Nuit d’Halloween

Photo de Karolina Grabowska sur Pexels.com

En cette soirée du 31 octobre,  Rodolphe ne voulait pas accompagner ses copains à la « Rave Monstrueuse » organisée par le lycée ; il n’avait pas le cœur à ça. Sa grand-mère était morte deux semaines auparavant …Cette bonne vieille qu’il adorait et dont il se sentait si proche. C’était peut-être choquant à avouer, mais il n’avait jamais aimé sa mère comme il aimait sa grand-mère ; ces deux femmes n’avaient d’ailleurs  rien en commun.
Ses parents, il éprouvait de l’affection à leur égard, bien sûr, mais aucune vraie conversation n’était possible avec eux, ils étaient tellement empêtrés dans leur routine…. et toujours à mille lieux des préoccupations et des goûts de Rodolphe. En revanche, ils formaient avec ses deux petites sœurs le quatuor parfait ; jamais Eloïse et Adélaïde ne leur causaient le moindre souci et jamais ils n’avaient l’air de leur imposer quoi que ce soit, leur relation ressemblait à la surface lisse d’un lac placide.
Vu son moral ce soir là, la meilleure chose à faire était encore de se recroqueviller au plus profond de son lit et de dormir pour que le lendemain arrive plus  vite.
Lové au cœur de ses couvertures et au seuil de l’endormissement, les pensées les plus étranges l’envahirent peu à peu. Comme il était curieux que sa propre famille lui parut si étrangère …qu’il s’agisse de son père, de sa mère ou de ses sœurs, tous quatre semblaient liés par quelque chose qui lui échappait … Ils avaient, par exemple, les même goûts alimentaires, très carnivores ils méprisaient les légumes et les fruits dont lui, raffolait ; coté boissons, ils préféraient à l’eau pure dont Rodolphe se délectait, les sodas et les excitants. Et cette habitude bizarre  de passer des heures dans la salle de bain,  tous les quatre ensembles !
Au fur et à mesure que ces réflexions l’assaillaient, il se prit à penser qu’eux et lui ne pouvaient qu’être d’essence différente. La possibilité d’avoir été adopté lui avait déjà traversé l’esprit  mais  il était maintenant persuadé que sa famille n’avait rien d’humain au sens propre du terme. Leur froideur et le fait qu’’ils fassent tous quatre bloc le confortait dans cette idée. Mais comment en être certain ? Si ses parents et ses sœurs étaient réellement des créatures surnaturelles dissimulées sous une enveloppe charnelle, il devait bien y avoir des moments où ils se régénéraient et reprenaient pour quelques temps leur forme originelle … Leurs stations  prolongées dans la salle de bain lui avaient toujours parues suspectes, mais de là à penser que sa famille venait d’un autre monde …
Pourtant, en cette nuit d’Halloween, l’hypothèse devenait certitude. Seule une preuve tangible manquait.
Alors qu’il se triturait l’esprit à l’abri des couvertures, il remarqua un rai de lumière blafarde qui fusait sous sa porte ; peut-être était-ce le moment d’affronter ses craintes ? L’un après l’autre il fit glisser ses pieds moites hors du lit, il était maintenant debout dans son pyjama trop court, le cœur au bord du précipice et  les doigts crispés sur la poignée en laiton de sa chambre.
A peine sa porte entrebâillée, il comprit que la lumière d’un jaune morbide était trop faible pour venir du couloir, son origine était bien plus éloignée, à l’extrémité du corridor où se situait la salle de bain…
Tremblant de tous ses membres, le visage blême et le cœur battant la chamade, il entreprit  la traversée de ce long passage recouvert de tapis d’orient et aux murs ornés d’icônes slaves. Ses parents avaient toujours eu un goût décalé en matière de décoration, ils étaient en rupture complète avec les gens de leur génération qui préféraient les couleurs gaies et les meubles pratiques. Ici, ce n’était qu’un enchevêtrement de commodes sombres, d’armoires gigantesques et de tableaux sinistres.
Coincés dans leurs cadres dorés, les vierges et les chérubins  avaient, en cette nuit, des expressions graves et compatissantes, ils semblaient murmurer en chœur : Tu vas enfin connaitre la vérité !
Arrivé au bout du parcours, Rodolphe baissa les yeux et vit sous la porte de la salle de bains, la blafarde luminosité, prometteuse de quelque drame. Malgré ses jambes flageolantes, il avait  atteint le seuil de son destin.
D’un coup sec et violent, il appuya sur la poignée ; la porte n’était pas verrouillée. Elle s’ouvrit en grand.  

Et là, sous ses yeux ébahis, il découvrit quatre créatures visqueuses, deux plus grosses et deux plus petites qui barbotaient dans la baignoire. Leurs tentacules verdâtres à demi immergées, elles semblaient lui faire cet aveu : Toi, tu n’es pas des nôtres mais tu es à nous !
« Aaaaaaaah!!!!!! » C’est son propre cri qui l’arracha à ce terrible cauchemar. Il était en nage et se précipita jusqu’à la salle de bain pour se rafraîchir le visage : ils étaient bien là, rassemblés tous les quatre comme dans son rêve,  ses deux petites sœurs s’amusant joyeusement dans leur bain alors que son père se rasait face au miroir, un sourire aux lèvres et que sa mère se maquillait habilement devant la coiffeuse ; une scène familiale des plus ordinaires pour un dimanche matin…

Mais pourquoi Rodolphe se sentait-il si différent ? Simplement parce qu’il était  adolescent.

5 commentaires sur “Nuit d’Halloween

  1. Très sympa! Par contre, j’avoue que je reste toujours — chaque année et à la même période — étonnée par l’enthousiasme français pour Halloween…… une fête si profondément Américaine !!

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    Aimé par 1 personne

    1. Rebaptisée « Halloween » après que le pape Grégoire IV eut introduit en France, en 837, la Toussaint fixée au 1er novembre, la fête celtique de Samhain existait voici plus de 2500 ans et se déroulait tous les 31 octobre : adoptée par les Gaulois, elle marquait pour les peuples celtes la fin de l’été, le début d’une nouvelle année, et constituait un moment privilégié de rencontre entre vivants et morts. D’origines distinctes, la « fête de tous les saints » et la « fête de la nouvelle année celtique » ne doivent pas être confondues avec une troisième, le Jour des morts fixé dès 1048 au 2 novembre.

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