La voiture

Une chose est sûre

Je déteste la voiture

Je préfère aller à pied

Par les rues et les sentiers

Quand je ferme une portière

Je ressens toute la misère

D’un tigre coincé dans sa cage

Ou d’un mauvais aiguillage

Je n’aime pas ses ceintures

Raides comme la toile de bure

J’exècre ses odeurs

D‘essence et de sueur

J’abhorre sa vitesse

Son manque de délicatesse

Quand elle tourne dans un virage

Je me retrouve tout en nage

Quand elle double un gros camion

Je suis secouée de frissons

Pour qu’elle évite une belette

Je prie sur la banquette

Je ne suis au repos

Que lorsqu’on soulève son capot

Et qu’on découvre une grave panne

Qui la cloue dans la campagne

Alors je sors de l’habitacle

Et je vis un vrai miracle

L’herbe fraiche sous mes pieds

Je respire les châtaigniers

Mon corps se désengourdit

Mes jambes secouent leurs fourmis

J’irai donc en vacances en marchant

Même si cela me prend mille ans

Je compterai mes pas sur mon portable

Je défierai le raisonnable

Une chose est sûre

Je déteste la voiture !

Tante Agathe

Ce texte m’a été inspiré par cet incipit d’Hervé le Tellier: « Tuer quelqu’un ça compte pour rien »

« – Tuer quelqu’un, ça compte pour rien ! Avait lancé tante Agathe, avachie dans son fauteuil roulant.

La famille, attablée autour du gouter funéraire, s’était retournée sur elle, Il y avait Bernard son cousin de Maubeuge avec sa femme Giselle au nez pointu, ainsi que Titi et Toto leurs jumeaux boutonneux de quinze ans.

-Mais enfin, qu’est-ce que tu veux dire par là, tante Agathe ? Questionna Bernard, la bouche pleine de crème au beurre.

-La mort fait partie de la vie… Avait répliqué la tante, l’air énigmatique.

-La mort naturelle, c’est certain ajouta Giselle, mais pourquoi parles-tu de « tuer quelqu’un » tantine ? Oncle Jacques a bien fait une crise cardiaque, non ?

A ces mots, tante Agathe se leva de son fauteuil roulant. Tous blêmirent. Jamais ils n’avaient vu la vieille debout. Souple et alerte, elle grimpa d’un bond sur la table, piétinant le gâteau crémeux et renversant les coupes de mousseux sur la nappe immaculée. Puis, elle entama son discours :

-Eh non les loulous, je ne suis pas infirme ! Eh non les loulous, votre oncle n’est pas mort de façon naturelle ! Eh oui les loulous, c’est moi qui ai fait le coup !

Devant les quatre paires d’yeux dilatés par la surprise et face aux quatre bouches béantes  pleines de gâteau, tante Agathe poursuivit :

Vous croyez quoi les loulous, que vos étrennes et vos cadeaux d’anniversaire je vais les payer comment, moi ? Si j’avais laissé le vieux vivre plus longtemps il aurait dilapidé toutes nos économies en femmes de mauvaise vie et en Ricard ! Ha, j’en ai vu défiler des Lolas, des Ginas et des Barbaras dans la chambre d’amis…Moi, je la bouclais et je restais bien sage dans mon fauteuil, mais en silence je ruminais : Tu vas voir mon coco quand je vais me lever, les p’tites bricoles qui vont te tomber dessus…

Et puis, il y a eu ce samedi 20 décembre. Jacques est revenu du centre commercial, les bras chargés de paquets. Moi je lui ai dit : Alors, on dirait que tu as trouvé des cadeaux de Noël pour les neveux ! Et lui, ce salopard, devinez ce qu’il  m’a répondu : Rien à foutre de la famille et rien à foutre de toi non plus, légume ! Tous ces paquets, c’est pour mes poulettes, mes p’tites greluches chéries ! Y a qu’elles qui me donnent du plaisir dans la vie ! Y a qu’elles qui vaillent le coup !

Alors, lundi dernier pendant qu’il était encore au lit avec une de ses satanées bonnes-femmes, je suis allée voir le Père Gauchet, il est un peu sorcier, celui-là… Il en revenait pas de me voir gambader, mais il m’a juré qu’il dirait rien et il m’a refilé sa mixture jaunâtre en échange de ma tarte aux noix. Moi, j’ai versé ça dans le potage du vieux dès le lendemain soir et pfit… crevé, rétamé, mortibus d’un coup, mon Jacques !

Et voilà comment j’aurai désormais les moyens de vous gâter mes chéris ! 

Sur ses paroles, tante Agathe reprit sa place dans son fauteuil roulant, sous les applaudissements chaleureux de sa famille.

-Tante Agathe, tu es la plus gentille des tatas ! » S’exclamèrent-ils tous en chœur.

Fenêtre oblongue

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Mitchell Luo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 414.

Je me suis posé sur le rebord de la fenêtre oblongue juste après les douze coups de minuit. Les rideaux alanguis sur les vitres glacées par la nuit. Dans le vieux manoir, j’ai tout de suite ressenti ta présence, Leonora…

 J’ai glissé et voleté le long de l’escalier majestueux et pénétré dans la chambre aux boiseries. Là, sur le lit à baldaquin, tu étais endormie dans les dentelles anglaises de ta parure nocturne. J’ai approché mon visage blême de tes boucles sombres et de ton teint rosé, j’ai humé ton parfum de fleur candide et de mes dents acérées j’ai croqué ta nuque frêle et palpitante. Ce fut… délicieux.

Puis, je suis reparti par la fenêtre oblongue juste avant les premiers rayons du soleil, mes pires ennemis.

Depuis cette nuit mémorable, Leonora, tu arbores la même carnation que moi et tes canines ont bien poussé. Je ne suis pas certain que tu me réserves toutes tes douces  morsures, je vois parfois des nuées d’oiseaux de nuit roder autour de ta fenêtre…Mais qu’importe, pour moi tu es la seule, l’unique et l’éternelle Leonora.

Un petit plus

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Jakub Arbet dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 413.

Hier j’ai mangé des flageolets « des musiciens » comme on dit. C’était bon, mais alors… Qu’est-ce que je le regrette aujourd’hui ! Je n’ai qu’une peur, c’est que les bruits chantants de mes flatulences viennent parasiter le son de mon instrument…Quelle honte devant les passants ! Ce n’est pas aujourd’hui que je ferai recette. Enfin, on verra bien, je vais jouer la Sarabande de Bach, c’est un morceau très dynamique qui devrait bien couvrir mes gargouillis et autres pétarades.

………………………………………………………………………………………….

– Quelle interprétation fabuleuse de la Sarabande !!! M’interpella soudain une vieille dame en déposant un billet de 50 euros dans mon escarcelle. Mais je n’arrive pas à définir la nature du son si subtil qui accompagne votre instrument…

– Oh…ça,  c’est mon petit secret, je ne peux pas le révéler… Sinon j’ai peur que la magie n’opère plus…

Depuis ce jour, je ne me nourris plus que de haricots blancs, rouges, jaunes, Saint-Esprit à œil rouge, nombrils de bonne-sœur, orteils de pécheurs, mogettes, cocos et crochus de Montmagny et j’ai un public de fou !

Le photomaton magique

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Derek Lee dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 412.

-C’est pas possible, j’ai oublié de mettre ma crème de jour ou quoi ! C’est qui cette vieille qui me ressemble ? Je rêve ou je cauchemarde ? T’es qui toi ? J’ai besoin de photos pour mon CV moi, pas pour la maison de retraite ! Je veux rentrer dans la banque, moi, c’est mon plus grand souhait !

-Laurine 23 ans, écoute un peu ce que Laurine 80 ans a à te dire …

 -?!

-Tu vois ma figure, tu vois ma fatigue, tu vois ma tristesse, tu le décèles ce sentiment de déception dans mon regard ?

-Je ne comprends pas…tu vas marcher sale machine oui ou non ?!

-C’est le visage que tu auras si tu t’acharnes dans cette direction, crois-moi, ne fais pas ça …

L’écran du photomaton s’éteint doucement, puis se rallume

-Mais c’est qui ça maintenant ? C’est un bébé ! C’est MOI bébé ! Comment c’est possible ?! J’ai besoin de photos pour mon CV moi, pas pour ma carte de crèche !

-Laurine 23 ans, écoute un peu ce que Laurine 4 ans a à te dire

 -?!

-Tu te souviens de tes dessins ? Tu te souviens des antilopes et des licornes, des châteaux étoilés, des ciels argentés… Et la maîtresse de maternelle, Mademoiselle Cachou qui les épinglait dans les couloirs de l’école pour que tout le monde les admire ! Tu te souviens de ta fierté, même si petite … de ton bonheur quand tu dessinais ?

L’écran du photomaton s’assombrit à nouveau, puis un flash violent vient illuminer le visage de Laurine.

La jeune fille sort de la petite cabine et patiente devant la fente de la machine où les photos sont censées tomber au bout de quelques minutes. Elle est sonnée, elle ne comprend pas ce qui vient de lui arriver mais elle pense à son enfance. Quand elle revoit ses plus grands moments de joie, elle a toujours un crayon de couleur, un feutre ou un pinceau à la main… Le souffle du séchoir à photos la tire brusquement de sa rêverie. Le papier glacé vient de tomber et frémit sous l’air pulsé avant de s’immobiliser. D’une main tremblante, Laurine saisit le large carré de quatre photos : sur la première, la vieille femme au regard triste, sur la seconde la toute petite fille une boite de crayons de couleurs à la main, sur la troisième le dessin de licorne sous un ciel orageux que Mademoiselle Cachou avait tant aimé. Et sur la dernière photo, le visage rayonnant d’une Laurine qui a trouvé sa voie rêvée !

Brève de Nice

A midi juste, je me mets à la recherche de mon déjeuner. Pissaladière, spécialité de la ville. Une faim de loup. Restaus fermés, deuxième confinement. Je me rabats sur une boulangerie. Vendeuse sympathique et rondelette comme ses brioches. Pissaladière, trois euros la part. J’ai faim, j’achète. Pâte industrielle (stries sur le dessous)

Boulangerie suivante. Pour comparer. Proche du Marché aux fleurs. Contemplation des anchois qui transpirent sur leur lit d’oignons. Le Monsieur avant moi en prend trois morceaux : « C’est la meilleure du coin ! » qu’il me dit. Confiance. Pur Niçois. Il a le look. Deux euros cinquante la part. J’achète.

Je m’assois sur un banc. Vue sur fleurs, touristes et autochtones.  Lavande entêtante. Je goûte la première pissaladière, l’industrielle. Dégueue. Sèche, comme la peau de mes mollets que j’ai pas assez hydratée.  La seconde…déception. Écœurante. Sucrée ! C’est les oignons qui donnent ce goût ou alors, ils ont carrément rajouté du sucre dans la pâte ?! Le Monsieur devait être payé par la marchande, c’est pas possible ! Poubelle en vue. Tout dedans. J’ai toujours aussi faim. Tant pis pour moi.

La femme en deux

Gertrude Abercrombie Split Personality, 1954

Dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Trop longtemps que je te supporte

Avec ton bassin niais, et tes jambes pliées

Je me sens si légère tout à coup sans toi…

Surtout, ne reviens pas à la charge, je t’ai bien assez vu !

Va chercher un autre buste, une autre tête, d’autres bras

Un haut d’homme, pourquoi pas

Au torse puissant, aux biceps musclés, à la trogne carrée

Moi, je file en apesanteur, je suis si bien comme ça,

Même la queue d’une sirène, je n’en voudrais pas !

Et si je veux me souvenir de moi, de la moi entière,

Il y a l’ombre sur le mur, l’ombre de la longue tige bleue qui n’existe plus.

Alors, dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Je t’ai troqué contre un pichet,

J’y déverse mes aigreurs quand ça ne va pas,

Et c’est très bien comme ça.

Lapinades



Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Claude Huré dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 403

Lorsque je l’ai vu dans la Forêt des Charmes, j’ai tout de suite su que ce serait lui : son poil lustré, ses oreilles aux aguets, ses grands yeux noisette… mon chaud lapin chéri.

Lui aussi me regardait, à la fois surpris et épaté. Avait-il jamais vu une humaine ? Une imberbe aux oreilles collées aux tempes, au long nez et au corps immense recouvert de tissus. J’ai osé l’interpeller :

-Oh mon lapin, mon beau lapin, j’ai un enclos plein de lapines, aimerais-tu faire leur connaissance ?

-Volontiers, mais je suis un lièvre, pas un lapin !

-Qui peut le plus, peut le moins !

-Alors d’accord !

C’est ainsi que le beau sauvageon sauta dans ma gibecière. Quand je le libérai dans le pré carré de ces demoiselles, elles en furent tout ébaubies, et lui aussi !

Depuis lors, je me suis lancée dans la cuniculture et chaque jour, dés six heures du matin, je coupe des kilos de carottes, d’épis de maïs et de foin pour mes petits. Tout le monde me demande : « Sont-ce des lapereaux ou des levrauts ? Et moi, de leur répondre, ni l’un ni l’autre mais une chose est sure, c’est que ce sont des lève-tôt ! »

Jeu numéro 13

Petit jeu proposé dans les Plumes d’Asphodèle par Emilieberd. Placer les 19 mots ci dessous dans un texte.

ACCOMPAGNER/ DIVORCER/ CLOISONNER/ MAÎTRISE/ MILIEU/ ENFANT/OUBLI/ RIVIERE/ CANALISATION/ BARRIERE/ DISTANCE/ LIEN/ ROMPRE/ SOURIRE/ PARTAGER/ ORNITHORYNQUE/ FRONTIERE/ FILER/ FEMME.

Rencontre improbable

L’ornithorynque et la femme s’étaient rencontrés au milieu de la rivière, elle sur une barque branlante, lui, nageant en se propulsant avec ses pattes antérieures. Happé par son sourire, la bête eut tout de suite le coup de foudre pour la belle : 

-Oh, belle humaine, à nul autre mammifère pareille, m’accompagnerais-tu dans les canalisations ? On filerait le parfait amour, je te ferais de beaux enfants…

-Mais tu oublies les gestes barrière, très cher ! Comment maitriser l’accouplement en respectant les distances ? Comment créer du lien en s’imposant une frontière ?

-N’aie crainte, belle humaine, j’ai des doses ! Des doses de Pfizer en pagaille, et je suis prêt à partager !

-Ça c’est incroyable ! Où les as-tu donc trouvées, ornithorynque ?

-A l’hôpital, quand je travaillais comme animal de laboratoire ! Mais j’ai rompu avec Gigi la laborantine, et on a divorcé…Elle cloisonnait trop les rapports entre ses collègues humains et nous autres, les animaux de service, alors ça a fini par me vexer !

-Et tu t’es barré en chapardant les doses ?

-Bah, oui ! Alors, prête pour une p’tite injection ?

Mon baluchon



Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo d’Ivan Tsaregorodtsev dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 401

Mon baluchon, je le sors de mes tripes.

Il contient tout ce que j’ai gardé de toi. Tes derniers poèmes, ton marron en forme de cœur, ton petit chapeau rond et ton vieux cardigan.

Chaque jour, après la sieste, tu enfonçais ta cloche en laine sur tes deux oreilles, et on partait dans les bois avec la chienne Baya. On ramassait le muguet, les champignons ou les châtaignes selon la saison. Baya courait de-ci de-là.

Une fois, je m’étais assis sur la souche d’un chêne et tu m’as appelé, toute excitée au pied d’un marronnier : Regarde-moi la forme de ce marron ! Il est fait pour nous !

Au bout d’une heure tu disais : Je commence à avoir un peu froid… alors je posais le vieux cardigan sur tes épaules et on rentrait. Tu préparais le thé au jasmin. Puis, assise au coin de la cheminée, tu prenais ton cahier de poésies et ton crayon gris : Aujourd’hui j’ai envie d’écrire sur le ciel d’orage et le parfum des arbres qui espèrent la pluie… Moi, je lisais un petit roman de Christian Bobin en écoutant le grattement rassurant de ta mine sur le papier quadrillé.

Aujourd’hui, je me promène encore… mais pas tous les jours ; Baya marche dans mes pas mais ne court plus jamais, un chien de vieux… C’est moi maintenant qui ai froid dans les bois mais il n’y a personne pour me réchauffer. En rentrant, je me fais un thé en sachet, c’est moins bon, mais à quoi bon … Je ne m’intéresse plus aux romans, mais je reste là, des heures, au coin de la cheminée, à relire les poèmes de ton petit cahier quadrillé.