L’impossible abandon du coin-coin

 

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Pierre avait laissé son coin-coin dans la baignoire. Cela faisait des années qu’il le triturait et le re triturait dans l’eau tiède juste avant d’avaler ses épinards. Il avait décidé de prendre de plus gros risques, mais des risques gratuits car il était avare. Il eut alors l’idée de percer ses mocassins cirés pour donner à ses orteils un goût de liberté sur le macadam.
C’est ainsi qu’il sortit, sa mallette de médecin sous le bras, sa cravate de travers et ses doigts de pieds à l’air. Son premier patient, Monsieur Chabert, l’attendait au bout de la rue, au sommet d’un immeuble de luxe. Dans l’ascenseur, Pierre décida de tartiner sa bouche avec le rouge à lèvres du risque qu’il gardait toujours dans sa poche.
Sa sexualité ambiguë avec le coin-coin mais aussi, dix ans auparavant, avec la mère de ses enfants (une ancienne Claudette qui s’appelait Claude et qui pissait debout, son sac Lancel à la main) il en avait fait le tour.
Dans moins de trois minutes il embrasserait Martin Chabert sur les lèvres.

Pierre sonna mais personne ne répondit, il sonna à nouveau mais toujours rien … Martin Chabert soudainement remis de sa grippe serait donc parti travailler sans annuler son rendez-vous ? C’est alors que Pierre constata que la porte n’était pas fermée, il n’eut qu’à l’effleurer de la main pour l’ouvrir en grand.
Martin Chabert était là, dans le vestibule, étendu et inconscient sur le marbre rose. Il portait un pyjama à rayures et un bonnet de nuit démodé. Face à ce spectacle, Pierre pensa aussitôt à La belle au bois dormant. Il vérifia son apparence dans le trumeau suspendu au-dessus de la commode Empire de son patient. L’épaisse couche luisante recouvrait toujours sa bouche charnue, lui donnant un aspect « limaceux » des plus engageants. Il se pencha alors sur le visage pâle de Chabert et appliqua un baiser rouge sur ses lèvres bleues. Celui-ci commença par remuer les doigts et les orteils (Pierre ne pouvait que deviner l’agitation de ces derniers car ils étaient enserrés dans d’ignobles charentaises, contrairement aux siens qui menaient désormais une vie tout à fait indépendante hors des mocassins cirés.)
Puis, les paupières du bel endormi s’entrouvrirent et lorsqu’il vit le visage beat du médecin juste au-dessus du sien il se mit à hurler, à hurler tellement fort que du fond de sa loge Madame Mouchu, la concierge, en fit tomber son tricot. Pris de panique, Pierre s’enfuit de l’appartement et dévala les treize étages « à doigts de pieds » sans même penser à prendre l’ascenseur.
De retour chez lui, il mangea trois bonnes cuillerées à soupe d’épinards qu’il engloutit sans même les réchauffer en méditant sur la photo de Claude la Claudette et des trois gosses, Pierrette, Claudine et Jean-Pierre. Claude l’avait depuis longtemps quitté pour un contorsionniste de renom qu’elle transportait partout dans son sac Lancel. Quant aux enfants, ils vivaient leur vie désormais, aussi librement que les orteils de Pierre. Il se dit qu’il était bien seul et se resservit en légumes jusqu’à ce que la boite de fer fût vide. Puis du fond de sa torpeur il entendit un appel, un appel familier provenant du bout de l’appartement : de la salle de bain. Alors son visage s’éclaira, il lâcha sa cuillère sale et sa conserve vide sur le parquet, quitta ses mocassins troués, son costume élimé et sa cravate en biais. Nu, il emprunta le couloir, entra dans la pièce carrelée et s’assit dans le bain froid. Il fit couler un filet d’eau bouillante pour recouvrer la tiédeur familière. Le canard faisait « coin-coin » en se dandinant dans le bain moussant et Pierre lui souriait.

MH

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Le derrière d’en face

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Elle se nudifie, elle se défroque, elle s’apoilise toute la journée, mais moi, pauvre bougre, qu’est-ce que j’y peux ? Je lui dis :
– « Albertine, les voisins n’ont pas besoin de voir ton derrière !
– Et pourquoi donc ? Pourquoi les priver d’une telle œuvre d’art ?
Je n’en peux plus, je suis à court d’arguments. Je lui ai acheté un paravent, un peignoir, des rideaux occultants. Elle a tout bazardé :
– A la benne, tes trucs et tes machins frustrants ! Au rebus tes cache-misères ! Moi j’ai envie de le montrer, mon derrière ! Il est dodu, ferme et rosé, il a tout pour plaire !
Alors je suis allé chez le voisin d’en face, je voulais lui dire d’installer des stores pour s’éviter un spectacle pas convenable. C’était un jeune type, genre artiste. Je lui ai dit :
– Je suis votre voisin d’en face …
– Sans blague ? Alors vous êtes le mari du derrière ?!
J’ai pas répondu, mais j’ai senti le chaud monter, monter, jusqu’à mes oreilles et je me suis vu tout rouge dans le grand miroir de son vestibule.
– Mais enfin, vous devriez être fier !
Et puis il m’a montré ses photos, ses esquisses et ses tableaux : le derrière d’Albertine, assis, couché, debout, en marche, culotté, déculotté, stringué, pantalonné … Le joufflu de ma femme sous toutes les coutures.
– Il est superbe, n’est-ce pas ? Mon seul désir serait de le voir de plus près…
Alors moi, j’ai sauté sur l’occasion :
– Je vous fais cadeau de l’original en échange de vos photos, vos esquisses et vos tableaux! »
Depuis ce jour, l’artiste d’en face vit chez moi avec le derrière de ma femme et moi j’ai emménagé chez lui.
Je ne regarde jamais par la fenêtre. J’ai vendu toutes les photos, les esquisses et les tableaux, et je suis devenu milliardaire !

MH