Sosthène et Sylvaine

Comme les filles qu’il aimait ne l’aimaient jamais, Sosthène avait choisi une fille qu’il n’aimait pas. Elle s’appelait Sylvaine. Elle n’était ni belle, ni coquette, ni bien faite. Son nez immense décorait son visage terne comme le phare de Cordouan s’élève sur la Gironde et ses petits yeux de taupe étaient si enfoncés qu’on se demandait comment elle parvenait à voir. Que dire de sa bouche si ce n’est qu’elle ressemblait à une cave humide dans laquelle on aurait entreposé des vieilleries moisies.

Pourtant, Sosthène avait décidé de faire sa vie avec Sylvaine, sans se poser de questions, comme on avale une cuillerée d’huile de foie de morue.

Et puis, de quel droit aurait-il critiqué son physique ? Lui même n’était pas un prix de beauté avec ses pattes de sauterelles, son buste rétréci et sa coupe de cheveux à la Du Guesclin.

En revanche, il n’était pas sot, à l’école le maître disait toujours : Heureusement que Sosthène est là pour rattraper votre stupidité collégiale !  Pourtant il n’avait pas fait d’études et cela à cause de son trop grand dévouement ; son père était mort jeune d’un éléphantiasis sévère qui lui avait fait gonfler les pieds de façon spectaculaire. Ainsi, Sosthène à peine âgé de dix-sept ans, avait dû reprendre la boutique de chaussures paternelle pour subvenir aux besoins de sa mère qui préférait ne rien faire.

C’est dans son échoppe qu’il avait croisé les jolis petits petons de Corinne, de Christelle, de Lisette, de Fanchon et de Jeannette dont il n’avait jamais osé demander la main. Mais quand son chausse-pied avait introduit l’interminable panard aux multiples oignons de Sylvaine dans un mocassin beige, il s’était dit qu’il oserait peut-être… Et elle avait dit oui. Alors Sosthène avait offert la paire de mocassins taille 44 fillette à sa fiancée et l’avait présentée à sa maman.

Moi qui voulais de beaux petits enfants… se désespéra Gilberte Enfin, elle  t’aidera à tenir le magasin, c’est déjà ça … Sylvaine baissa les yeux et une goutte salée dévala les ailes de son long nez pour venir s’écraser sur son mocassin beige. Sosthène, lui, releva la tête, prit sa Sylvaine par la main et quitta le salon Henri II de sa mère.

Dans l’arrière-boutique, il initiait sa fiancée au rangement des boites, par tailles, par catégories, par couleurs et par matières, mais, entre deux ballerines roses et trois paires de tropéziennes en cuir, la jeune femme éveillait son promis à bien d’autres activités dont le père de Sosthène n’avait pas eu le temps de lui parler. Ainsi, Sosthène tomba enfin amoureux fou de Sylvaine.

Les clients et les clientes, d’abord un peu rebutés par le physique de la nouvelle vendeuse, furent vite conquis par son efficacité. Imaginez qu’elle réussit du premier coup à dénicher une paire d’escarpins rouges en chevreau pour le pied endolori de Madame Bobine, la mercière ! Grâce à vous, Sylvaine, je vais faire honneur à ma fille pour son mariage avec Geoffrey, le fils du pharmacien !

De même, elle conseilla le Père Tranchon qui voulait des souliers vernis pour l’enterrement de Maître Scribar, le notaire : Vous comprenez, à la boucherie, personne voit mes pieds, alors été comme hiver pour moi c’est des claquettes avec ou sans chaussettes ! Sylvaine constata l’élargissement dramatique des arpions de Tranchon suite à des décennies de claquettes. On aurait dit deux escalopes de dinde dédoublées. Puis elle réfléchit et lui dit : Revenez dans une heure, j’aurai peut-être une solution pour vous… Sylvaine demanda la permission à Sosthène et fila chez Gilberte. En catimini, elle s’introduisit dans le grenier et sortit d’une grosse boite, une paire de souliers de cérémonie d’une largeur spectaculaire. Le père de Sosthène s’était fait faire ces chaussures sur mesure à cause de sa maladie. Il tenait plus que tout à rester présentable jusqu’au bout dans sa boutique. En revanche, il avait bien stipulé dans ses dernières volontés qu’il voulait être enterré pieds nus : pour que ses malheureuses extrémités respirent enfin le parfum de la liberté. Cette incroyable paire était la deuxième chose cachée que Sosthène avait montrée à Sylvaine peu de temps après leur rencontre.

Quand le père Tranchon enfila les souliers vernis qui lui allaient aussi bien que ses pantoufles de vair à Cendrillon, il entama une danse de Saint Guy au milieu de la boutique, entraînant sa bonne fée Sylvaine dans la farandole.

Et ainsi passaient les jours et les semaines entre la boutique et les déjeuners du dimanche dans le vilain salon Henri II de Gilberte. Les affaires marchaient bien et Sosthène avait commandé à la Banque des Limougeauds Prévoyants un gros lingot d’or.

Sosthène et Sylvaine se marièrent un beau samedi d’avril à la Mairie puis à l’église de Chaptelat. Le père Tranchon et Madame Bobine purent ainsi amortir leurs souliers de cérémonie. Gilberte choisit la paire d’escarpins la plus chère du magasin en cuir de crocodile rehaussé d’une piqûre de dentelle. Quant aux petits petons de Corinne, Christelle, Lisette, Fanchon et Jeannette, ils se tortillaient de jalousie dans leurs ballerines couleur pastel.

Sylvaine et Sosthène restèrent simples et sobres pour le plus beau jour de leur vie, mais leur amour hors norme irradiait leur mesquin entourage.

Malheureusement aucun enfant ne pointait de l’orteil, le ventre de Sylvaine restait désespérément plat et sec malgré les nombreux galops d’essai dans l’arrière boutique. Alors Gilberte eut une idée : Et si vous alliez voir Geoffrey, il parait qu’il a des médicaments de pointe à la pharmacie, il pourrait peut-être aider Sylvaine … Gilberte n’aurait pu concevoir que la défaillance  incombe à son fils, seule son laideron de belle-fille pouvait cumuler les tares.

Pour Sosthène ce fut la goutte d’eau qui fit décolorer le nubuck ! Comment avait- il pu supporter aussi longtemps la méchanceté de sa mère vis-à-vis de Sylvaine :

Puisque tu t’obstines à dénigrer ma femme, maman, nous partons, et tu te débrouilleras seule  avec la boutique !

Sur ces mots, Sosthène fit les bagages, prit sa Sylvaine par la main droite et leur grosse valise en carton par la main gauche.

Ils venaient de quitter la bourgade, lui au volant de sa petite Dyane grise, et elle tout excitée à ses cotés. L’air leur parut soudain plus léger, le soleil plus caressant, la campagne plus verdoyante. Débarrassés de l’odeur de pieds du magasin, ils respiraient enfin le parfum du blé fauché et de la liberté ! Ils roulaient  sans destination, tournaient au hasard des petites routes ombragées ou des hameaux charmants. Vers midi, les gloussements de leurs ventres leur rappelèrent qu’il était temps de déjeuner, alors ils firent une pause au bord d’un petit cours d’eau enchanté par les libellules, pour dévorer les quelques provisions de bouche que Sylvaine avait pensé à emporter. Le vin rosé leur monta vite à la tête et un sous-bois moussu accueillit leurs ébats au grand air.

Ragaillardis par cette halte féerique, ils reprirent la route en milieu d’après-midi et se retrouvèrent, sans l’avoir calculé, au bord de l’océan à l’heure du soleil couchant.

Après une nuit à la belle étoile sur le sable le plus fin du monde (ils n’en connaissaient aucun autre) ils visitèrent la petite station balnéaire près de laquelle ils avaient échoué. C’était le mois de mai et les estivants n’étaient pas encore là. Le charme des ruelles blanches parsemées de roses trémières et de volets bleus leur fit comprendre que c’était bien ici qu’ils feraient leur nouvelle vie.

Attablés à la terrasse du Café de la Grand Place, qui n’était pas si grande que ça,  le couple se posait mille questions ; Dormiraient-ils encore sur la plage ce soir…Ils avaient eu un peu froid. Quel serait leur gagne-pain ? Trouveraient-ils une petite maison à acheter avec le gros lingot d’or qui dormait, bien emmitouflé au milieu des habits, dans la grosse valise en carton…

– Une chose est certaine, je ne veux plus travailler dans la chaussure ! Assura Sosthène.

– Tu es sûr ? On est pourtant doués pour ça ! Répondit Sylvaine

– Oui, mais je ne veux rien qui me rappelle le passé… Expliqua Sosthène

– Je te comprends, moi non plus ! Renchérit Sylvaine qui ne pouvait résister à son  petit mari chéri.

Guytou le patron avait bien sûr repéré ces nouvelles têtes parmi les habitués et écouté d’une oreille leur conversation. Il leur servit deux pineaux des Charentes bien frais juste après leur café crème : Spécialité du coin, et c’est  offert par la maison !

Les amoureux se délectèrent de ce nectar des dieux, Sylvaine ressemblait à un colibri, son long nez plongé dans le verre tubulaire comme un bec dans une ancolie du Canada.

J’voudrai point désarinjer, mais j’ai un peu entendu quand vous causiez… Intervint un ancien qui mangeait une drôle de mixture à base de pain trempé dans un bol de vin rouge, à la table voisine. Dans que bourg, c’est ti pas un marchin d’galloches qui manque mais plutôt un marchin d’chapiats !

Heureusement, Guytou vint à la rescousse pour la traduction du saintongeais en français : Ce que le père Gaudin veut vous dire, c’est qu’un magasin de chaussures, on en a déjà un, mais qu’il faudrait bien une boutique de chapeaux ! Les anciens, ils ont pas toujours la possibilité d’aller faire leurs courses à Royan ou à Saintes, et l’été, le soleil tape dur sur la caboche !

Cette réflexion fit l’effet d’un coup de galoche sur la tête des jeunes mariés, jamais ils n’avaient songé à œuvrer pour l’extrémité haute de l’être humain ! Mais, après tout, pourquoi pas, ils voulaient du changement oui ou non ?

Sur les conseils de Guytou, ils s’installèrent à la pension de famille « Les Bégonias » tenue par « La » Georgette, une pétulante veuve connue pour ses dons divinatoires.

Couchés sur le lit de leur jolie chambre avec vue sur mer, Sosthène et Sylvaine faisaient des plans sur la comète:

-Faut se mettre en quête d’un local au plus tôt !

-On aura vite fait le tour si on veut quelque chose de bien central

-Guytou a parlé d’une ancienne boutique de parapluies qui a fait faillite à cause du beau temps…

-Oui, on ira voir ça demain matin.

« Temps de cagouilles » tel était le nom du magasin abandonné, en référence à l’amour des escargots pour la pluie. Face à l’église, et sur le chemin de la plage, on ne pouvait rêver meilleur emplacement.

De retour à la pension de famille pour le déjeuner, Sosthène et Sylvaine se régalèrent du plateau de fruits de mer que leur avait préparé « La » Georgette. L’Entre deux mers bien frais les rendait bavards et tout excités :

-On devra être très diversifiés, du bob au chapeau de cérémonie en passant par les casquettes à carreaux, les casquettes dernier cri, les panamas, les chapeaux de cow-boy et les sombreros ! S’enthousiasmait Sosthène

-Et puis aussi les canotiers, les bérets, les melons et les capelines… il faut en avoir pour tous les goûts, toutes les bourses et toutes les occasions si on veut que ça marche ! Répliqua Sylvaine.

Pendant leur conversation joyeuse, La Georgette n’avait cessé de fixer Sylvaine d’un air concentré. Un peu gênés par son regard insistant, les jeunes mariés lui proposèrent de trinquer avec eux pour détendre l’atmosphère :

-Tout va bien Madame Georgette ? S’enquit  Sylvaine

-Pas vraiment… Répondit-elle avec grand sérieux

-Nous sommes désolés… Avons-nous dit ou fait quelque chose qui aurait pu vous froisser ? Avons-nous été trop bruyants ?

-Non, mais vous avez simplement oublié de citer un type de chapeau essentiel dans votre liste…

-Ah bon ? Mais lequel ? Demanda Sosthène

-Le bonnet de naissance ! Et Dieu sait si vous allez en avoir besoin !

-Quoi ??? S’exclamèrent Sylvaine et Sosthène en cœur 

Ben oui ! Madame Sylvaine attend des triplés, et je peux même vous annoncer que ça sera deux drôles et une drôlesse !!

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29 commentaires sur “Sosthène et Sylvaine

  1. Adorable et optimiste, cela me fait penser à l’histoire d’amour entre une libraire qui louchait et un boxeur cabossé, racontée par Patrick Cauvin, aux heures où j’étais petite et la enjoy littérature pas encore galvaudée .
    Et puis, j’adore les contes chaussant 🙂 !

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  2. Moi je me suis bien amusée à le lire, ce conte ! Une jolie illustration de « trouver chaussure à son pied » qui remonte allègrement jusqu’à « avoir la tête près du bonnet ». On en redemande !

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  3. Je me suis régalée à la lecture de ce conte , texte plus longs que ceux habituels. C’est une belle réussite. Oui on peut dire qu’il s’agit de trouver chaussure à son pied ou chapeau à sa tête. La Gilberte je la pressentais bonne fée, la chute qu’elle offre à ton histoire est savoureuse. Je suis toujours aussi friande de tes trouvailles littéraires: « Comme on avale une cuillerée de foie de morue »

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  4. Tu as le don du portrait décapant, telle une peintre sensiblement caricaturiste mais bien des points sentent un vécu merveilleusement intéressant sous toutes ces coutures…du cousu main très franchouillard qui me botte bien à chaque fois. Il suffit de ne pas tomber un jour sous ta plume caustique et de faire très attention à ne pas la caresser dans le mauvais sens du poil. Je ne te demanderai pas de faire mon portrait…mais ouf ! Ici, on passe incognito !

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