J’y suis, j’y reste

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Sincèrement, je crois que je vais pas sortir. Il fait si bon là-dedans ! Nourri à domicile, je flotte, je dors, je file quelques coups de pied pour me dégourdir les jambes et puis je me rendors, avec mon pouce, si doux, si bon dans le liquide protecteur si chaud, si fluide.
Plus j’entends ce qui se passe au dehors, plus j’ai envie de rester dedans.
Elle, pour commencer, la proprio du ventre, c’est une dingue. Elle bouffe n’importe quoi, surtout quand la grosse voix l’invite au restau hindou… Berk, ça fout une odeur de curry dans le placenta, une horreur ! Et je vous parle pas du jus de raisin fermenté qu’elle ingurgite, ça me donne un mal de crâne ! Et pourtant, je ne reçois que des effluves, mais quand je serai sorti, j’aurai droit à la bouillie aux épices et au gros rouge dans le biberon!
C’est comme ses parties de jambes en l’air avec la grosse voix, si elle croit que ça m’amuse qu’on me secoue dans tous les sens en peine nuit ! Mais elle en a rien à faire, la proprio ! Aucune pitié pour les « pas-nés » Bon Dieu, si je pouvais communiquer avec mes semblables dans le monde entier, j’organiserais des grèves de la croissance, des cessions de coups de pied non stop et des stages sur le thème : « Comment donner une bonne nausée par jour à sa proprio pendant neuf mois » Je baptiserais mon mouvement : « Les embryons en rébellion »
Et puis, si vous l’entendiez crier …elle hurle toute la journée ! Heureusement que je baigne dans le super liquide qui atténue le boucan… mais imaginez, quand je serai dehors, ce que je devrai supporter…
Si elle gueule comme ça, c’est à cause de l’autre… la voix stridente qui passe son temps à faire des caprices et à pleurnicher.
« Jennifer, viens faire une caresse à Kevin » et bing, un grand coup sur le ventre et moi qui sursaute à l’intérieur !
Oh non ! J’ai pas envie de rencontrer Jennifer, mais pas du tout ! Je tiens à la vie, moi, mais à la vie intra utérine ! Et au fait, comment elle m’a appelé la prorio ? Kevin ? J’y crois pas… Mais quel goût de plouc …ça veut dire qu’en plus, je vais vivre en HLM ?! Nooooooon !!

De toute façon, dans deux mois, quand le ventre va commencer à se contracter pour me faire déguerpir, je sais exactement comment je ferai : je vais me mettre bien en travers avec les bras et les jambes en V, comme ça, pour me sortir, ils pourront toujours s’accrocher les toubibs !

MH

 

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La mare aux canards

Small ducks on a pond. Fledglings mallards.(Anas platyrhynchos)

La mare du Père Cruchon est au bout du village, juste derrière sa ferme. Je m’y rends parfois quand je suis sûr que le vieux est à la chasse. Il n’aime pas me voir mater ses canards. Un jour il m’a surpris, accroupi devant l’étendue d’eau boueuse, et il m’a gueulé : Eh toi, le dingo, t’attends qu’il te pousse des palmes ou quoi ? Alors je suis parti en courant parce qu’en plus de sa tronche de sanglier, il avait son fusil en bandoulière, le père Cruchon.

J’ai lavé mes chaussettes bleu canard et mon slip kangourou à trente degrés. Je ne voulais pas risquer de les faire rétrécir, ni feutrer, ni boulocher. Je les ai étendus sur le fil à linge, bien comme il faut, juste devant la chambre de Marinette.
Et je me suis barré.
Mes cuisses nues ont un peu saigné sur les barbelés qui étranglent son jardin. Je n’ai jamais porté de pantalon, ni de chemise, je n’en vois pas l’utilité. Les seuls habits que j’ai jamais possédés sont ces chaussettes bleu canard et ce slip. Mais aujourd’hui je les laisse à Marinette. En souvenir.
C’est moins risqué que de lui donner mon cœur.
Du coup, me voilà tout nu et sans un sou. Impossible de me racheter ces trois pièces de vêtements qui protégeaient les parties les plus précieuses de mon anatomie. Je me console en pensant que je n’aurais jamais retrouvé le même modèle de chaussettes ; elles datent de trente ans en arrière et leur couleur canardesque n’est certainement plus au goût du jour.
Il y a dix ans, j’ai eu l’idée fugace d’en acquérir une seconde paire. Il faut dire que Sylvaine, ma fiancée du moment, m’avait dit : Ras le bol de cette couleur ! Tes chaussettes, elles sont juste bonnes à patauger dans la mare du Père Cruchon !
A cause de sa remarque j’avais failli me laisser tenter par une paire de rouges, à neuf francs (c’était l’époque où je possédais un porte-monnaie vert en forme de grenouille avec dix francs dedans) Mais au dernier moment, j’ai eu peur que mes chaussettes bleu canard me fassent une crise de jalousie, alors j’ai renoncé aux rouges et j’ai quitté Sylvaine en lui laissant le porte-monnaie grenouille avec les dix francs dedans.
Ce matin, je me retrouve nu comme un têtard et je déambule sur le marché de mon village. Je pense à Marinette… à la tête qu’elle va faire quand elle verra mes cadeaux d’adieu sur le fil à linge.
Les habillés me fixent du regard, rient, se moquent, s’offusquent ; les mères posent une main sur les yeux de leur progéniture.
Heureusement, la mare du Père Cruchon n’est pas loin. Pourvu qu’il soit parti à la chasse aux bécasses…
Mon corps blanc disparaît peu à peu dans l’eau brune et épaisse comme un bouillon de poule. Les canards nagent tout autour de moi ; ils me font une haie d’honneur même si je ne porte plus leur couleur. J’ai de curieuses sensations dans les mains et dans les pieds. Ce sont de fines membranes qui poussent entre mes doigts et mes orteils. Je sens ma bouche se durcir et pointer vers l’avant comme un long nez plat. J’ai….de….. plus……..en ………plus……….de…….mal……..à………..par………..ler………….Coin-coin, coin-coin, coin-coin.

MH