La femme en deux

Gertrude Abercrombie Split Personality, 1954

Dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Trop longtemps que je te supporte

Avec ton bassin niais, et tes jambes pliées

Je me sens si légère tout à coup sans toi…

Surtout, ne reviens pas à la charge, je t’ai bien assez vu !

Va chercher un autre buste, une autre tête, d’autres bras

Un haut d’homme, pourquoi pas

Au torse puissant, aux biceps musclés, à la trogne carrée

Moi, je file en apesanteur, je suis si bien comme ça,

Même la queue d’une sirène, je n’en voudrais pas !

Et si je veux me souvenir de moi, de la moi entière,

Il y a l’ombre sur le mur, l’ombre de la longue tige bleue qui n’existe plus.

Alors, dégage, déguerpis, bas-de-moi !

Je t’ai troqué contre un pichet,

J’y déverse mes aigreurs quand ça ne va pas,

Et c’est très bien comme ça.

Lapinades



Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Claude Huré dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 403

Lorsque je l’ai vu dans la Forêt des Charmes, j’ai tout de suite su que ce serait lui : son poil lustré, ses oreilles aux aguets, ses grands yeux noisette… mon chaud lapin chéri.

Lui aussi me regardait, à la fois surpris et épaté. Avait-il jamais vu une humaine ? Une imberbe aux oreilles collées aux tempes, au long nez et au corps immense recouvert de tissus. J’ai osé l’interpeller :

-Oh mon lapin, mon beau lapin, j’ai un enclos plein de lapines, aimerais-tu faire leur connaissance ?

-Volontiers, mais je suis un lièvre, pas un lapin !

-Qui peut le plus, peut le moins !

-Alors d’accord !

C’est ainsi que le beau sauvageon sauta dans ma gibecière. Quand je le libérai dans le pré carré de ces demoiselles, elles en furent tout ébaubies, et lui aussi !

Depuis lors, je me suis lancée dans la cuniculture et chaque jour, dés six heures du matin, je coupe des kilos de carottes, d’épis de maïs et de foin pour mes petits. Tout le monde me demande : « Sont-ce des lapereaux ou des levrauts ? Et moi, de leur répondre, ni l’un ni l’autre mais une chose est sure, c’est que ce sont des lève-tôt ! »

Jeu numéro 13

Petit jeu proposé dans les Plumes d’Asphodèle par Emilieberd. Placer les 19 mots ci dessous dans un texte.

ACCOMPAGNER/ DIVORCER/ CLOISONNER/ MAÎTRISE/ MILIEU/ ENFANT/OUBLI/ RIVIERE/ CANALISATION/ BARRIERE/ DISTANCE/ LIEN/ ROMPRE/ SOURIRE/ PARTAGER/ ORNITHORYNQUE/ FRONTIERE/ FILER/ FEMME.

Rencontre improbable

L’ornithorynque et la femme s’étaient rencontrés au milieu de la rivière, elle sur une barque branlante, lui, nageant en se propulsant avec ses pattes antérieures. Happé par son sourire, la bête eut tout de suite le coup de foudre pour la belle : 

-Oh, belle humaine, à nul autre mammifère pareille, m’accompagnerais-tu dans les canalisations ? On filerait le parfait amour, je te ferais de beaux enfants…

-Mais tu oublies les gestes barrière, très cher ! Comment maitriser l’accouplement en respectant les distances ? Comment créer du lien en s’imposant une frontière ?

-N’aie crainte, belle humaine, j’ai des doses ! Des doses de Pfizer en pagaille, et je suis prêt à partager !

-Ça c’est incroyable ! Où les as-tu donc trouvées, ornithorynque ?

-A l’hôpital, quand je travaillais comme animal de laboratoire ! Mais j’ai rompu avec Gigi la laborantine, et on a divorcé…Elle cloisonnait trop les rapports entre ses collègues humains et nous autres, les animaux de service, alors ça a fini par me vexer !

-Et tu t’es barré en chapardant les doses ?

-Bah, oui ! Alors, prête pour une p’tite injection ?

Mon baluchon



Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo d’Ivan Tsaregorodtsev dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 401

Mon baluchon, je le sors de mes tripes.

Il contient tout ce que j’ai gardé de toi. Tes derniers poèmes, ton marron en forme de cœur, ton petit chapeau rond et ton vieux cardigan.

Chaque jour, après la sieste, tu enfonçais ta cloche en laine sur tes deux oreilles, et on partait dans les bois avec la chienne Baya. On ramassait le muguet, les champignons ou les châtaignes selon la saison. Baya courait de-ci de-là.

Une fois, je m’étais assis sur la souche d’un chêne et tu m’as appelé, toute excitée au pied d’un marronnier : Regarde-moi la forme de ce marron ! Il est fait pour nous !

Au bout d’une heure tu disais : Je commence à avoir un peu froid… alors je posais le vieux cardigan sur tes épaules et on rentrait. Tu préparais le thé au jasmin. Puis, assise au coin de la cheminée, tu prenais ton cahier de poésies et ton crayon gris : Aujourd’hui j’ai envie d’écrire sur le ciel d’orage et le parfum des arbres qui espèrent la pluie… Moi, je lisais un petit roman de Christian Bobin en écoutant le grattement rassurant de ta mine sur le papier quadrillé.

Aujourd’hui, je me promène encore… mais pas tous les jours ; Baya marche dans mes pas mais ne court plus jamais, un chien de vieux… C’est moi maintenant qui ai froid dans les bois mais il n’y a personne pour me réchauffer. En rentrant, je me fais un thé en sachet, c’est moins bon, mais à quoi bon … Je ne m’intéresse plus aux romans, mais je reste là, des heures, au coin de la cheminée, à relire les poèmes de ton petit cahier quadrillé.

Thé de dames

Pétronille et Eudoxie, installées dans le salon très « comme il faut » de Pétronille, bavardent.

P- Ma fille Marie-Geneviève est entrée au couvent 

E- Pourquoi ? Le fils du notaire l’a laissée tomber ?

P- Pas du tout, elle a simplement préféré prendre Jésus pour époux, elle s’appelle Sœur Saint Ignace maintenant

E- Et votre fils, le militaire ?

P- Toujours Cavalier…

E- Il aime beaucoup la viande ?

P- Oui, surtout la viande de cheval.

E- Comme j’aurais aimé que mon fils aussi soit Carnassier, malheureusement il est écrivain…

P – Ecrivain ?! Mais qu’écrit-il ?

E- Des salades dans une feuille de choux, aucune consistance…

P – Et votre second ?

E – Edgar ? Toujours aux ordres de mon mari, il contribue à la bonne marche de l’usine !

P – Non, je voulais parler de votre second fils

E – Ah…Anthelme …

P – Oui c’est cela, Anthelme, comment s’en sort-il avec ce prénom ridicule ?

E – Mal, très mal, mais c’est ce que nous souhaitions ! Si nous l’avons prénommé ainsi c’est pour qu’il ne fasse pas d’ombre à son aîné

P- Votre aîné Sostène, l’écrivain…

E- Oui, c’est cela, le scribouillard… d’ailleurs il écrit mieux par temps de brouillard !

P- Des brouillons je suppose ?

E- Oui, des brouillons… à propos de bouillon, auriez-vous un peu de potage ? Je meurs de faim !

P- Je suis désolée je n’ai que du thé vert et du cake anglais à vous proposer…

E- Quel dommage ! Je préfère le thé anglais et le cake vert…

P- Ne vous inquiétez pas, je vais arranger cela, Célestine ! Célestine !

Célestine, la bonne, arrive

C- Oui Madame ?

P – Pouvez-vous passer le thé vert et le cake anglais au mixeur, s’il vous plait ?

C – Mais Madame …

P – Obéissez !

C- A votre service, Madame …

Célestine repart en cuisine

E – Voilà comment il faut parler aux domestiques !

P – Sinon, ils finissent par vous bouffer toute crue !

E – Oui, de vrais cannibales ces gens-là … Un peu comme votre fils ?

P- Mon fils ?

E- Oui, votre fils, le Cavalier Carnassier …

P- Mais bien sur, vous avez raison, d’ailleurs il invite souvent Célestine à dîner…

E – Ils s’empiffrent de steaks tartares je suppose…

P- Oui, mais le vendredi ils ne mangent que des anguilles, c’est Sœur Saint Ignace qui le leur a ordonné !

E – Y aurait-il anguille sous roche ? Le ventre de votre Célestine m’a paru anormalement gonflé …

P – Pensez-vous ! Sœur Saint Ignace ne peut avoir lancé son frère sur le chemin du péché !

E – Qu’en savez-vous ?

P – J’en sais, ma chère, que vous êtes ici dans une maison respectable où l’on prend du thé vert et du cake anglais ou vice versa, à dix-sept heures pétantes tous les jours que Dieu fait !

E- Vous avez certainement raison ma chère…

Célestine revient de la cuisine avec la gamelle du chien pleine d’une drôle de mixture

C- Voici votre bouillie de cake au thé Madame

P – Mais … Pourquoi, Grand Dieu, la servez-vous dans l’écuelle du chien ?? Transvasez-moi cet entremet dans le service Wedgwood et plus vite que ça !

C : Bien Madame …

Célestine repart en cuisine avec l’écuelle. Pétronille et Eudoxie se regardent « en chiens de faïence ».

P un peu gênée par l’impair de l’écuelle – Heum, heum…

E gênée de voir P gênée – Heum, heum …

Célestine revient de la cuisine avec deux cuillers et deux assiettes à entremets remplies de l’infâme mélange

P – Voilà qui est mieux !

Pétronille et Eudoxie lapent le mélange comme des chiens

E – Exquis !

P- Je dirais même, divin !

Trois paires d’ailes



 

Le petit texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Karl Magnuson dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 400.

Depuis la maternelle, c’était ça : Fanny, Ludo et Cléa, les trois inséparables de la rue des Glycines. Hilares sur le tourniquet du square, bavards au fond de leurs classes de primaires, buissonniers au collège et assidus au lycée. Le jour des résultats du bac, Ils avaient scellé un pacte :

Fanny : – Si jamais on se perdait de vue…

Ludo : – Mais t’es dingue, ça peut pas arriver un truc pareil !

Cléa :- Non pas à nous !

Fanny : – Non mais si ça arrivait quand même, promettez-moi… on se retrouve le 30 juin de chaque année à l’heure du soleil couchant tout en haut de la colline des Herbus !

Ludo : – Ok !

Cléa : – D’accord, mais t’es parano, jamais on s’abandonnera !

Et puis, pour leurs vingt ans, en septembre 2001, il y avait eu leur voyage à New York, celui dont ils rêvaient depuis touts jeunes, les spectacles de Brodway pour Fanny, le charme de Brooklyn pour Ludo, les allées de Central Park pour Cléa et les Tours Jumelles pour tous et à jamais …

***

Fanny : – C’est vous les amis, c’est bien vous ?

Ludo : – Oui, on est le 30 juin !

Cléa : –  Et on est là, tous les trois en haut de la colline des Herbus !

Fanny : -Alors, c’est qui qui avait raison ??

Ludo et Cléa : Toi !!

Sur ces mots, trois paires d’ailes s’enlacèrent pour s’envoler au-dessus de la colline verte, du coucher de soleil orange et du ciel bleu.