Thé de dames

Pétronille et Eudoxie, installées dans le salon très « comme il faut » de Pétronille, bavardent.

P- Ma fille Marie-Geneviève est entrée au couvent 

E- Pourquoi ? Le fils du notaire l’a laissée tomber ?

P- Pas du tout, elle a simplement préféré prendre Jésus pour époux, elle s’appelle Sœur Saint Ignace maintenant

E- Et votre fils, le militaire ?

P- Toujours Cavalier…

E- Il aime beaucoup la viande ?

P- Oui, surtout la viande de cheval.

E- Comme j’aurais aimé que mon fils aussi soit Carnassier, malheureusement il est écrivain…

P – Ecrivain ?! Mais qu’écrit-il ?

E- Des salades dans une feuille de choux, aucune consistance…

P – Et votre second ?

E – Edgar ? Toujours aux ordres de mon mari, il contribue à la bonne marche de l’usine !

P – Non, je voulais parler de votre second fils

E – Ah…Anthelme …

P – Oui c’est cela, Anthelme, comment s’en sort-il avec ce prénom ridicule ?

E – Mal, très mal, mais c’est ce que nous souhaitions ! Si nous l’avons prénommé ainsi c’est pour qu’il ne fasse pas d’ombre à son aîné

P- Votre aîné Sostène, l’écrivain…

E- Oui, c’est cela, le scribouillard… d’ailleurs il écrit mieux par temps de brouillard !

P- Des brouillons je suppose ?

E- Oui, des brouillons… à propos de bouillon, auriez-vous un peu de potage ? Je meurs de faim !

P- Je suis désolée je n’ai que du thé vert et du cake anglais à vous proposer…

E- Quel dommage ! Je préfère le thé anglais et le cake vert…

P- Ne vous inquiétez pas, je vais arranger cela, Célestine ! Célestine !

Célestine, la bonne, arrive

C- Oui Madame ?

P – Pouvez-vous passer le thé vert et le cake anglais au mixeur, s’il vous plait ?

C – Mais Madame …

P – Obéissez !

C- A votre service, Madame …

Célestine repart en cuisine

E – Voilà comment il faut parler aux domestiques !

P – Sinon, ils finissent par vous bouffer toute crue !

E – Oui, de vrais cannibales ces gens-là … Un peu comme votre fils ?

P- Mon fils ?

E- Oui, votre fils, le Cavalier Carnassier …

P- Mais bien sur, vous avez raison, d’ailleurs il invite souvent Célestine à dîner…

E – Ils s’empiffrent de steaks tartares je suppose…

P- Oui, mais le vendredi ils ne mangent que des anguilles, c’est Sœur Saint Ignace qui le leur a ordonné !

E – Y aurait-il anguille sous roche ? Le ventre de votre Célestine m’a paru anormalement gonflé …

P – Pensez-vous ! Sœur Saint Ignace ne peut avoir lancé son frère sur le chemin du péché !

E – Qu’en savez-vous ?

P – J’en sais, ma chère, que vous êtes ici dans une maison respectable où l’on prend du thé vert et du cake anglais ou vice versa, à dix-sept heures pétantes tous les jours que Dieu fait !

E- Vous avez certainement raison ma chère…

Célestine revient de la cuisine avec la gamelle du chien pleine d’une drôle de mixture

C- Voici votre bouillie de cake au thé Madame

P – Mais … Pourquoi, Grand Dieu, la servez-vous dans l’écuelle du chien ?? Transvasez-moi cet entremet dans le service Wedgwood et plus vite que ça !

C : Bien Madame …

Célestine repart en cuisine avec l’écuelle. Pétronille et Eudoxie se regardent « en chiens de faïence ».

P un peu gênée par l’impair de l’écuelle – Heum, heum…

E gênée de voir P gênée – Heum, heum …

Célestine revient de la cuisine avec deux cuillers et deux assiettes à entremets remplies de l’infâme mélange

P – Voilà qui est mieux !

Pétronille et Eudoxie lapent le mélange comme des chiens

E – Exquis !

P- Je dirais même, divin !