lui parle, même si elle me reproche souvent que le hall est pas impeccable. Mais dans le fond, je crois que je lui plais bien et je me dis que ça pourrait être une super combine pour moi, parce que Belette Scribard, c’est une veuve pleine aux as !

MH

Petite questionnette: Et vous, comment est l’ambiance dans votre immeuble ?

Mon texte a inspiré Ann EL qui l’a magnifiquement illustré par le dessin ci dessus. Vous pouvez d’ailleurs découvrir toutes ses œuvres sur:  https://annelsprayetdentelle.com

 

La Société des Moi

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Gilberte, une petite femme négligée au corps malingre pénètre les locaux flambant neufs de la « Société des Moi » située sur une élégante rue du chic-issime seizième arrondissement. Sur la plaquette de l’organisme que Gilberte a en main, on peut lire :

La Société des Moi (SdM) est née d’une évidence : personne ne peut être à deux endroits en même temps. Et pourtant… Dans un monde fait de contraintes et de corvées, qui n’a jamais rêvé de prendre du bon temps et d’envoyer quelqu’un d’autre accomplir une obligation à sa place ? La SdM met à votre disposition une team mondiale de doubles professionnels qui deviendront autant de « moi » que vous en aurez besoin.
Lors de votre entrevue avec Gwendoline, notre charmante hôtesse parisienne, celle-ci établira une fiche personnalisée afin de définir vos besoins et sélectionner le « moi » le plus apte à vous remplacer pour votre corvée.
Précision : nous ne sommes pas une société de sosies ni d’imitateurs.

– Bonjour chère Madame, je me présente, Gwendoline ; décrivez-moi votre corvée en deux mots.
– Voilà, mon mari m’offre une croisière sur le Nil en mai …avec lui.
– Et c’est un problème ?
– Oui, je déteste les croisières et j’adore les mois de mai à Paris
– Et votre mari, vous le détestez ou vous l’adorez ?
– Couci-couça
– Ah …Je vois où ça coince …
– Disons que je préférerais rester à Paris en mai avec Pato
– Pato c’est votre amant ?
– Non, Pato c’est mon chien
– Et vous êtes la chienne de votre chien ?
– Non, pas exactement, mais j’ai une chienne de vie… S’il vous plait, venons-en aux services que vous proposez
– Techniquement, il me serait plus facile de faire intervenir un remplaçant pour garder votre chien qu’une femme pour partager la cabine de votre époux.
– Oh, ça, je veux bien le croire, parce que Pato est d’une compagnie autrement plus agréable que mon mari, MAIS CE N’EST PAS CE QUE JE VOUS DEMANDE !
– Ce serait pourtant la formule la plus économique pour vous …
– Mais qui vous dit que je suis fauchée ??
– Je ne sais pas moi … votre manteau, votre sac, vos chaussures…
– Je porte ce qui plait à Pato !
– Et ce qui plait à votre mari, c’est quoi ?
– Les dessous affriolants et les pétasses
– Alors pourquoi vous invite-t-il VOUS à faire cette croisière ?
– Parce qu’il essaie de se soigner
– Et vous avez envie qu’il guérisse ?
– Je m’en fiche, tout ce que je veux c’est rester en mai à Paris avec Pato !

Gwendoline isole son cerveau quelques minutes pour réfléchir intensément à cette situation délicate.
Pendant ce temps Gilberte pense à son gentil Pato qui attend sa pâtée et à son emmerdeur de mari qui attend sa soupe, quand tout à coup, la voix triomphante de Gwendoline la fait sursauter :
– Pour votre premier contrat chez nous, j’ai le plaisir de vous offrir la formule gratuite de la Société des Moi
– Ah bon ? Et de quoi s’agit-il ?

Sur ces mots, la belle Gwendoline fait glisser sa jupe fendue au sol et déboutonne son chemisier de soie, laissant apparaître de superbes dessous en dentelle rouge.

– C’est moi qui partirai en croisière avec votre mari !

MH

Questionnette: Et vous pour quelle corvée feriez-vous appel à la « Société des Moi » ?

 

Sandra et le miroir

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Seule devant la coiffeuse, Sandra apporte les dernières finitions à sa beauté, sa beauté exceptionnelle. Elle sait qu’elle est la plus belle, elle n’a pas besoin de demander au miroir, comme dans le conte. Mais elle n’est plus la plus jeune ; Lila est dans les parages, Lila rode tout le temps du côté d’Olivier et elle sera encore là ce soir à minauder et à tanguer de la croupe dans le grand salon doré.
Sandra a mis sa robe la plus spectaculaire, échancrée jusqu’à la chute des reins comme celle de Mireille Darc dans « Le grand blond » Et puis la sienne est tout en dentelle, en dentelle faite main. C’est Olivier qui lui a offerte pour se faire pardonner un énième mensonge, une nuit ailleurs, une nuit sans elle. Il a mis le prix ; il a dû sentir que sans cela, Sandra serait partie. Mais Sandra aime le beau, Sandra aime le luxe, elle ne peut y résister.
Tout à l’heure, dans le grand salon doré, elle va rire et sourire, montrer ses belles dents blanches et son rouge à lèvres velouté. Là où Lila passera, elle repassera derrière comme une panthère marquant son territoire. Elle recouvrira le parfum Chanel convenu de son Guerlin, tellement plus chic, tellement plus enivrant. Elle charmera les hommes, dansera avec tous, ignorera Olivier pour qu’il boue de rage dans son smoking bleu nuit. Elle méprisera toutes les femmes, même Brigitte Frasol et son nouveau lifting trop bien réussi. Elle ne sera aimable qu’avec Lila pour mieux l’observer, mieux la cerner, mieux jauger le défi.
Et puis, vers minuit, son fond de teint commencera à se craqueler, son rouge velouté à se fissurer sur ses lèvres trop sèches. Imbibée de champagne, elle n’aura pas le courage d’aller se repoudrer, de toutes façons, elle n’aurait pas la main assez sûre.
Dans le grand salon doré, devant l’assemblée hilare, devant une Lila triomphante et un Olivier embarrassé, elle redeviendra cendrillon, le visage défiguré par les fards coulants et sa robe majestueuse désenchantée par un corps fatigué, racorni et anguleux comme un cintre de fer.

Sandra se penche sur sa coiffeuse et verse du démaquillant sur un rond de coton. Sous l’épaisse couche de mensonge, apparaissent les rides et les sillons de la quarantaine. Elle fait glisser la robe féerique à ses pieds, sa chute de reins est encore pas mal, mais ses seins délestés de leurs coques en plastique ressemblent à deux tulipes fanées.

Il est vingt heures, la fête va commencer, Sandra va se coucher.

MH

Ce texte m’a été inspiré par le merveilleux dessin d’Ann EL dont vous pouvez découvrir les œuvres délicates sur https://annelsprayetdentelle.com  Il y aura d’autres complicités entre nous, tantôt Ann se nourrira de mes histoires pour créer, tantôt c’est moi qui m’inspirerai (comme ici) de ses œuvres pour inventer des histoires …

 

Ginette et la chambre forte

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Mortibus, Gérard, raide, trépassé, crevé ! Mais pas à cause du gras. Pourtant, on peut dire qu’il en aura bouffé de la cochonnaille tout au long de sa vie, mon mari : les rillettes d’oie sur ses tartines au petit dèj, le sauciflard à l’apéro, la belle échine de porc avec ses fayots à midi et l’andouillette à la moutarde ancienne le soir. Et bé vous le croirez ou non, c’est le jour où il a décidé de se mettre au vert qu’il y est passé : étranglé par un fil de haricot !
Pour ses funérailles, j’ai pas eu à me poser de questions, Gérard, il avait toujours dit :       « J’veux finir bien rôti, comme un cochon de lait à la broche ! Du coup, pas besoin de trou au cimetière, ça coûte trop cher et ça prend de la place. Et puis mes cendres t’auras qu’à les balancer dans la Tardoire, près du vieux lavoir où j’m’en vais taquiner le goujon. »
Mais moi, je sais bien qu’il aurait préféré que je crève avant lui, le saligaud, pour continuer à entasser son fric avec les bijoux de la vieille dans la chambre forte du Crédit Agricole où moi j’ai jamais eu le droit de mettre les pieds. Tous les vendredis c’était la même ritournelle : « On revient pour midi, Ginette, avec un p’tit bouquet ! » qu’elle me disait la belle-doche avec son sourire faux. Et ils partaient à la Rochefoucauld, tous les deux dans l’Ami 6 pour reluquer les biftons et les trésors de la vieille !
A midi, quand l’odeur de graillon commençait à embaumer la basse-cour, ils rappliquaient, les deux gros, bras dessus bras dessous, comme une vraie paire de boeufs. Et moi, j’étais quoi dans tout ça ? La boniche qui fait griller la couenne et qu’on récompense avec un bouquet de pissenlit ramassé sur le bord de la route !
Et puis, un vendredi de novembre la vieille a déclaré : « Aujourd’hui j’irai pas mon Gégé, je m’sens pas trop bien, prend la clef du coffre dans mon sac et vas-y tout seul mon grand  Alors il m’a dit : « Monte lui sa chicorée dans une heure et appelle le docteur Poinchu » et par la portière de l’Ami 6 il a ajouté : « J’rentrerai directement aujourd’hui alors t’auras pas ton bouquet »
Comme d’habitude, j’ai passé la since dans la cuisine et dans l’entrée et puis j’ai monté son bol à la vieille avec ses tartines de rillettes. Et là, j’l’ai trouvée la goule ouverte, avec sa main flasque posée sur le dos de Boudin, son chat noir. La sale bête a feulé en me voyant et s’est carapatée sous le lit. La main de la vieille est retombée comme un rat crevé sur l’édredon et moi, j’en ai lâché mon plateau.
Je suis redescendue à la cuisine mais j’ai pas mis le filet mignon au four, je me suis assise dans le fauteuil à bascule de la vieille et j’ai pensé : Maintenant tout va changer.
Pas plus tard que onze heures, j’ai entendu les pneus de l’ami 6 sur le gravier et les pas de Gérard, plus pressées que d’habitude. Il avait un beau bouquet de roses à la main :Comment qu’elle va ? J’ai même pas eu le cœur d’aller au coffre, j’suis juste passé au fleuriste pour lui rapporter ça… »
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C’est depuis ce jour-là que Gégé, il a plus mangé de cochonaille, pas parce que la vieille était morte d’une artère bouchée, mais juste parce qu’il y trouvait plus le goût. Il s’est installé dans la chambre de sa mère le lendemain de l’enterrement et il m’a encore moins parlé qu’avant. Pour faire le marché, il me donnait de moins en moins d’argent, c’est comme ça que j’ai fini par aller au Liddle et que j’ai acheté les fameux haricots verts pleins de fils. Pas ma faute si j’avais pas assez de fric pour prendre des extra-fins !
Pour l’enterrement de la vieille, on était trois, le curé, Gégé et moi. Pour la crémation de Gégé, on n’était plus que deux. Moi, j’aurais bien voulu qu’Angèle, la bonne du curé, elle soit là, parce qu’elle est bien gentille et que j’aime pas trop me retrouver toute seule avec le Père Lapin. Mais elle était partie au Leclerc s’acheter des dessous neufs qu’il m’a expliqué, le Père Lapin.
Quand je me suis plantée face à la Tardoire avec Gérard en balayure, j’ai tout jeté d’un coup pour me débarrasser. Mais à cause du vent d’est, j’ai bien été obligée de penser à lui parce que la moitié des cendres m’est revenue en boomerang dans la figure et dans les cheveux. Alors, je suis remontée dardar dans l’Ami 6 pour rentrer prendre une douche et me laver la tête. Même que je me suis fait un masque de bouillasse pour bien décaper ma peau !
Les trois jours qui ont suivi, j’ai rien fait que dormir et penser à la clef du coffre. Gérard avait continué à la ranger dans le sac de la vieille même depuis qu’elle était morte en souvenir des balades du vendredi qu’il disait.
Et puis, le quatrième jour j’ai décidé de plonger la main dans le vieux cabas et d’en extirper la clef dorée. C’était comme si j’enfonçais mes doigts dans un pot de saindoux tant l’intérieur était imprégné de crasse et de gras. Mais je tenais enfin la clef.…………………………………………………………………………………………………………………………………………

 – Votre coffre, c’est quel numéro ? avait demandé l’employé de banque à Ginette
– Le treize, qu’il y a marqué sur la clef
Alors, il avait pris son pass pour le déverrouiller mais l’ouverture finale, c’est elle qui allait l’effectuer avec la clef dorée. Le banquier l’avait laissée seule dans la pièce hostile. Tous ces petits tiroirs de fer sur les quatre murs, du sol au plafond ressemblaient aux casiers d’une chambre mortuaire, aussi froids, aussi laids, aussi sinistres. Pourtant, elle avait le sourire aux lèvres car elle savait bien que le coffre numéro treize renfermait autre chose que des cendres. Celles de Gérard étaient disséminées dans la Tardoire selon ses dernières volontés. Combien d’écrevisses, d’anguilles et de truites devaient se régaler de ses restes pensa-t-elle avant de réaliser qu’elle était idiote et qu’aucun être vivant ne se nourrissait de cendres … Gérard avait donc été radin jusqu’au bout, même pas l’élégance d’offrir son corps aux verres de terre, aux vautours ou à la science…

Ginette fait tourner la clef dans la serrure, elle a la sensation que les yeux de Gérard et de la veille sont braqués sur elle. La clef lui résiste ; c’est comme si ce petit bout de fer avait sa propre volonté, celle de ne pas obéir à une main étrangère. Elle insiste et déploie la force d’un cheval de trait, le coffre numéro treize cède enfin. Dans la petite pièce lugubre, c’est la porte du paradis qui s’ouvre. Les yeux de Ginette sont éblouis par l’éclat des diamants et des bijoux de feu sa belle-mère. Avide, elle essaie tous les bracelets, les colliers, les bagues et soupèse les liasses empilées dans le fond du casier. Elle s’imagine déjà vivant à l’année dans un hôtel dix étoiles à l’autre bout de la terre sous un climat délicieux, les bijoux à même sa peau nue et ses amants faisant la queue devant sa suite luxueuse… Quand tout à coup des clameurs et des bruis de pas précipités lui parviennent de l’agence bancaire. Elle reconnaît la voix affolée de la fille à l’accueil et aussi celle du jeune freluqué qui l’a conduite jusqu’à la salle des coffres.
Soudain, trois hommes masqués et armés lui font face : PAM ! PAM ! PAM !
L’esprit de Ginette s’élève vers le plafond tandis que son corps gît sur le sol glacé de la chambre forte. De là-haut, elle voit les bandits arracher les bijoux de son cou, de ses poignets et de ses doigts inanimés et fourrer les liasses de Gérard dans leurs poches, avant de déguerpir.

Du fond du coffre numéro treize fusent deux petits rires complices.

MH

J’y suis, j’y reste

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Sincèrement, je crois que je vais pas sortir. Il fait si bon là-dedans ! Nourri à domicile, je flotte, je dors, je file quelques coups de pied pour me dégourdir les jambes et puis je me rendors, avec mon pouce, si doux, si bon dans le liquide protecteur si chaud, si fluide.
Plus j’entends ce qui se passe au dehors, plus j’ai envie de rester dedans.
Elle, pour commencer, la proprio du ventre, c’est une dingue. Elle bouffe n’importe quoi, surtout quand la grosse voix l’invite au restau hindou… Berk, ça fout une odeur de curry dans le placenta, une horreur ! Et je vous parle pas du jus de raisin fermenté qu’elle ingurgite, ça me donne un mal de crâne ! Et pourtant, je ne reçois que des effluves, mais quand je serai sorti, j’aurai droit à la bouillie aux épices et au gros rouge dans le biberon!
C’est comme ses parties de jambes en l’air avec la grosse voix, si elle croit que ça m’amuse qu’on me secoue dans tous les sens en peine nuit ! Mais elle en a rien à faire, la proprio ! Aucune pitié pour les « pas-nés » Bon Dieu, si je pouvais communiquer avec mes semblables dans le monde entier, j’organiserais des grèves de la croissance, des cessions de coups de pied non stop et des stages sur le thème : « Comment donner une bonne nausée par jour à sa proprio pendant neuf mois » Je baptiserais mon mouvement : « Les embryons en rébellion »
Et puis, si vous l’entendiez crier …elle hurle toute la journée ! Heureusement que je baigne dans le super liquide qui atténue le boucan… mais imaginez, quand je serai dehors, ce que je devrai supporter…
Si elle gueule comme ça, c’est à cause de l’autre… la voix stridente qui passe son temps à faire des caprices et à pleurnicher.
« Jennifer, viens faire une caresse à Kevin » et bing, un grand coup sur le ventre et moi qui sursaute à l’intérieur !
Oh non ! J’ai pas envie de rencontrer Jennifer, mais pas du tout ! Je tiens à la vie, moi, mais à la vie intra utérine ! Et au fait, comment elle m’a appelé la prorio ? Kevin ? J’y crois pas… Mais quel goût de plouc …ça veut dire qu’en plus, je vais vivre en HLM ?! Nooooooon !!

De toute façon, dans deux mois, quand le ventre va commencer à se contracter pour me faire déguerpir, je sais exactement comment je ferai : je vais me mettre bien en travers avec les bras et les jambes en V, comme ça, pour me sortir, ils pourront toujours s’accrocher les toubibs !

MH

 

La mare aux canards

Small ducks on a pond. Fledglings mallards.(Anas platyrhynchos)

La mare du Père Cruchon est au bout du village, juste derrière sa ferme. Je m’y rends parfois quand je suis sûr que le vieux est à la chasse. Il n’aime pas me voir mater ses canards. Un jour il m’a surpris, accroupi devant l’étendue d’eau boueuse, et il m’a gueulé : Eh toi, le dingo, t’attends qu’il te pousse des palmes ou quoi ? Alors je suis parti en courant parce qu’en plus de sa tronche de sanglier, il avait son fusil en bandoulière, le père Cruchon.

J’ai lavé mes chaussettes bleu canard et mon slip kangourou à trente degrés. Je ne voulais pas risquer de les faire rétrécir, ni feutrer, ni boulocher. Je les ai étendus sur le fil à linge, bien comme il faut, juste devant la chambre de Marinette.
Et je me suis barré.
Mes cuisses nues ont un peu saigné sur les barbelés qui étranglent son jardin. Je n’ai jamais porté de pantalon, ni de chemise, je n’en vois pas l’utilité. Les seuls habits que j’ai jamais possédés sont ces chaussettes bleu canard et ce slip. Mais aujourd’hui je les laisse à Marinette. En souvenir.
C’est moins risqué que de lui donner mon cœur.
Du coup, me voilà tout nu et sans un sou. Impossible de me racheter ces trois pièces de vêtements qui protégeaient les parties les plus précieuses de mon anatomie. Je me console en pensant que je n’aurais jamais retrouvé le même modèle de chaussettes ; elles datent de trente ans en arrière et leur couleur canardesque n’est certainement plus au goût du jour.
Il y a dix ans, j’ai eu l’idée fugace d’en acquérir une seconde paire. Il faut dire que Sylvaine, ma fiancée du moment, m’avait dit : Ras le bol de cette couleur ! Tes chaussettes, elles sont juste bonnes à patauger dans la mare du Père Cruchon !
A cause de sa remarque j’avais failli me laisser tenter par une paire de rouges, à neuf francs (c’était l’époque où je possédais un porte-monnaie vert en forme de grenouille avec dix francs dedans) Mais au dernier moment, j’ai eu peur que mes chaussettes bleu canard me fassent une crise de jalousie, alors j’ai renoncé aux rouges et j’ai quitté Sylvaine en lui laissant le porte-monnaie grenouille avec les dix francs dedans.
Ce matin, je me retrouve nu comme un têtard et je déambule sur le marché de mon village. Je pense à Marinette… à la tête qu’elle va faire quand elle verra mes cadeaux d’adieu sur le fil à linge.
Les habillés me fixent du regard, rient, se moquent, s’offusquent ; les mères posent une main sur les yeux de leur progéniture.
Heureusement, la mare du Père Cruchon n’est pas loin. Pourvu qu’il soit parti à la chasse aux bécasses…
Mon corps blanc disparaît peu à peu dans l’eau brune et épaisse comme un bouillon de poule. Les canards nagent tout autour de moi ; ils me font une haie d’honneur même si je ne porte plus leur couleur. J’ai de curieuses sensations dans les mains et dans les pieds. Ce sont de fines membranes qui poussent entre mes doigts et mes orteils. Je sens ma bouche se durcir et pointer vers l’avant comme un long nez plat. J’ai….de….. plus……..en ………plus……….de…….mal……..à………..par………..ler………….Coin-coin, coin-coin, coin-coin.

MH