Joey le canapé

Joey le canapé était là. Planté au milieu du salon. Ses formes arrondies et son revêtement « effet peau de pêche » lui donnait un look chic mais un peu désuet, conforme à celui de son propriétaire.

Il se demandait bien quels séants inconnus Paul  ramènerait ce samedi soir ; Pourvu qu’il n’aille pas draguer du coté de Pigalle… les arrière-trains de ce quartier portaient volontiers des étoffes synthétiques aux  couleurs criardes qui irritaient le gout et le tissu si délicats de Joey.

Mais il avait surpris une conversation téléphonique : Paul parlait avec Julien son camarade de toujours, un homme dont Joey appréciait les pantalons de velours côtelés Burton of London.

Il semblait que Paul et Julien aient décidé de sortir dans le seizième arrondissement cette fois-ci. Ils y avaient l’adresse d’un bar à vin des plus coquets.

A vingt heures pétantes, Paul claqua la porte de son petit appartement parisien et Joey le canapé se retrouva seul aux prises avec les griffes de Moustachu, l’arrogant Persan qui le grattait dés que Paul avait le dos tourné. Joey souffrait en silence de tant de maltraitance, mais que pouvait-il  faire… il n’existait aucun numéro de secours « SOS Canapés Griffés ».

Autour de minuit, Joey ouvrit bien grand ses accoudoirs : oui, c’était bien la clef de son propriétaire qui tournait dans la serrure. C’est alors qu’il vit dans l’encadrement de la porte le long fourreau de soie noir qui accompagnait Paul.

-Et voici mon modeste logis,  Bérangère !

-Modeste, modeste… charmant je dirais, et très cosy, hooooooo, quelle adorable table basse !

-Oui, je viens d’en changer, je l’ai dénichée chez Roche Bobois

-Je l’adooore ! En revanche, le canapé aurait peut-être besoin d’un remplaçant lui aussi, sa couleur est passée et il semble quelque peu affaissé …

-Vous avez tout à fait raison chère Bérangère, au prochain passage des encombrants je m’en débarrasse ! J’ai repéré chez Poltronesofà un modèle très chic et confortable. Mais en attendant, asseyiez-vous, je vous en prie Bérangère. Je vais chercher deux coupes et une bouteille de ruineux Ruinart à la cuisine.

Joey n’en revenait pas ! Que la pimbêche le critique, c’était une chose, mais que Paul, son fidele propriétaire veuille se débarrasser de lui !!!

Avait-il simplement dit cela pour aller dans le sens de la fille et la séduire  plus efficacement, ou bien le pensait-il vraiment ? Inutile de se poser mille questions, il allait se venger « illico presto » pour parler comme les vulgaires banquettes de chez Poltronesofà.

-Aie !!!

-Que vous arrive-t-il chère Bérangère ?

-Mais c’est affreux, on sent tous les ressorts de votre vieux canapé !

-Vous êtes sûre ? Je n’avais jamais remarqué… mais, vous êtes tellement mince, Bérangère ! Aucune couche de graisse sur votre fessier pour amortir les défaillances de ce pauvre  Joey…

-Joey ??

– Oui, Joey mon canapé

-Parce qu’il a un nom en plus ?!

-Oui, ici tout porte un nom, il y a Moustachu le chat, Robert le lampadaire, Jipsy le tapis, Grace la table basse, René le buffet et Joey le canapé.

-Bon, et bien puisque vous êtes en si belle compagnie, je vous laisse avec…Charlemagne le champagne, c’est ça ??

Sur ces mots, Bérangère tourna ses talons aiguille et claqua la porte. Paul ne chercha pas à la retenir. Il se servit une petite coupe, retira ses mocassins à glands et s’allongea sur Joey avec un soupir de soulagement :

-Alors Joey, maintenant que tu connais les bêcheuses du seizième, tu ne vas plus critiquer mes petites pinup de Pigalle, n’est-ce-pas ? Et puis, je te rassure tout de suite, bien sûr que je ne vais pas te remplacer par un Poltronesofà, je les aime trop moi, tes ressorts farceurs et ton tissu râpé !!

Les desideratas de Monsieur Chat

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Diana Parkhouse  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 417.

Je me suis fait tirer le portrait au célèbre Studio Harcourt ! Pourquoi, vous demandez-vous ? Parce qu’un beau mâle comme moi le vaut bien pardi ! Je sais pourtant qu’avec ma prestance et mon sublime profil gauche,  un photographe moins chevronné aurait tout aussi bien fait l’affaire… Mais bon, je ne veux rien laisser au hasard pour rencontrer l’élue, THE Minette digne de porter ma descendance ! Car ce portrait, je vais le confier à Madame Chavalfaire, la chatonne à l’œil bien coupé de l’agence « Ronrons et plus si affinités » Cette professionnelle des cœurs félins a déjà marié Filou le gros matou du crémier et Chalopard le borgne du clochard de la rue des Poubelles. Alors avec moi, qui suis autrement plus séduisant que ces deux là, le challenge sera aisé, cha va de soi !

Je n’ai pas de préférence concernant la couleur de ma charmante, tant que sa fourrure est dense,  brillante et bien brossée ; j’aime autant, les noires, les blanches, les rousses, les écailles de tortues ou les tigrées comme moi-même. En revanche, je préfère éviter les chattes dites « de race » qui sont souvent moins intelligentes que les « gouttière » et bien trop prétentieuses !  J’ai autrefois fréquenté une Persane qui ne cessait de se pavaner devant l’armoire à glace de sa maitresse, un Top Model de chez Chanel, et une Siamoise qui se prenait pour La Challas ! Elle miaulasssait à longueur de nuits dans tout le quartier ! Et aussi une Chartreuse, toujours en chasse qui aguichait sans aucune retenue tous les Raminagrobis et les Grippeminauds  de Chaville !

Non, ce que je désire, c’est une beauté simple à la démarche chaloupée et au langage châtié  qui me ferait de beaux petits et ne me causerait aucun chagrin. Ah ! J’ai lu Pagnol, moi, et je sais le mal  qu’une Pomponnette peut faire à son brave Pompon ! Alors je la voudrais chage et chaleureuse, ma châtelaine, avec de belles moustaches frisées et des jolies mimines aux coussinets roses !

Ciao !

Jeu numéro 14

Petit jeu proposé par Emilieberd dans les Plumes d’Asphodèle : placer les 14 mots ci-dessous dans un texte : GENTIL, APPARENCE, POESIE, CACHALOT, INSOLITE, FRISSON, PRIER, COURIR, SE CACHER, PINGOUIN, YOUPI, DEMON, DANGER, DETECTER.

Clovis et la forêt

Malgré sa corpulence de cachalot, Clovis était le plus adorable des hommes. Toujours un mot gentil pour les vieux et les enfants du village, il menait sa vie de garde forestier dans les Ardennes comme une barque sur un lac placide.

Chaque matin, il quittait sa petite chaumière de célibataire à l’orée du bois pour arpenter les hectares de forêt, à la recherche d’un braconnier, d’un animal insolite, d’un danger pour les promeneurs ou simplement d’une poésie. Car, oui, ce brave Clovis était aussi poète et il détectait dans le frisson des feuilles mortes ou dans la cavalcade d’un cerf, la subtilité et la puissance de la nature.

Chaque soir, il se cachait derrière les voilages de son unique fenêtre pour écrire les vers inspirés par la forêt. Il priait pour que personne ne découvre son addiction à l’écriture, il avait peur des moqueries. Son apparence lui avait déjà valu des ricanements sous cape, alors si on découvrait en plus qu’il avait une âme de poète…

Ce matin-là, il quitta son logis plus tôt que d’habitude, il avait l’intuition que cette  journée serait différente des autres. « Youpi ! » il était tout excité et se hâtait pour rallier le Sentier des Démons ainsi nommé à cause de ses amanites tue mouche et autres bolets de Satan. Mais, pour le garde forestier, ce n’était qu’un raccourci pour atteindre le palais de fougères aux senteurs fraiches et légères mêlées de bergamote. Au cœur des hautes tiges, il s’arrêta un instant pour s’enivrer de ce parfum, quand tout à coup, il aperçut une bête courant à toute allure. L’animal détalait, aplatissant les herbes devant lui, ce qui donnait le mirage d’un océan secoué de vagues vertes. La créature se déplaçait aussi prestement qu’un lapin de garenne, pourtant elle semblait avoir un bec aussi noir que celui d’une corneille. Intrigué, Clovis activa sa lourde carcasse pour tenter de rattraper la curieuse bestiole. Mais, qu’est-ce qu’elle allait vite ! Heureusement, un tronc d’arbre couché fit chuter la bête que Clovis put enfin rejoindre.

C’est alors qu’il découvrit l’impensable : un oiseau du Grand Nord juché sur le dos d’un lièvre bien de chez lui ! Un pingouin !

En voyant l’homme, le lièvre repartit de plus belle, abandonnant sa monture à plume à son triste sort. Clovis se pencha vers le palmipède et lui demanda de sa voix la plus douce :

-Mais, que fais-tu donc dans nos contrées, animal des glaces ?

-Je suis à la recherche d’un nouvel habitat pour ma tribu ! Le Groenland devient beaucoup trop chaud ces temps-ci et on n’y trouve plus rien à manger…

-Et tu voudrais t’installer ici ?

-Peut-être… Le lièvre m’a fait visiter les environs sur son dos, et je dois avouer que ça me plait bien !

-Tu peux être assuré de ma bienveillance et de ma protection envers toi et ta tribu, pingouin !

C’est ainsi que depuis ce jour, les forêts des Ardennes sont habitées par des centaines de pingouins qui vivent en grande harmonie avec les lièvres, les cerfs, les sangliers, les chevreuils, les perdrix et Clovis, leur cher protecteur !