Cœlacanthe

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© Timo Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Timo Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 312.

 

 

Allongée sur les vagues
La femme redevient poisson
Le poisson primitif
Qu’ils étaient tous
Avant de devenir humains
Pensants et réfléchis
Philosophes ou chirurgiens
Drogués ou alcooliques
Assassins ou victimes
Promoteurs ou dictateurs
Golden-boys ou filles-de-joie
Un cœlacanthe
Au corps de fossile
Au poumon ancestral
Et aux nageoires charnues
Prémices de leurs membres
Elle s’enfonce dans les profondeurs
Où la lumière s’éteint
Elle ne sait plus penser
Aux ravages causés par les siens
Sur cette terre
Elle ne réfléchit plus aux conséquences
De son « évolution »
Son cerveau s’est réduit
Bras et jambes s’atrophient
En de courts moignons recouverts d’écailles
Elle respire différemment, mais elle vit
Descendant au plus profond des abysses
Une seule conviction ancrée dans son instinct
Ne plus jamais refaire surface.

MH

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Recette pour écrire une bonne histoire

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Rédiger en début de semaine une liste de corvées au crayon de papier.
Mettre un petit astérisque devant chaque tâche à effectuer :
. Vider poubelles
. Aller au cinéma
. Nettoyer cage du cochon d’inde
. Lancer baballe au chat
. Manger rocher Suchard en milieu de semaine
. Ne pas trop râler
. Payer impôts
. Embrasser plus souvent mes enfants

Gommer avec une extrême jouissance chacune des « tâches » une fois accomplie même s’il s’agit d’une distraction ou d’une chose agréable ; comme si le but à atteindre était la feuille blanche… comme si, débarrassée de tous les détails du quotidien, l’écriture vraie allait enfin pouvoir commencer.

S’installer dans une chambre parfaitement rangée, sur un lit impeccablement fait

Déposer son chat sur la couette pour assurer une présence calme et bienveillante.

Se munir d’un bloc à petits carreaux (parce que les grands carreaux c’est l’école et que les petits c’est la liberté, même s’ils ressemblent à du grillage serré.)

Affûter son crayon, le tailler un peu trop pour que le bout de la mine éclate au premier mot comme le signal pétaradant d’une course automobile qui démarre.

Écrire vite pour ne pas laisser filer les idées, qui, lorsqu’elles arrivent, se pressent comme une foule surexcitée ; pattes de mouches transportant les émotions comme une colonie de fourmis chargée de feuilles…

Au service de la main, la gomme blanche est prête à intervenir de toute urgence pour effacer une faute d’orthographe indigne, une vilaine répétition ou une pensée idiote. Seule la gomme sera témoin de ces ignominies, transformées par ses soins en poussière grisâtre.

Non loin de là, le taille-crayons métallique démodé attend. Il guette l’émoussement de la mine tout en se lamentant de ne pas avoir, comme ses confrères plus à la mode, un estomac amovible où il pourrait recueillir des mètres de « taillure » jusqu’à s’en faire péter la sous ventrière !

Tout proche, l’ordinateur est au chômage technique. Il sait bien que la main n’aura pas l’audace de lui présenter la petite nouvelle avant qu’elle ne soit couchée sur le papier. A lui alors, la noble mission de l’embellir, de la dompter, et de proposer à la main, tel un grand couturier, la police d’écriture qui siéra le mieux à sa merveilleuse conquête, l’histoire.

MH

Petite questionnette: Et vous, quels rituels vous sont nécessaires pour écrire ?

Ce texte m’a été inspiré par https://lateliersouslesfeuilles.wordpress.com/ qui proposait d’imaginer une recette non comestible !

 

Le gluant

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Les voilà tous attablés, les mains posées sur le plastique visqueux. MH regrette; elle n’aurait pas dû écouter sa mère qui veut toujours tout simplifier. Il fallait mettre une nappe en tissu pour recouvrir cette poisse bariolée. Même frottée et re frottée, la toile cirée demeurait collante. Berk.
Les amis, eux, n’ont pas l’air dégoûtés; après tout c’est l’essentiel. MH se dit qu’elle n’a qu’à boire son verre de vin rouge cul-sec, pour oublier « le gluant ». Ce vin de Loire est très curieux. Son parfum lui plait et lui déplaît à la fois, elle goûte et re goûte pour identifier l’étrange arôme…Ça y est, elle a trouvé : ce vin sent la morille ! Elle tape du poing sur la table pour se faire entendre des convives qui parlent et rient de plus en plus fort. Elle veut leur dire qu’elle a trouvé. Que ce vin, c’est de la morille liquide ! Mais ses mots restent bloqués dans sa gorge, son poing ne peut plus se décoller de la toile cirée … LE GLUANT…
Soudain, l’année de ses six ans s’empare du présent. A cette époque, elle prononçait ce mot au moins deux fois par semaine. L’avait-elle étouffé depuis tout ce temps ?
« Le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant…. »
A la cantine de la petite école élémentaire de St Germain du Seudre, on servait aux écoliers un ignoble dessert orange, aussi pâteux qu’un loukoum, aussi sucré qu’un sirop pour la toux et aussi visqueux qu’une limace. MH n’avait jamais osé demander à la cantinière de quoi était faite l’infâme mixture ; alors, elle l’avait baptisée « le gluant » Elle se souvient de ce sentiment mélangé, quand arrivait le mardi ou le vendredi. Dans la cour de récréation au chêne centenaire, elle annonçait haut et fort à Diane et Isabelle, ses amies : Berk, aujourd’hui c’est le jour du gluant !! MH était autant horrifiée que surexcitée à l’idée d’absorber le drôle de dessert. Mais une fois « le gluant » dans l’assiette, quelle gageure de le manger jusqu’à la dernière cuillerée !
Le poing de MH s’est enfin décollé de la toile cirée poisseuse : Berk, ce vin, il a goût de morille! Annonce-t-elle à la joyeuse tablée avinée.
C’était si bon et si écœurant à la fois, la morille, “le gluant”…
Aujourd’hui MH donnerait cher pour déguster une bonne assiettée de pâte de coing, arrosée d’un verre de Saumur bouchonné…
MH

Petite questionnette: et vous, y a-t-il des aliments qui vous plaisent et vous dégoûtent à la fois ?

L’ appel de la capitale

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Il s’était dit que s’il vivait à Paris, tout serait différent. Paris, la capitale, la ville où il rencontrerait des tas de gens comme lui, des artistes, des jeunes avec les mêmes envies.
Rémi marche avec son chien Kiki sur la plage désertée. On est mi septembre, les vacanciers sont tous partis. Il a vu les animateurs du club Mickey, des ados de son âge, pleurer le dernier jour du mois d’août. Ils n’avaient pas envie de quitter la petite ville pour retourner à Paris alors que lui, Rémi, ne rêve que de celà.
Kiki court après une mouette qui s’envole dans le ciel océan, elle pourrait aller où elle veut mais préfère rester là dans la station balnéaire en deuil de ses estivants.
Il partirait tôt le matin, avec son sac à dos et sa guitare, il donnerait un os à Kiki pour que celui-ci n’essaie pas de le suivre. Il ne ferait aucun bruit même s’il sait que son père ne se lève jamais avant midi les lendemains de cuites… c’est-à-dire tous les jours. Et puis non, il prendrait le chien avec lui, il ne pourrait pas le laisser… Ils arriveraient à la gare vieillotte, terminus de tous les trains, et ils achèteraient leurs billets : dix euros pour celui de Kiki et quarante pour le sien. Non, il prendrait juste un billet pour lui, Kiki, il se cacherait sous le siège.
Rémi remonte de la plage sur la promenade rose, Monsieur Léon, le bijoutier aux allures de milord promène Seigneur, un caniche prétentieux que Kiki déteste. Rémi remet son chien en laisse pour éviter la bagarre : T’en fais pas Kiki, je te libère dès que Seigneur sera rentré au Café des Bains.
Ils coupent par l’allée des bégonias qui commencent à faner, pour atteindre la Place de l’Eglise. Les cloches sonnent, il est neuf heures. Rémi prendrait bien un chocolat au Bar des Amis… mais non, il faut commencer à économiser, dès maintenant, l’argent qu’il a gagné pendant la saison, au marché le matin et Aux délices du port, le soir en servant des gaufres.
Le carrousel de la place a mis son manteau d’hiver, seul le museau d’un des chevaux de bois pointe à travers la bâche bleu marine trouée.
Ils monteraient dans le TER qui fait des pauses à toutes les petites gares de la région : Saujon, Saint-Jean-d’Angély, Villeneuve-la-comtesse, Prissé la charrière …
Kiki resterait bien sage sous le fauteuil, caché par le sac à dos et les pieds de son maître… non pas son maître, Rémi n’aime pas ce mot, son copain, son complice.
Dans la rue principale de sa ville, les voitures ont à nouveau le droit de rouler, les piétons en sandales, robes décolletées ou chemisettes à fleurs ont disparu, plus un chat à part le tigré de la boulangère qui détale dans la Ruelle des Matelots en voyant Kiki.
Et puis, ils arriveraient enfin à Niort et prendraient le TGV. Rémi aurait peut-être une jolie voisine comme dans la chanson de Françoise Hardy et de Dutronc. Il parlerait musique avec elle parce qu’elle voyagerait avec un saxo comme seul bagage… Elle s’appellerait Lalie.
Rémi et Lalie ça irait bien ensemble.
Le magasin de souvenirs est fermé jusqu’au printemps, un petit clown fait de coquillages collés a été oublié dans la vitrine, autour de lui, des moutons de poussière…
Au coin de la Rue de l’Hippocampe, trône le plus grand magasin de la commune, celui qui ne ferme jamais car il a des clients toute l’année: Les pompes funèbres océanes… Le jeune homme accélère le pas. Kiki, lui, est déjà au bout de la rue, planté devant sa boutique fétiche… Rémi le rejoint à l’étal de Gégé le boucher.
Arrivés à la Gare Montparnasse, ils sauraient déjà tout l’un de l’autre et chercheraient un premier restau pour faire la manche ensemble. Les parisiens et les touristes attablés applaudiraient très fort le duo guitare saxo. La casquette de Rémi dans la gueule, Kiki récolterait plein de pièces pour payer leur dîner et leur chambre d’hôtel.
Gégé décroche une chipolata d’un long chapelet de saucisses et la fait tournoyer au dessus de la gueule de Kiki qui la happe aussitôt et l’engloutit avec délice. Gégé aime bien ce chien. C’est lui qui l’a trouvé il y a deux ans, au début de l’été, abandonné par des maîtres infidèles sur la route nationale. Il ne pouvait pas le garder alors il a tout de suite pensé à Rémi le gentil petit musicos en mal d’affection.
Rémi et Gégé font un brin de causette : Qu’est ce que tu vas faire cette année ? Je sais pas, je sais pas …Tu t’es inscrit en apprentissage quelque part ? Pas encore, pas encore…
Et puis, Rémi va saluer Christian qui découpe des côtelettes dans l’arrière boutique. Ils étaient ensemble à l’école maternelle, puis en primaire. Christian ne quittera jamais la petite ville, il a son travail à la boucherie et Caline la fille du Bar des amis. Dans deux ans il la demandera en mariage et ils vivront dans la villa Yéyette que la grand-mère de Caline a promis de lui donner quand elle partira à la Maison de Retraite du Soleil Couchant.
Rémi repart direction chez lui avec Kiki, il repense à Christian, le plaint et l’envie à la fois de se contenter d’une vie si simple.

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Premier octobre, sept heures, Rémi et Kiki montent dans le TER. Ils ont quitté la maison sans bruit. Remi a juste laissé ces quelques mots pour le père : Je pars. J’emmène le chien avec moi.
Il n’y a qu’eux deux dans le wagon. Le train démarre et Rémi voit toute son enfance défiler sur les vitres aux reflets des paysages de sa région. Comme prévu, le train s’arrête à Saujon où montent deux jumelles pimpantes d’une cinquantaine d’année. A Saint-Jean-d’Angely, c’est un SDF qui s’installe bruyamment en se parlant tout haut : Voilà j’suis assis, mais maintenant la question c’est, est-ce que je vais pouvoir me relever ?
Au bout de cinq minutes il ronfle déjà. Son odeur avinée dérange Kiki que se retourne avec un petit geignement. Rémi chasse une sale idée qui lui vient : et s’il finissait seul et indigent comme ce pauvre bougre ?
A Villeneuve-la-comtesse, personne ne monte ni ne descend, le train ne marque cet arrêt que pour les vaches noires et blanches, intriguées par cette longue bête de fer gémissante. A Prissé la charriere c’est le SDF qui descend à grands renforts de bâillements et d’exclamations : Holala, holala que c’est dur de se mettre debout…
Niort : vingt minutes d’attente sur le quai pour le TGV direction Paris Montparnasse. Rémi contemple le billet de sa liberté : voiture 15, place 12

Dans la gare du chef lieu des Deux-Sèvres, une jeune fille chargée d’un sac de voyage et d’un encombrant étui à musique composte son billet à la hâte. Plus que deux minutes avant l’arrivée du TGV. Elle jette un œil sur le panneau décrivant la composition du train : pour la voiture 15, elle doit avancer jusqu’au repaire Y. Une fois montée, il faudra qu’elle trouve la place numero13. Elle sourit, c’est un chiffre qui lui a toujours porté bonheur.

MH

Petite questionnette: Et vous, vous-êtes vous un jour sentis irrésistiblement attirés par une ville ?