Sale nounours

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Avertissement: Texte glauque, âmes sensibles, ne pas lire.

La mère de Simon, elle m’a mis au rebus, avec le vieux fauteuil de Mamie Paulette.
Pauvre Mamie Paulette, elle était gentille mais elle l’a attrapé, le virus, et elle en est morte.
Simon, lui, il ne s’occupe plus de moi depuis longtemps, il passe ses journées devant les écrans, télé, ordi, téléphone. Il a treize ans Simon, et il est devenu idiot, débile… surtout depuis mars 2020.
Moi, je l’aimais tellement Simon, et lui aussi il m’aimait, au début…Quand ses parents m’ont offert à lui, pour ses quatre ans, j’ai vu l’amour dans ses yeux et j’ai cru que c’était pour la vie. On dormait ensemble, il me confiait ses peurs et ses chagrins et moi je le consolais.
J’étais le meilleur ami de Simon.
Mais à huit ans, il a commencé à préférer ses petites voitures, j’avais beau leur arracher les roues la nuit pendant qu’il dormait, le lendemain, il les réparait et le cirque recommençait « Broum, broum, broum… ». Moi, je ne servais plus qu’à la bagarre avec ses copains, ils organisaient des combats de nounours et ils nous balançaient comme de vulgaires oreillers. Plus de câlins, que des coups.
Ensuite, pire que la brutalité, ça a été l’oubli puis l’abandon total dans un coin du grenier.
Simon, lui, il passait son temps sur le canapé, les yeux rivés sur ses jeux vidéo, la bouche pleine de chips, le ventre plein de graisse et la tête pleine de rien.
Simon était devenu un monstre ou bien c’était moi…
Mamie Paulette, elle avait laissé du virus sur son fauteuil, plein de virus. Alors la mère de Simon a décidé de le mettre sur le trottoir « aux encombrants » et elle en a profité pour me jeter moi aussi ; après tout, c’est bien ce que j’étais devenu, un encombrant.
Assis sur le vieux fauteuil, je les ai tous emmagasinés, les virus, c’était comme si ma fourrure s’en nourrissait, une sublime sensation de puissance !
Sur le trottoir, je respirais enfin, c’était le mois de mai, l’air était doux, on entendait les oiseaux chanter, il n’y avait pas de voitures, juste quelques enfants puisque l’école avait repris pour certains.
J’ai attendu longtemps sur le fauteuil ; tout ce que j’espérais c’était que des écoliers passent avant le camion des poubelles. Et puis, ils sont arrivés, l’éclopé et son copain, ils devaient avoir une dizaine d’années, juste l’âge où Simon m’avait abandonné. C’était parfait.
L’éclopé a foncé droit sur moi, son camarade a bien tenté de le retenir mais en fût empêché par sa béquille :
– Fiche-moi la paix !
– Faut pas toucher à ça, t’as même pas tes gants !
L‘éclopé le repoussa à nouveau avec sa béquille :
– Laisse-moi tranquille, j’te dis !
Alors, le gamin m’a attrapé. Le virus, j’ai tout de suite su qu’il m’avait quitté pour s’accrocher à lui et je me suis senti puissant. Je la tenais enfin ma vengeance !
Il y avait juste une chose que je ne savais pas, c’est que les gosses n’en meurent pas…sans doute que moi, je l’avais pas assez regardée, la télé.

 

Le trio du lac

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Thème: écrire à la suite de l’incipit du roman Summer de Monica Sabolo:

« Dans mes rêves, il y a toujours le lac. L’été où c’est arrivé, cet été dont rien n’a marqué ma mémoire, ou juste quelques images, comme des photographies nettes et brillantes, pendant ce mois de juillet où nos vies ont changé pour toujours… »

Je n’y suis jamais retournée puisque tu ne pouvais plus y être, mais qu’elle, y serait peut-être encore, sous une forme ou sous une autre, retenue par les algues ondulantes comme des cheveux de sirènes.
C’était l’été 1980, et nous avions tous eu notre bac, Coline, toi Nardo, et moi. Nos projets étaient très différents, tu voulais intégrer une école de commerce à Bordeaux pour plus tard reprendre la pisciculture de ton père dans notre petite ville, tout près du lac. Coline rêvait d’ailleurs, de faire le tour du monde … et moi de Paris et de la Comédie Française.
Apres l’été nous savions que nous ne nous reverrions plus, ou très peu.
J’ai connu Coline bien avant toi, en classe de sixième. Le jour de la rentrée, on s’était tout de suite repérées, peut-être parce que nous étions toutes deux très timides, incapables même de nous dire bonjour. Heureusement l’appel de la prof principale nous avait révélé nos prénoms : Coline et Lina, un duo comme une évidence ; jusqu’à ce qu’on te rencontre, Nardo. Ça, c’était au début de la terminale. Tu avais débarqué avec tes parents dans notre petite ville, ton père avait racheté la pisciculture de Monsieur Tranier, devenu trop âgé. Les autres filles de la classe ne te trouvaient pas particulièrement séduisant, mais Coline et moi, si. Et toi, tu nous aimais bien, autant l’une que l’autre semblait-il. Ainsi, après le duo parfait, il y eut le trio parfait : Coline, Lina et Nardo.
On révisait, on allait au cinéma tous les trois, on restait ensemble dans la cour ; tous les autres nous enviaient : les solitaires, les couples et même les bandes parce que nous, on n’avait pas de chef, on était tous les trois à égalité, on ne se disputait jamais et on ne s’ennuyait jamais.
Puis vinrent les résultats du bac, brillants pour nous trois. Plus rien à faire qu’aller au lac, tous les jours et tous les trois.
La première fois que j’ai vu que tu avais une préférence pour elle, c’est quand tu m’as tourné le dos, pendant notre pique-nique ; vous parliez d’un album de Lou Reed que vous aviez adoré et que je n’avais pas encore écouté. J’étais exclue. Alors, allongée sur le ventre, j’ai fait semblant de m’appliquer à bronzer, mais je pleurais.
Et puis, il y a eu cette leçon de crawl, j’en voudrai toujours à mon père de me l’avoir appris à l’âge de 12 ans. Bien sûr, Coline ne savait pas le nager et toi, tu lui as montré. Vous restiez des heures dans l’eau et moi, je n’osais même plus vous rejoindre. Je lisais sur ma serviette sans retenir un mot de mon roman.
Alors je me suis mise à la détester, ses cuisses marbrées par le froid quand vous sortiez enfin du lac, ses lèvres tremblantes, son ricanement niais. Tout en elle me révulsait, elle, mon amie de cœur depuis plus de six ans…
Le mercredi 17 juillet, pour la première fois, tu n’as pas pu venir au lac. Ton père voulait t’initier à la comptabilité de la pisciculture ; alors, j’ai proposé à Coline qu’on y aille quand même toutes les deux, et elle a dit oui. Cela faisait des années qu’on ne s’était pas retrouvées en duo, sans toi. J’avais préparé un succulent casse-croûte et aussi une bouteille de vodka. J’ai été très gentille avec elle, lui remémorant des anecdotes de nos années collège, quand nous ne te connaissions pas encore… Mais elle, désinhibée par l’alcool n’avait qu’une seule envie : me parler de toi, de ton corps, de ton humour, de son amour pour toi :
– Ce n’est plus seulement de l’amitié, entre nous, Lina, tu as dû le remarquer…
– Oui, et je suis très contente pour vous !
– Ah, tu me rassures, j’avais un peu peur que …
– Non, non. Houlala,  qu’est ce qu’il fait chaud, tu ne trouves pas ? Si on allait se baigner ? Je peux t’apprendre la nage papillon si tu veux ?
– Oh oui ! Nardo sera tellement surpris demain quand je lui montrerai ça !
– Ok, alors allons-y !
Moi, je n’avais pas bu une seule gorgée de vodka, juste trempé mes lèvres pour donner le change.
Arrivées à l’endroit du lac où les algues ondulent comme les cheveux des sirènes, j’ai appuyé sur sa tête, appuyé, appuyé aussi fort que j’ai pu et ce sont les algues aquatiques qui ont achevé le travail en enserrant sa nuque et en l’entraînant vers les profondeurs.
Après, tout est allé très vite, j’ai couru jusque chez toi. Ton père était parti en ville, tu étais seul dans son bureau, j’ai crié :
-Nardo ! Vite ! File au lac, à l’endroit habituel, Coline est en train de piquer une crise de nerfs parce que tu n’es pas là, je crois qu’elle a trop bu, je ne sais plus quoi faire, elle est hystérique !
Tu es parti comme une flèche sans même un regard pour moi. Alors, j’ai décroché le téléphone sur le bureau de ton père, j’ai appelé les gendarmes et j’ai hurlé :
– Vite, venez au Lac Emeraude, Nardo Rodriguez vient de noyer mon amie Coline Rameau.

Une fois sur les lieux du crime, toi encore dans l’eau, moi sur la berge, les gendarmes ont gobé toute ma version : ton amour pour moi, la jalousie maladive de Coline, son harcèlement vis-à-vis de toi, tes nerfs à bout…
Pourquoi m’ont-ils cru plutôt que toi ? On ne le saura jamais… peut-être à cause de mes talents de comédienne, de mon père sous-préfet ou de mes origines franco françaises, contrairement à toi Nardo Rodriguez.
Depuis ce jour, tu croupis en prison, mon amour, et c’est très bien comme ça. Tes parents sont morts de chagrin et la pisciculture a été reprise par un jeune couple de Périgueux. Moi, je suis devenue comédienne comme je le souhaitais et je fais une très belle carrière.
Quand vient le mois de juillet, je pars en vacances au bord de l’eau et chaque jour je nage aussi loin que mes forces peuvent me porter, mais je ne me baigne plus jamais en eau douce, je préfère l’océan.

MH

Le Rose Nippon

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Le texte court ci-dessous m’a été inspiré par cette photo inquiétante de Steven Roe dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 360.

 

J’ai toujours su que je devrais mourir là, baignée dans ce rose détestable, sous cette enseigne asiatique aux lettres agressives, traînée par les cheveux dans ce sous-sol lugubre. J’ai souffert sur le ciment irrégulier des écorchures dans mon dos, j’ai senti leur souffle alcoolisé dans ma nuque, leurs cent mains partout sur moi, leur poignard de chair plongeant dans ma chair à moi, et puis les coups, les coups, les coups… jusqu’à la délivrance finale.
Alors, quand Marie m’a proposé une sortie dans une nouvelle boite, Le Rose Nippon, au fin fond de la ville, j’ai dit : Non, je n’y vais pas, et toi non plus tu n’y vas pas. Viens plutôt passer la soirée chez moi.
Parfois les cauchemars ont du bon.

MH

Le prix d’une vie

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Consigne : écrire un texte commençant par l’incipit : Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros (On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt)

Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros.
Pendant plus de vingt ans je m’étais spécialisé dans la vente d’êtres humains.
Avec mon équipe, on allait là où les êtres sont indigents, esseulés, désespérés, drogués même.
On les ramenait à la Clinique du Nouveau Départ pour les soigner, les soumettre à de la chirurgie esthétique ou simplement les relooker, et après, on les mettait en vente.

Soldés à trente mille pour ceux qui, malgré les soins, restaient médiocres et quarante mille pour les autres.
C’est curieux mais, jamais ils ne protestaient contre ce commerce qui s’apparentait, il faut bien l’avouer, à une foire aux bestiaux. Tellement reconnaissants d’avoir été sortis du marasme, ils acceptaient tout, docilement, comme des bêtes d’abattoir.
Les acheteurs étaient plutôt des hommes : de riches célibataires, souvent très laids, en mal de partenaires;  mais aussi quelques femmes à la recherche de mâles serviles.

Mais aujourd’hui, alors que j’avais pris ma retraite et revendu mes parts de la clinique à mon plus jeune associé, je me posais cette question entêtante : Moi, Jérôme Delabre, soixante ans, d’un physique banal et un peu trop porté sur la bouteille, combien est-ce que je vaudrais ?
Moins de trente mille euros, ça c’était certain vu mon âge. Mais que dire de mes vices? La boisson et le tabac, on pourrait peut-être m’en guérir mais la cupidité, l’égoïsme, la cruauté ? Voilà de graves défauts dont aucun psychiatre ne saurait me débarrasser.
Tous ces êtres humains que j’avais kidnappés, modifiés et vendus comme de vulgaires produits pendant des années sans le moindre remord … A tous les coups je vaudrais moins de dix mille.
Pourrais-je toutefois offrir de la tendresse à une vieille fille ou à une veuve éplorée ? Non, je n’avais jamais été capable de penser à quelqu’un d’autre que moi. Moins de cinq mille.
Et comme garde d’enfants, est-ce que je saurais supporter des gosses à longueur de journée sans perdre mon sang froid ? Non, je les balancerais par la fenêtre aux premières pleurnicheries. Moins de mille.
Serais-je alors capable d’effectuer des corvées ménagères pour être proposé comme homme à tout faire ? Impossible, j’avais toujours eu mes propres domestiques et n’y entendais rien en aspirateurs. Moins de cinq cents.

Et si je mourrais et que l’on vendait mon corps à la science pour sauver des vies ? Même pas …
Mes yeux sont viciés par toutes les horreurs qu’ils ont vues.
Mes poumons encrassés par tous les cigares qu’ils ont fumés.
Mon foie détraqué par tout le whisky qu’il a filtré.
Mon cœur atrophié par tout l’amour qu’il n’a pas donné.

Ma vie à moi, elle vaut zéro.

MH

Tortures géographiques

BURRRRRRRRRRRRRR

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de MLN / CH dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 357. Thème imposé: géographie.

Il était grand, gros, gigantesque, le prof de géo, presque aussi effrayant que sa matière !
Avec sa blouse blanche, il ressemblait à un boucher ! D’ailleurs, n’était-ce pas ce qu’il s’évertuait à faire : débiter ses élèves en petits morceaux …
J’étais l’une de ses malheureuses victimes de onze ans. Timide, mal dans ma peau et plutôt réfractaire aux secrets des cartes, je présentais le profil idéal pour ce bourreau des salles de classe.
Ce mardi-là, la France était particulièrement rébarbative, c’était la carte muette des fleuves, des rivières et de leurs affluents qu’il fallait tous identifier sans la moindre erreur.
Le sadique nous faisait passer au tableau dans l’ordre alphabétique de nos noms de famille et c’est par ces mêmes patronymes qu’il nous interpellait, filles comme garçons, abrupte, froid, brutal et sans aucune fioriture.
Les noms de mes condisciples se succédaient à toute allure et malgré les nombreux M et S de la liste, je voyais l’ombre du T se profiler dangereusement.
Bon nombre de mes compagnons de souffrance avaient été renvoyés à leur place avec des réflexions vexantes et déstabilisantes du genre :

LOUCHARD, tu louches sur le Rhône ou sur le Rhin ?

MISERE, tu portes bien ton nom !

Ou pire encore, à une camarade un peu ronde dont la pompe à vélo dépassait toujours de son cartable:

POTRIN, tu vas en avoir bien besoin de ta pompe pour te r’gonfler !

Puis, soudain, c’est à moi qu’il s’adressa, de sa voix métallique : TOURNIER ! A ton tour !
La leçon, je l’avais apprise sur le bout de mes doigts tremblants, et pourtant, face au tyran, j’avais l’impression de ne plus rien savoir.
C’est flageolante que je fis face à la carte suspendue au tableau noir par un crochet de boucher; tous ces petits traits zigzagants, plus ou moins longs qui se jetaient soit dans la mer soit les uns dans les autres n’avaient plus pour moi d’autre noms que celui de SERPENTS. Des serpents prêts à m’inoculer leur venin.

TOURNIER, j’entends tes os qui claquent !

Etait-ce bien la réflexion à faire pour m’insuffler l’inspiration des cours d’eau français ? Le claquement de mes dents qui, lui, était bien réel, ne fit que s’amplifier suite à cette remarque humoristique, et c’est meurtrie et honteuse que je regagnai mon pupitre.

Aujourd’hui j’en ris mais je me souviens encore des nuits blanches et des crises d’angoisse précédant ces séances de tortures géographiques !

MH

Le chou rouge

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Ce matin au marché, j’ai acheté un chou rouge. J’avais envie de le cuisiner à la flamande avec des pommes et des oignons. Mais depuis qu’il trône sur la table de ma cuisine, je ne puis me résoudre à le couper, le pourfendre, le sacrifier. Il est si magnifique, mon chou rouge ! Sa superbe couleur aubergine, sa rondeur parfaite, sa texture aussi fine que la peau d’un nouveau-né, les rainures de ses feuilles semblables à des veines… Il est presque humain, comment oserais-je le dévorer ? Je ne suis pas cannibale ! Pourtant je n’ai rien d’autre dans mon garde-manger et la faim me tenaille …Mais non, non, il est trop beau, la perfection faite légume, et il a l’air si chou ce malheureux condamné à mort.
C’est curieux, la semaine dernière je n’ai eu aucun mal à faire bouillir son cousin le chou-fleur. Aucune pitié pour sa chair charnue aux bouquets blonds. Je l’ai même fait souffrir pendant plus de trois jours dans l’enfer glacé de mon réfrigérateur avant de l’achever dans la cocotte pleine d’eau bouillante. Et je n’ai pas eu de remords, c’est atrocement injuste quand on y pense. Je me demande comment je me comporterais face à un chou vert ou un chou blanc, je n’en ai encore jamais cuisiné, mais je pense que je serais impitoyable.

Le chou rouge est vraiment le roi des Brassicacées !

MH

Petite questionnette : Et vous, quelle sorte de chou auriez-vous le plus de remords à pourfendre ?

Réjouissance forestière

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Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 349.

 

Elles sont quatre amies et elles dévorent.
Insouciantes du pourrissement des fougères
Sur lesquelles elles sont installées,
Elles pique-niquent avec avidité.

Jambes étalées, jupes retroussées
Délestées de leurs sacs, de leurs cahiers
Fières de leur complicité
Elles s’amusent, elles s’esclaffent.

Leurs yeux se plissent, leurs pupilles flamboient
Leurs rires grincent, détonnent, deviennent sorciers
Elles se congratulent, se félicitent de l’avoir fait.
« C’est vrai, il l’avait bien cherché ! »

Sous les fougères, elles l’ont enterré
Le prof de maths et son sale martinet
Adieu les heures de colle et les zéros pointés
Pour elles c’est jour de fête, elles l’ont bien mérité !

MH

Départ

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Le texte ci-dessous m’a été inspiré par la photo de Jay Toor dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 326.

Regarder en arrière, une toute dernière fois, juste pour être sûr… que c’est terminé.
En face, il y a la lumière, et je vais foncer dedans à toute berzingue avec ma Renault noire.

Tout est possible maintenant, une autre ville, d’autres femmes, une autre vie …
Dix ans d’ennui et de faux semblants à lui dire qu’elle était belle, à trimer pour lui payer son botox et ses séances de yoga, dix ans passés à m’oublier pour ne penser qu’à elle. A rembourser les traites de la baraque, à passer mes dimanches chez Ikea. Dix ans à bouffer ses filets de poisson fadasses et son quinoa au curcuma.

Mais maintenant c’est fini, enfin ! Il n’y a plus que moi, moi et mon avenir. Heureusement, je n’ai jamais cédé à son désir d’enfant, j’ai tenu bon et j’ai bien fait, ça aurait vraiment compliqué les choses… Elle me disait Pourquoi ? Et moi je répondais Parce qu’on est trop bien tous les deux. Mais c’était pas vrai, je pensais déjà à aujourd’hui. Au début, ce n’était qu’un rêve, un vague projet qui m’aidait à tenir, à supporter …
Et puis, pendant mes nuits d’insomnie tout s’est mis en place, tout s’est précisé : le mois, le jour, l’heure, les mots, la manière …

Regarder en arrière, une toute dernière fois, juste pour être sûr que c’est terminé, qu’elle ne bouge plus, allongée dans le fossé.

MH

La petite porte

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Je suis là, recroquevillée devant la petite porte.
Le premier grattement, je l’ai entendu alors que j’étais encore attablée, seule dans la salle à manger. Je me tenais devant mon bol de soupe, à la terne luminosité d’une chandelle agonisante. Et puis, la flamme s’est noyée dans la mare de cire fondue. J’ai perçu l’effluve envoûtant de la fumée et j’ai lâché ma cuillère.
Le tintement du métal sur la faïence. Puis cet autre son venu de plus loin, du fond de la cuisine.
Je me suis levée d’un coup et j’ai marché à tâtons vers le bruit. Mes pieds hésitants ont heurté un meuble au passage, je ne connais pas encore l’emplacement précis de chaque chose, je ne vis dans la maison noire que depuis quelques jours. En relevant ce qui devait être un tabouret, j’ai pensé à ma cousine Clotilde et à son regard mort ; combien de chutes avait-elle dû endurer avant que sa mémoire ne prenne la place de ses yeux… Et puis le grattement a repris, je me concentrais sur ce « cr cr cr » lancinant. Plus j’approchais de la petite porte, plus il devenait distinct. Je me suis agenouillée, j’ai collé mon oreille droite contre le bois rugueux, et les paroles de la vieille voisine rencontrée le jour de mon arrivée, me sont revenus : « Surtout, n’engagez aucun domestique qui viendrait à se présenter par la petite porte… » Sur ces mots, elle était retournée se terrer dans son antre comme une bête apeurée. De retour dans la maison noire dehors et grise dedans, j’avais rédigé une annonce pour trouver une bonne. Je la publierais dès le lendemain dans le journal local. Puis, je me décidais enfin à chercher la mystérieuse petite porte. Chacun de mes pas était d’une lourdeur extrême, comme si mon cerveau envoyait des ordres contradictoires à mes jambes. La porte ne pouvait se trouver qu’au rez-de-chaussée puisque la voisine avait dit que quelqu’un pouvait arriver de là. Rien dans la pièce principale, ni dans le bureau. Il ne pouvait donc s’agir que de cette planche de chêne enchâssée dans le mur du fond de la cuisine. Elle débouchait probablement sur une grange ou une cour intérieure. Cela, Je ne pus le vérifier car elle semblait fixe, sans poignée ni loquet. Juste un rectangle sombre plaqué sur la chaux blanche du mur. Alors, je m’en étais désintéressée jusqu’à ce soir.
Mon oreille est brûlante, malgré le froid qui remonte du sol en pierre le long de mes mollets, de mes cuisses, de mon buste et enveloppe mes épaules. Ma joue est rivée au bois, des échardes piquent sa chair mais je ne sens rien car tout ce que je perçois c’est ce « cr cr cr » qui pénètre l’intérieur de mon tympan. Si je prononce un mot, une voix humaine va-t-elle me répondre ? Je ne veux pas le savoir, alors je reste immobile à écouter le grattement assourdissant. Combien de temps… combien de temps ?
Cinq ans plus tard ……………………………………………………………………………………………………………………
Dès que je l’ai vue, j’ai su qu’elle serait le décor idéal de mon nouveau roman. Sa façade noirâtre comprimée entre les deux maisons mitoyennes, elle ressemblait à un repris de justice coincé entre deux gendarmes. Et puis ce panneau « à louer » accroché de travers au-dessus de la porte d’entrée … Cela devait faire des années qu’il avait été mis là, tant il était encrassé par la poussière de la route.
Je frappai. Les propriétaires habitaient peut-être encore ici en attendant un hypothétique locataire. Pas de réponse. J’appuyai sur la clenche et la porte s’ouvrit en grand.
-Il y a quelqu’un ?
Toujours aucune réponse. Je décidai d’entrer. D’un coup sec, la porte se referma derrière moi.
C’est à ce moment-là que je sentis l’odeur. Une odeur pestilentielle qui me laissa paralysée dans l’obscurité. Au bout de quelques instants, j’eus la présence d’esprit d’appuyer mon écharpe contre mon nez. J’avançai vers un faible rai de lumière qui laissait présager d’une fenêtre fermée par des persiennes.
Oui, c’était bien cela. Je tournai la poignée et poussai les lourdes jalousies avec une force décuplée. Le besoin de respirer était si intense … Le haut du corps penché à l’extérieur, je reprenais une bouffée de vie et de lumière avant d’affronter à nouveau la puanteur.
Je me déplaçais à petits pas en direction du foyer de la pestilence. Qu’allais-je donc trouver ? Un chat crevé, un oiseau mort dans une cheminée, des restes de nourriture putréfiés… J’étais en proie à deux émotions bien distinctes : la répulsion viscérale et l’excitation intellectuelle à l’idée de coucher mes sensations sur le papier.
C’est alors que je vis un cadavre de femme en décomposition. Recroquevillé contre une petite porte, dans la cuisine, le côté droit de sa tête était plaqué contre le bois vermoulu. Dans le silence assourdissant de la maison, un bruit à peine audible semblait provenir de l’autre côté de la petite porte : « cr, cr ,cr »

MH