Nuit d’Halloween

Photo de Karolina Grabowska sur Pexels.com

En cette soirée du 31 octobre,  Rodolphe ne voulait pas accompagner ses copains à la « Rave Monstrueuse » organisée par le lycée ; il n’avait pas le cœur à ça. Sa grand-mère était morte deux semaines auparavant …Cette bonne vieille qu’il adorait et dont il se sentait si proche. C’était peut-être choquant à avouer, mais il n’avait jamais aimé sa mère comme il aimait sa grand-mère ; ces deux femmes n’avaient d’ailleurs  rien en commun.
Ses parents, il éprouvait de l’affection à leur égard, bien sûr, mais aucune vraie conversation n’était possible avec eux, ils étaient tellement empêtrés dans leur routine…. et toujours à mille lieux des préoccupations et des goûts de Rodolphe. En revanche, ils formaient avec ses deux petites sœurs le quatuor parfait ; jamais Eloïse et Adélaïde ne leur causaient le moindre souci et jamais ils n’avaient l’air de leur imposer quoi que ce soit, leur relation ressemblait à la surface lisse d’un lac placide.
Vu son moral ce soir là, la meilleure chose à faire était encore de se recroqueviller au plus profond de son lit et de dormir pour que le lendemain arrive plus  vite.
Lové au cœur de ses couvertures et au seuil de l’endormissement, les pensées les plus étranges l’envahirent peu à peu. Comme il était curieux que sa propre famille lui parut si étrangère …qu’il s’agisse de son père, de sa mère ou de ses sœurs, tous quatre semblaient liés par quelque chose qui lui échappait … Ils avaient, par exemple, les même goûts alimentaires, très carnivores ils méprisaient les légumes et les fruits dont lui, raffolait ; coté boissons, ils préféraient à l’eau pure dont Rodolphe se délectait, les sodas et les excitants. Et cette habitude bizarre  de passer des heures dans la salle de bain,  tous les quatre ensembles !
Au fur et à mesure que ces réflexions l’assaillaient, il se prit à penser qu’eux et lui ne pouvaient qu’être d’essence différente. La possibilité d’avoir été adopté lui avait déjà traversé l’esprit  mais  il était maintenant persuadé que sa famille n’avait rien d’humain au sens propre du terme. Leur froideur et le fait qu’’ils fassent tous quatre bloc le confortait dans cette idée. Mais comment en être certain ? Si ses parents et ses sœurs étaient réellement des créatures surnaturelles dissimulées sous une enveloppe charnelle, il devait bien y avoir des moments où ils se régénéraient et reprenaient pour quelques temps leur forme originelle … Leurs stations  prolongées dans la salle de bain lui avaient toujours parues suspectes, mais de là à penser que sa famille venait d’un autre monde …
Pourtant, en cette nuit d’Halloween, l’hypothèse devenait certitude. Seule une preuve tangible manquait.
Alors qu’il se triturait l’esprit à l’abri des couvertures, il remarqua un rai de lumière blafarde qui fusait sous sa porte ; peut-être était-ce le moment d’affronter ses craintes ? L’un après l’autre il fit glisser ses pieds moites hors du lit, il était maintenant debout dans son pyjama trop court, le cœur au bord du précipice et  les doigts crispés sur la poignée en laiton de sa chambre.
A peine sa porte entrebâillée, il comprit que la lumière d’un jaune morbide était trop faible pour venir du couloir, son origine était bien plus éloignée, à l’extrémité du corridor où se situait la salle de bain…
Tremblant de tous ses membres, le visage blême et le cœur battant la chamade, il entreprit  la traversée de ce long passage recouvert de tapis d’orient et aux murs ornés d’icônes slaves. Ses parents avaient toujours eu un goût décalé en matière de décoration, ils étaient en rupture complète avec les gens de leur génération qui préféraient les couleurs gaies et les meubles pratiques. Ici, ce n’était qu’un enchevêtrement de commodes sombres, d’armoires gigantesques et de tableaux sinistres.
Coincés dans leurs cadres dorés, les vierges et les chérubins  avaient, en cette nuit, des expressions graves et compatissantes, ils semblaient murmurer en chœur : Tu vas enfin connaitre la vérité !
Arrivé au bout du parcours, Rodolphe baissa les yeux et vit sous la porte de la salle de bains, la blafarde luminosité, prometteuse de quelque drame. Malgré ses jambes flageolantes, il avait  atteint le seuil de son destin.
D’un coup sec et violent, il appuya sur la poignée ; la porte n’était pas verrouillée. Elle s’ouvrit en grand.  

Et là, sous ses yeux ébahis, il découvrit quatre créatures visqueuses, deux plus grosses et deux plus petites qui barbotaient dans la baignoire. Leurs tentacules verdâtres à demi immergées, elles semblaient lui faire cet aveu : Toi, tu n’es pas des nôtres mais tu es à nous !
« Aaaaaaaah!!!!!! » C’est son propre cri qui l’arracha à ce terrible cauchemar. Il était en nage et se précipita jusqu’à la salle de bain pour se rafraîchir le visage : ils étaient bien là, rassemblés tous les quatre comme dans son rêve,  ses deux petites sœurs s’amusant joyeusement dans leur bain alors que son père se rasait face au miroir, un sourire aux lèvres et que sa mère se maquillait habilement devant la coiffeuse ; une scène familiale des plus ordinaires pour un dimanche matin…

Mais pourquoi Rodolphe se sentait-il si différent ? Simplement parce qu’il était  adolescent.

Fenêtre oblongue

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Mitchell Luo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 414.

Je me suis posé sur le rebord de la fenêtre oblongue juste après les douze coups de minuit. Les rideaux alanguis sur les vitres glacées par la nuit. Dans le vieux manoir, j’ai tout de suite ressenti ta présence, Leonora…

 J’ai glissé et voleté le long de l’escalier majestueux et pénétré dans la chambre aux boiseries. Là, sur le lit à baldaquin, tu étais endormie dans les dentelles anglaises de ta parure nocturne. J’ai approché mon visage blême de tes boucles sombres et de ton teint rosé, j’ai humé ton parfum de fleur candide et de mes dents acérées j’ai croqué ta nuque frêle et palpitante. Ce fut… délicieux.

Puis, je suis reparti par la fenêtre oblongue juste avant les premiers rayons du soleil, mes pires ennemis.

Depuis cette nuit mémorable, Leonora, tu arbores la même carnation que moi et tes canines ont bien poussé. Je ne suis pas certain que tu me réserves toutes tes douces  morsures, je vois parfois des nuées d’oiseaux de nuit roder autour de ta fenêtre…Mais qu’importe, pour moi tu es la seule, l’unique et l’éternelle Leonora.

Sale nounours

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Avertissement: Texte glauque, âmes sensibles, ne pas lire.

La mère de Simon, elle m’a mis au rebus, avec le vieux fauteuil de Mamie Paulette.
Pauvre Mamie Paulette, elle était gentille mais elle l’a attrapé, le virus, et elle en est morte.
Simon, lui, il ne s’occupe plus de moi depuis longtemps, il passe ses journées devant les écrans, télé, ordi, téléphone. Il a treize ans Simon, et il est devenu idiot, débile… surtout depuis mars 2020.
Moi, je l’aimais tellement Simon, et lui aussi il m’aimait, au début…Quand ses parents m’ont offert à lui, pour ses quatre ans, j’ai vu l’amour dans ses yeux et j’ai cru que c’était pour la vie. On dormait ensemble, il me confiait ses peurs et ses chagrins et moi je le consolais.
J’étais le meilleur ami de Simon.
Mais à huit ans, il a commencé à préférer ses petites voitures, j’avais beau leur arracher les roues la nuit pendant qu’il dormait, le lendemain, il les réparait et le cirque recommençait « Broum, broum, broum… ». Moi, je ne servais plus qu’à la bagarre avec ses copains, ils organisaient des combats de nounours et ils nous balançaient comme de vulgaires oreillers. Plus de câlins, que des coups.
Ensuite, pire que la brutalité, ça a été l’oubli puis l’abandon total dans un coin du grenier.
Simon, lui, il passait son temps sur le canapé, les yeux rivés sur ses jeux vidéo, la bouche pleine de chips, le ventre plein de graisse et la tête pleine de rien.
Simon était devenu un monstre ou bien c’était moi…
Mamie Paulette, elle avait laissé du virus sur son fauteuil, plein de virus. Alors la mère de Simon a décidé de le mettre sur le trottoir « aux encombrants » et elle en a profité pour me jeter moi aussi ; après tout, c’est bien ce que j’étais devenu, un encombrant.
Assis sur le vieux fauteuil, je les ai tous emmagasinés, les virus, c’était comme si ma fourrure s’en nourrissait, une sublime sensation de puissance !
Sur le trottoir, je respirais enfin, c’était le mois de mai, l’air était doux, on entendait les oiseaux chanter, il n’y avait pas de voitures, juste quelques enfants puisque l’école avait repris pour certains.
J’ai attendu longtemps sur le fauteuil ; tout ce que j’espérais c’était que des écoliers passent avant le camion des poubelles. Et puis, ils sont arrivés, l’éclopé et son copain, ils devaient avoir une dizaine d’années, juste l’âge où Simon m’avait abandonné. C’était parfait.
L’éclopé a foncé droit sur moi, son camarade a bien tenté de le retenir mais en fût empêché par sa béquille :
– Fiche-moi la paix !
– Faut pas toucher à ça, t’as même pas tes gants !
L‘éclopé le repoussa à nouveau avec sa béquille :
– Laisse-moi tranquille, j’te dis !
Alors, le gamin m’a attrapé. Le virus, j’ai tout de suite su qu’il m’avait quitté pour s’accrocher à lui et je me suis senti puissant. Je la tenais enfin ma vengeance !
Il y avait juste une chose que je ne savais pas, c’est que les gosses n’en meurent pas…sans doute que moi, je l’avais pas assez regardée, la télé.

 

Le trio du lac

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Thème: écrire à la suite de l’incipit du roman Summer de Monica Sabolo:

« Dans mes rêves, il y a toujours le lac. L’été où c’est arrivé, cet été dont rien n’a marqué ma mémoire, ou juste quelques images, comme des photographies nettes et brillantes, pendant ce mois de juillet où nos vies ont changé pour toujours… »

Je n’y suis jamais retournée puisque tu ne pouvais plus y être, mais qu’elle, y serait peut-être encore, sous une forme ou sous une autre, retenue par les algues ondulantes comme des cheveux de sirènes.
C’était l’été 1980, et nous avions tous eu notre bac, Coline, toi Nardo, et moi. Nos projets étaient très différents, tu voulais intégrer une école de commerce à Bordeaux pour plus tard reprendre la pisciculture de ton père dans notre petite ville, tout près du lac. Coline rêvait d’ailleurs, de faire le tour du monde … et moi de Paris et de la Comédie Française.
Apres l’été nous savions que nous ne nous reverrions plus, ou très peu.
J’ai connu Coline bien avant toi, en classe de sixième. Le jour de la rentrée, on s’était tout de suite repérées, peut-être parce que nous étions toutes deux très timides, incapables même de nous dire bonjour. Heureusement l’appel de la prof principale nous avait révélé nos prénoms : Coline et Lina, un duo comme une évidence ; jusqu’à ce qu’on te rencontre, Nardo. Ça, c’était au début de la terminale. Tu avais débarqué avec tes parents dans notre petite ville, ton père avait racheté la pisciculture de Monsieur Tranier, devenu trop âgé. Les autres filles de la classe ne te trouvaient pas particulièrement séduisant, mais Coline et moi, si. Et toi, tu nous aimais bien, autant l’une que l’autre semblait-il. Ainsi, après le duo parfait, il y eut le trio parfait : Coline, Lina et Nardo.
On révisait, on allait au cinéma tous les trois, on restait ensemble dans la cour ; tous les autres nous enviaient : les solitaires, les couples et même les bandes parce que nous, on n’avait pas de chef, on était tous les trois à égalité, on ne se disputait jamais et on ne s’ennuyait jamais.
Puis vinrent les résultats du bac, brillants pour nous trois. Plus rien à faire qu’aller au lac, tous les jours et tous les trois.
La première fois que j’ai vu que tu avais une préférence pour elle, c’est quand tu m’as tourné le dos, pendant notre pique-nique ; vous parliez d’un album de Lou Reed que vous aviez adoré et que je n’avais pas encore écouté. J’étais exclue. Alors, allongée sur le ventre, j’ai fait semblant de m’appliquer à bronzer, mais je pleurais.
Et puis, il y a eu cette leçon de crawl, j’en voudrai toujours à mon père de me l’avoir appris à l’âge de 12 ans. Bien sûr, Coline ne savait pas le nager et toi, tu lui as montré. Vous restiez des heures dans l’eau et moi, je n’osais même plus vous rejoindre. Je lisais sur ma serviette sans retenir un mot de mon roman.
Alors je me suis mise à la détester, ses cuisses marbrées par le froid quand vous sortiez enfin du lac, ses lèvres tremblantes, son ricanement niais. Tout en elle me révulsait, elle, mon amie de cœur depuis plus de six ans…
Le mercredi 17 juillet, pour la première fois, tu n’as pas pu venir au lac. Ton père voulait t’initier à la comptabilité de la pisciculture ; alors, j’ai proposé à Coline qu’on y aille quand même toutes les deux, et elle a dit oui. Cela faisait des années qu’on ne s’était pas retrouvées en duo, sans toi. J’avais préparé un succulent casse-croûte et aussi une bouteille de vodka. J’ai été très gentille avec elle, lui remémorant des anecdotes de nos années collège, quand nous ne te connaissions pas encore… Mais elle, désinhibée par l’alcool n’avait qu’une seule envie : me parler de toi, de ton corps, de ton humour, de son amour pour toi :
– Ce n’est plus seulement de l’amitié, entre nous, Lina, tu as dû le remarquer…
– Oui, et je suis très contente pour vous !
– Ah, tu me rassures, j’avais un peu peur que …
– Non, non. Houlala,  qu’est ce qu’il fait chaud, tu ne trouves pas ? Si on allait se baigner ? Je peux t’apprendre la nage papillon si tu veux ?
– Oh oui ! Nardo sera tellement surpris demain quand je lui montrerai ça !
– Ok, alors allons-y !
Moi, je n’avais pas bu une seule gorgée de vodka, juste trempé mes lèvres pour donner le change.
Arrivées à l’endroit du lac où les algues ondulent comme les cheveux des sirènes, j’ai appuyé sur sa tête, appuyé, appuyé aussi fort que j’ai pu et ce sont les algues aquatiques qui ont achevé le travail en enserrant sa nuque et en l’entraînant vers les profondeurs.
Après, tout est allé très vite, j’ai couru jusque chez toi. Ton père était parti en ville, tu étais seul dans son bureau, j’ai crié :
-Nardo ! Vite ! File au lac, à l’endroit habituel, Coline est en train de piquer une crise de nerfs parce que tu n’es pas là, je crois qu’elle a trop bu, je ne sais plus quoi faire, elle est hystérique !
Tu es parti comme une flèche sans même un regard pour moi. Alors, j’ai décroché le téléphone sur le bureau de ton père, j’ai appelé les gendarmes et j’ai hurlé :
– Vite, venez au Lac Emeraude, Nardo Rodriguez vient de noyer mon amie Coline Rameau.

Une fois sur les lieux du crime, toi encore dans l’eau, moi sur la berge, les gendarmes ont gobé toute ma version : ton amour pour moi, la jalousie maladive de Coline, son harcèlement vis-à-vis de toi, tes nerfs à bout…
Pourquoi m’ont-ils cru plutôt que toi ? On ne le saura jamais… peut-être à cause de mes talents de comédienne, de mon père sous-préfet ou de mes origines franco françaises, contrairement à toi Nardo Rodriguez.
Depuis ce jour, tu croupis en prison, mon amour, et c’est très bien comme ça. Tes parents sont morts de chagrin et la pisciculture a été reprise par un jeune couple de Périgueux. Moi, je suis devenue comédienne comme je le souhaitais et je fais une très belle carrière.
Quand vient le mois de juillet, je pars en vacances au bord de l’eau et chaque jour je nage aussi loin que mes forces peuvent me porter, mais je ne me baigne plus jamais en eau douce, je préfère l’océan.

MH

Le Rose Nippon

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Le texte court ci-dessous m’a été inspiré par cette photo inquiétante de Steven Roe dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 360.

 

J’ai toujours su que je devrais mourir là, baignée dans ce rose détestable, sous cette enseigne asiatique aux lettres agressives, traînée par les cheveux dans ce sous-sol lugubre. J’ai souffert sur le ciment irrégulier des écorchures dans mon dos, j’ai senti leur souffle alcoolisé dans ma nuque, leurs cent mains partout sur moi, leur poignard de chair plongeant dans ma chair à moi, et puis les coups, les coups, les coups… jusqu’à la délivrance finale.
Alors, quand Marie m’a proposé une sortie dans une nouvelle boite, Le Rose Nippon, au fin fond de la ville, j’ai dit : Non, je n’y vais pas, et toi non plus tu n’y vas pas. Viens plutôt passer la soirée chez moi.
Parfois les cauchemars ont du bon.

MH

Le prix d’une vie

image pour texte cout d'une vie humaine

Consigne : écrire un texte commençant par l’incipit : Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros (On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt)

Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros.
Pendant plus de vingt ans je m’étais spécialisé dans la vente d’êtres humains.
Avec mon équipe, on allait là où les êtres sont indigents, esseulés, désespérés, drogués même.
On les ramenait à la Clinique du Nouveau Départ pour les soigner, les soumettre à de la chirurgie esthétique ou simplement les relooker, et après, on les mettait en vente.

Soldés à trente mille pour ceux qui, malgré les soins, restaient médiocres et quarante mille pour les autres.
C’est curieux mais, jamais ils ne protestaient contre ce commerce qui s’apparentait, il faut bien l’avouer, à une foire aux bestiaux. Tellement reconnaissants d’avoir été sortis du marasme, ils acceptaient tout, docilement, comme des bêtes d’abattoir.
Les acheteurs étaient plutôt des hommes : de riches célibataires, souvent très laids, en mal de partenaires;  mais aussi quelques femmes à la recherche de mâles serviles.

Mais aujourd’hui, alors que j’avais pris ma retraite et revendu mes parts de la clinique à mon plus jeune associé, je me posais cette question entêtante : Moi, Jérôme Delabre, soixante ans, d’un physique banal et un peu trop porté sur la bouteille, combien est-ce que je vaudrais ?
Moins de trente mille euros, ça c’était certain vu mon âge. Mais que dire de mes vices? La boisson et le tabac, on pourrait peut-être m’en guérir mais la cupidité, l’égoïsme, la cruauté ? Voilà de graves défauts dont aucun psychiatre ne saurait me débarrasser.
Tous ces êtres humains que j’avais kidnappés, modifiés et vendus comme de vulgaires produits pendant des années sans le moindre remord … A tous les coups je vaudrais moins de dix mille.
Pourrais-je toutefois offrir de la tendresse à une vieille fille ou à une veuve éplorée ? Non, je n’avais jamais été capable de penser à quelqu’un d’autre que moi. Moins de cinq mille.
Et comme garde d’enfants, est-ce que je saurais supporter des gosses à longueur de journée sans perdre mon sang froid ? Non, je les balancerais par la fenêtre aux premières pleurnicheries. Moins de mille.
Serais-je alors capable d’effectuer des corvées ménagères pour être proposé comme homme à tout faire ? Impossible, j’avais toujours eu mes propres domestiques et n’y entendais rien en aspirateurs. Moins de cinq cents.

Et si je mourrais et que l’on vendait mon corps à la science pour sauver des vies ? Même pas …
Mes yeux sont viciés par toutes les horreurs qu’ils ont vues.
Mes poumons encrassés par tous les cigares qu’ils ont fumés.
Mon foie détraqué par tout le whisky qu’il a filtré.
Mon cœur atrophié par tout l’amour qu’il n’a pas donné.

Ma vie à moi, elle vaut zéro.

MH

Tortures géographiques

BURRRRRRRRRRRRRR

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de MLN / CH dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 357. Thème imposé: géographie.

Il était grand, gros, gigantesque, le prof de géo, presque aussi effrayant que sa matière !
Avec sa blouse blanche, il ressemblait à un boucher ! D’ailleurs, n’était-ce pas ce qu’il s’évertuait à faire : débiter ses élèves en petits morceaux …
J’étais l’une de ses malheureuses victimes de onze ans. Timide, mal dans ma peau et plutôt réfractaire aux secrets des cartes, je présentais le profil idéal pour ce bourreau des salles de classe.
Ce mardi-là, la France était particulièrement rébarbative, c’était la carte muette des fleuves, des rivières et de leurs affluents qu’il fallait tous identifier sans la moindre erreur.
Le sadique nous faisait passer au tableau dans l’ordre alphabétique de nos noms de famille et c’est par ces mêmes patronymes qu’il nous interpellait, filles comme garçons, abrupte, froid, brutal et sans aucune fioriture.
Les noms de mes condisciples se succédaient à toute allure et malgré les nombreux M et S de la liste, je voyais l’ombre du T se profiler dangereusement.
Bon nombre de mes compagnons de souffrance avaient été renvoyés à leur place avec des réflexions vexantes et déstabilisantes du genre :

LOUCHARD, tu louches sur le Rhône ou sur le Rhin ?

MISERE, tu portes bien ton nom !

Ou pire encore, à une camarade un peu ronde dont la pompe à vélo dépassait toujours de son cartable:

POTRIN, tu vas en avoir bien besoin de ta pompe pour te r’gonfler !

Puis, soudain, c’est à moi qu’il s’adressa, de sa voix métallique : TOURNIER ! A ton tour !
La leçon, je l’avais apprise sur le bout de mes doigts tremblants, et pourtant, face au tyran, j’avais l’impression de ne plus rien savoir.
C’est flageolante que je fis face à la carte suspendue au tableau noir par un crochet de boucher; tous ces petits traits zigzagants, plus ou moins longs qui se jetaient soit dans la mer soit les uns dans les autres n’avaient plus pour moi d’autre noms que celui de SERPENTS. Des serpents prêts à m’inoculer leur venin.

TOURNIER, j’entends tes os qui claquent !

Etait-ce bien la réflexion à faire pour m’insuffler l’inspiration des cours d’eau français ? Le claquement de mes dents qui, lui, était bien réel, ne fit que s’amplifier suite à cette remarque humoristique, et c’est meurtrie et honteuse que je regagnai mon pupitre.

Aujourd’hui j’en ris mais je me souviens encore des nuits blanches et des crises d’angoisse précédant ces séances de tortures géographiques !

MH

Le chou rouge

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Ce matin au marché, j’ai acheté un chou rouge. J’avais envie de le cuisiner à la flamande avec des pommes et des oignons. Mais depuis qu’il trône sur la table de ma cuisine, je ne puis me résoudre à le couper, le pourfendre, le sacrifier. Il est si magnifique, mon chou rouge ! Sa superbe couleur aubergine, sa rondeur parfaite, sa texture aussi fine que la peau d’un nouveau-né, les rainures de ses feuilles semblables à des veines… Il est presque humain, comment oserais-je le dévorer ? Je ne suis pas cannibale ! Pourtant je n’ai rien d’autre dans mon garde-manger et la faim me tenaille …Mais non, non, il est trop beau, la perfection faite légume, et il a l’air si chou ce malheureux condamné à mort.
C’est curieux, la semaine dernière je n’ai eu aucun mal à faire bouillir son cousin le chou-fleur. Aucune pitié pour sa chair charnue aux bouquets blonds. Je l’ai même fait souffrir pendant plus de trois jours dans l’enfer glacé de mon réfrigérateur avant de l’achever dans la cocotte pleine d’eau bouillante. Et je n’ai pas eu de remords, c’est atrocement injuste quand on y pense. Je me demande comment je me comporterais face à un chou vert ou un chou blanc, je n’en ai encore jamais cuisiné, mais je pense que je serais impitoyable.

Le chou rouge est vraiment le roi des Brassicacées !

MH

Petite questionnette : Et vous, quelle sorte de chou auriez-vous le plus de remords à pourfendre ?

Réjouissance forestière

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Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 349.

 

Elles sont quatre amies et elles dévorent.
Insouciantes du pourrissement des fougères
Sur lesquelles elles sont installées,
Elles pique-niquent avec avidité.

Jambes étalées, jupes retroussées
Délestées de leurs sacs, de leurs cahiers
Fières de leur complicité
Elles s’amusent, elles s’esclaffent.

Leurs yeux se plissent, leurs pupilles flamboient
Leurs rires grincent, détonnent, deviennent sorciers
Elles se congratulent, se félicitent de l’avoir fait.
« C’est vrai, il l’avait bien cherché ! »

Sous les fougères, elles l’ont enterré
Le prof de maths et son sale martinet
Adieu les heures de colle et les zéros pointés
Pour elles c’est jour de fête, elles l’ont bien mérité !

MH