Anéantissement

bellerine mur© Jon Tyson

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Jon Tyson dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 313.

 

Je pourrais vous dire que j’ai réussi à m’en sortir par la danse
Mais non …
Je pourrais vous raconter que j’ai quitté mon quartier, mes parents, grâce à ma passion
Mais non …
Je pourrais remercier toute cette adversité qui donne la niaque
Mais non …
Les ballerines ont été piétinées
Le collant a été déchiré
Le tutu rose, brûlé.
A la place… la longue robe noire
Qui recouvre tout, même les rêves les plus fous.

MH

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Kévin et Papé

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Cette petite nouvelle est née du défi numéro 10 proposé par L’atelier sous les feuilles, et qui proposait de placer huit mots issus du poème Chanson d’automne de Verlaine : sanglots, violons, langueur, suffocant, heure, jours, vent, feuille dans un texte ne traitant PAS de l’automne.

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« J’ai fait quoi, Kévin ????
Papé était dur de la feuille ! Pourtant il avait fait un sacré vent digne d’un staccato au violon ! Dans l’atmosphère suffocante de sa chambrette, je ne comptais pas rester plus d’une heure. Pourtant, Papé attendait mes visites comme un oisillon affamé attend le retour de la mère nourricière. Alors je me résignai …Je passerais deux longs jours avec Papé, dans sa chambrette, pour le sortir de sa langueur, couché sur le matelas d’appoint qu’il gardait pour moi, sous son propre lit.
– Tu te souviens de Mamé, Kevin ? Comme elle était belle et gentille…
– Oui, oui …
– Et comme elle t’adorait …
– Oui, oui …
– Toi, son premier arrière petit-fils…
– Oui, oui …
– Toi son premier arrière petit con !
– Quoi !?
– Rien, rien, mon Kevin, je voulais juste voir si tu m’écoutais.

Et puis, Papé éclata en sanglots, comme ça, d’un seul coup. Il pleurait comme une vraie fontaine, les yeux fixés sur la photo de Mamé épinglée au mur de sa chambrette.

– Papé, je suis là, parle-moi, je vais t’écouter cette fois, parle-moi encore de Mamé ! »

Alors, dans la torpeur de la petite pièce, couché sur le matelas d’appoint, j’écoutai Papé me raconter leur rencontre sur les bords de Loire, leur belle vie à Angers et les derniers jours de Mamé aussi …

Aujourd’hui j’ai soixante ans, je ne suis plus un petit con, peut-être un vieux con… mais je n’oublierai jamais le récit de Papé, couché sur le matelas d’appoint.

MH

 

Aline et le regard doré

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Encore une journée. À passer. Apres le lundi interminable, la boulangerie fermée, le vide. La nuit dehors sans avoir vu le regard doré, couchée sur un carton, sous le porche, Rue des frênes. C’est mardi, et puis ce sera mercredi, jeudi, vendredi … Pourquoi tous les jours finissent par « di » ? À part dimanche qui commence comme cela… En anglais, les jours finissent par day et day ça veut dire jour, mais « di » ça ne veut rien dire…
Pourquoi a t-elle arrêté l’école si tôt ? Les profs disaient Réveille-toi Aline, la classe c’est pas un dortoir ! Ils ne pouvaient pas comprendre, ils ne savaient pas ses nuits blanches, l’état de sa mère, son beau-père, les coups.

Dimanche le jour du seigneur, elle s’installe devant l’église au lieu de la boulangerie. Le regard doré y vient aussi. Heureusement, sinon elle ne le verrait pas deux jours d’affilée, ce serait trop, elle en mourrait… peut-être.

Mais aujourd’hui c’est mardi, elle déambule dans la ville. Son jean est vraiment sale, il faudrait aller au Lavomatic avec les pièces récoltées à la sortie de la messe, mais pas la pièce de deux euros du regard doré, celle-là, elle la garde, serrée dans sa paume.

Il y a la queue, ils sont tous là : Bébert le boiteux, Simone la pochtronne et trois jeunes comme elle, avec des chiens. Sauf qu’elle, elle n’a pas de chien. Elle n’a pas envie d’attendre, pas envie de leur parler, de sentir leur crasse pire que la sienne; tant pis pour le jean, quand elle est assise, ça se voit moins qu’il est sale, et elle est toujours assise quand elle voit le regard doré.

Elle erre dans la rue principale, il est dix heures à l’horloge de la mairie. Boire un café avec les sous du Lavomatic. Se réchauffer. Mais dans quel bar ? Au Petit Poucet, on ne la laisse plus entrer depuis qu’elle y est allée avec Marco le dingo qui s’est mis à chanter sur une table en cassant trois verres. Au Café des amis, il y a Dédé le patron qui lui balance sa tasse comme une gifle, sans même la regarder. Et s’il avait raison, Dédé ? Elle n’est rien. Un rien qui encombre les trottoirs, un rien qui fait peur aux gens normaux, un rien qui dégoûte les touristes.

Elle décide d’aller chercher un peu de réconfort dans le grand magasin qui fait le coin. C’est bon, le vigile la laisse entrer. Il a pitié, elle voit dans ses yeux qu’il a connu la rue, lui aussi. Au moins, là, elle a chaud sans avoir à dépenser ses pièces. Et puis elle aime bien tout regarder, imaginer une maison où elle vivrait, le linge qu’elle y rangerait, les objets de déco qu’elle choisirait, les vêtements qu’elle porterait pour accueillir le regard doré chaque soir, quand il rentrerait du travail, chez elle, chez eux…

Elle demande l’heure à une dame qui hésite entre deux pyjamas pour son bébé, la dame lui répond : midi et puis elle file très vite avec sa poussette sans prendre de pyjama … Elle n’aurait pas dû faire peur à cette dame, de toute façon, son estomac lui avait bien dit qu’il était midi.

Elle quitte le beau magasin chaud, elle irait bien Chez Paul s’acheter un sandwich parce que c’est tout près, juste en face, mais c’est moins cher au Leaderprice alors elle marche dans le froid jusqu’à l’autre bout de la ville. Chez Paul, elle ira ce soir à sept heures mais pas pour acheter, pour s’asseoir et attendre le regard doré.

Elle dévore son jambon-beurre, c’est l’avantage quand on a faim, tout est délicieux. Il y a un bac rempli de produits qui se périment aujourd’hui, cinquante pour cent de réduction sur le prix initial. Elle s’offre un lot de Danettes et les fourre dans son sac à dos. Ce sera bon de les manger ce soir, après le regard doré, toute seule, couchée sur son carton, sous le porche, Rue des frênes.

Encore deux heures à tuer. Il tombe une espèce de neige fondue, un peu grise qui la glace. Elle rentre chez Gibert. Tous ces livres … En quatrième, sa prof de français disait toujours : il faut lire, même des livres faciles, même des BD ou des journaux mais lire …

Elle allait à la bibliothèque à l’époque, pour fuir les cris et les coups mais souvent elle s’endormait dans la chaleur silencieuse du lieu.
La voilà qui parcoure les rayonnages des romans anglo-saxons. Jane Eyre, celui-là, elle l’avait lu jusqu’au bout, à treize ans, elle avait adoré. Elle s’assoit dans un coin de la librairie avec le livre, et ouvre une page au hasard : Il étendit la main pour me demander de le conduire ; je pris cette main chérie et je la tins un moment pressée contre mes lèvres ; puis je la passai autour de mon épaule ; étant beaucoup plus petite que lui, je pouvais lui servir d’appui et de guide. Nous entrâmes dans le bois et nous retournâmes à la maison…

Si vous voulez lire ce livre, il va falloir passer à la caisse ! Elle se lève, replace Jane Eyre entre Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey puis ressort dans la rue. Heureusement, le temps a passé très vite avec Jane. Il est l’heure d’aller Chez Paul ou plutôt sur le seuil de Chez Paul. Elle sort de son sac à dos un coussin et un petit cendrier rouge pour les pièces. Elle s’assoit en tailleur. Elle attend. Elle l’attend.

Mères de familles, employés, retraités, écoliers et lycéens défilent dans la boutique : un pain au chocolat, s’il vous plait, une baguette, un éclair au café, une miche … La caisse n’arrête pas de s’ouvrir et de se fermer avec un petit «ding» joyeux. La femme au manteau vert met une pièce d’un euro dans le cendrier rouge, la petite grand-mère tout en noir, vingt centimes, la petite fille et son caniche, dix centimes, elle les voit souvent ces trois-là avec leur sourire gentil. Et puis, il y a les indifférents, les plus nombreux qui regardent loin devant eux pour ne pas la voir, et les méchants assez rares qui lui lancent un regard glacial comme la pluie ou une remarque acerbe : Va travailler ! Tu ne vois pas que tu gênes, là !

Le regard doré vient toujours beaucoup plus tard, juste avant la fermeture. Il a sûrement un travail prenant. Mais aujourd’hui il n’arrive pas, il est déjà dix-neuf heures cinquante-cinq à la montre de Sandra, la boulangère. Le magasin ferme dans six minutes.

Il est temps de partir, Aline… Sandra lui tend l’une des baguettes invendues. Elle se lève avec difficulté, range le coussin et le petit cendrier rouge dans son sac à dos, elle dit Merci Sandra et repart dans les rues. Elle ne mord même pas le quignon du pain, elle traverse hors du passage piéton, elle ne voit pas la voiture, elle entend juste les freins qui crissent, qui n’arrivent pas à maîtriser le véhicule. Les Danettes écrasés sur l’asphalte, le cendrier rouge brisé.

Tout est blanc quand elle se réveille. Un oreiller moelleux sous sa tête, un drap propre sur son corps, une aiguille piquée dans son bras, un goutte-à-goutte.

Soudain, la porte qui s’ouvre, une blouse blanche, une stature familière, le regard doré sur elle, le regard doré, pour elle.

MH

Petite questionnette:  Et vous, quel roman de votre jeune enfance vous a marqué à vie ?

Panique à bord

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Un seau, c’est ce qu’il faudrait à Juan pour écoper l’océan qui rentre, qui s’infiltre par tous les pores de cette barque usée, pourrie. Il jette un coup d’œil à son compagnon d’infortune qui ne fait rien alors que lui se démène pour les tirer de là tous les deux. L’autre grelotte à l’avant, il regarde Juan de ses yeux creux. Il attend tout de Juan qui n’a qu’un pauvre bol pour évacuer l’eau glacée.
Autour d’eux, le monstre énorme, l’ogre océan. Il veut tout envahir, tout engloutir. Il envoie ses vagues grises comme on donne des gifles toujours plus cinglantes, toujours plus précises. La barque tangue atrocement, Juan doit lâcher le bol pour se déplacer au centre de l’embarcation, une main crispée sur chaque bord et les jambes écartées. Il ne sent plus ses pieds transis sous l’eau envahisseuse. Combien de temps va-t-il pouvoir tenir …
L’autre se recroqueville de plus en plus, il ne regarde même plus Juan. Une bête résignée.
Attrape le bol et écope ! Lui crie Juan même s’il sait que l’autre ne comprend pas sa langue. Moi, si je bouge, on chavire !
L’autre remue imperceptiblement, ses mains tremblent, ses yeux errent de droite et de gauche.
Allez, vas-y attrape ce bol sinon on va crever ! Juan donne des coups de menton en direction du petit récipient qui flotte entre eux deux comme une coquille de noix dans une mare. L’autre n’aurait qu’à tendre le bras pour s’en saisir.
Allez vas-y, tu peux nous sauver ! Juan prend les intonations les plus convaincantes pour palier le sens des mots qui échappe à l’étranger.
Lentement, les yeux de ce dernier se fixent sur ceux de Juan.
Juan a capturé son regard, Fais-le, tu peux y arriver !
Tout doucement, le long bras maigre s’avance, il glisse sur l’eau comme une anguille et attrape enfin le bol. Frénétiquement, il se met à écoper. Le bol se remplit et se vide à une cadence effrénée.
C’est ça, continue, continue !
Au fur et à mesure que la barque s’assèche, les yeux de Juan s’emplissent de larmes de joie. Mais tout à coup, voilà l’autre qui se met à crier en agitant les bras dans le ciel. Il a lâché le bol qui vient s’échouer sur le bois détrempé. Juan se retourne et voit à son tour la grande voile blanche : Un bateau ! Un bateau ! On est sauvés !

MH