La Symphonie de l’Escalator

Le  texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Nsey Benajah  dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 385

Niky    – Et bé dis donc, c’est pas simple de jouer du piano !

Didas   – Tu l’as dit ! Surtout un morceau à quatre pieds !

Niky    – Bah oui, on s’emmêle les arpions, on se piétine les panards …

Didas   – On s’bousille les ripatons !

Niky    – Pourtant, Bottines et Sandales y arrivaient super bien tout à l’heure

Didas   – Ouais, mais elles, c’est des pointures, on peut pas se mesurer

Niky    – Pouce ! C’était un sol dièse là ! T’as trébuché !

Didas   – Ça t’botterait pas d’faire des claquettes, plutôt ?

Niky    – Ça marchera pas, on n’a pas de talons ! Des claquettes pour les sourds à la rigueur …

Didas   – Hé Ho ! On finit par un accord en si mineur, tu t’es planté !

Niky    – Un accord sur un piano désaccordé, c’est pas l’pied, moi j’dis…

Lou Boutin qui passait par là, injurie Niky et Didas, il réclame le silence

Didas   – Il va pas nous soulier, lui !

Niky    – De quoi qu’i semelle, l’escarpin !

Didas   – Il s’entend plus claquer du talon, ça l’déstabilise…

Niky    – Fais-lui un pied de nez, ça va le talquer !

Didas   – J’ai pas de nez !

Niky    – Ah, oui, c’est vrai …

Didas   – Bon, on la reprend cette Symphonie de l’Escalator ?!

A la croisée des voies

Elle est simple et modeste la petite gare de la station balnéaire. D’ailleurs, aucun train rapide ne daigne y venir. Seules les Michelines y arrivent et en repartent avec lenteur. De véritables tortues ferroviaires Mesdemoiselles les Michelines. Pardon, maintenant il faut les appeler « TER ». Pourtant, « Micheline » est un nom charmant alors que « TER » ne l’est pas ! Et il faut dire « Mesdames », bien que « Mesdemoiselles » soit plus approprié pour désigner ces jolies voyageuses ! Leur douce innocence se révèle dans leurs phares candides et le rougeoiement de leur tôle quand elles entrent en gare.

La petite boutique à journaux ne parle que de soleil, de pêches miraculeuses et de bonnes nouvelles. Le bureau des bus locaux propose des excursions merveilleuses : La Palmyre, le Pont du Diable, Ronce les bains.

Au café de la gare, ça sent déjà l’océan, une odeur d’iode, de sel, de vent et de soleil qui donne faim ! La serveuse aux yeux bleus délavés des gens de là-bas sert des crevettes grises, des céteaux grillés et des bulots mayonnaise arrosés de vin blanc.

Il n’y a que deux taxis sur le parking, ils sont amarrés comme des caboteurs au port. Leurs chauffeurs ont tout le temps de papoter et de blaguer car les voyageurs préfèrent prendre le large à pied en traînant leurs valises à roulettes comme des nasses à crustacés. Une fois qu’ils ont quitté l’esplanade de la gare, on n’entend plus que le bruissement des queues de lièvres et des oyats sous le vent marin.

Cette gare est une gare Terminus, on ne peut pas aller plus loin, on y arrive joyeux et on en repart triste, c’est tout. Elle ressemble aux grandes vacances.

Jean-Paul descend de la correspondance en provenance de Poitiers. Ses cinquante ans ne lui ont pas fait de cadeau, son visage a du mal à remonter la pente depuis son anniversaire. Il n’a qu’un petit sac de voyage. Il ne restera pas plus de deux jours. Juste le temps de réconforter Jeannine et Jacques, ses vieux parents, de les emmener une fois au restaurant et de les accompagner au Grand Marché, dimanche matin.

Son pas est lent, il n’est pas pressé de quitter la petite gare où se pressent les vacanciers enjoués. Pour eux c’est le prélude de semaines inoubliables, faites de plage, de baignades, de bronzage, de volley-ball, de rires, de flirts et de boites de nuit. Jean-Paul prend le temps de les observer pour tenter de happer leur joie, lui qui est si morne.

A Paris, son couple désarticulé, ici ses parents à la dérive, et lui qui navigue entre ces deux naufrages…Ses épaules se voûtent sous le poids de son sac à dos plein de morosité ; son visage n’exprime rien, il sait déjà tout de ces week-ends routiniers et pesants qu’aucun imprévu ne vient jamais agrémenter.

Ghislaine replace une mèche châtain derrière son oreille droite et astique ses lunettes rondes à l’aide d’une petite lingette avant de reprendre sa marche vers le hall de la gare ; aujourd’hui elle aura beaucoup de choses à voir et elle ne veut pas en perdre une miette. Ghislaine a tout prévu pour ce voyage parisien, qui sera peut-être sans retour, l’énorme valise à roulettes à la limite de l’explosion, le sac à main bien organisé et compartimenté et le sac en nylon avec le casse-croûte, le rouleau d’essuie-tout et la petite bouteille d’eau. Même son cœur est fin prêt à partir ; à quarante ans, il était temps ! Temps qu’elle abandonne son service au Salon de Thé de la Corniche, rue des Bigorneaux, temps qu’elle renonce à trouver l’homme de sa vie parmi ses clients (qui n’étaient d’ailleurs que des clientes) temps qu’elle prenne la décision de quitter ce mini monde rassurant et plan-plan pour plonger vers la capitale.

Jean-Paul se penche. Une chance qu’il ait eu besoin de relacer son soulier droit, une enveloppe blanche déjà maculée de traces de pas indifférents gît sur le sol carrelé de la gare. Il hésite à la ramasser, cela le dégoûte, Jean-Paul est un peu maniaque. Mais une petite voix lui murmure que c’est peut-être là l’imprévu qu’il attendait. On ne sait jamais…

Si cette enveloppe contenait de l’argent, il pourrait inviter ses parents au Cardinal des Mers avec vue sur l’estuaire plutôt qu’à leur petit restaurant de quartier avec vue sur rien. Et si l’enveloppe renfermait une clef ? Il pourrait la rapporter aux Objets Trouvés et ainsi, rendre service à un inconnu. Et s’il s’agissait d’une place pour une pièce de théâtre ou une exposition ? Il en profiterait ! Cela le distrairait de ses contraintes et de ses ennuis… Jean-Paul se décide enfin à prendre l’enveloppe. Elle est légère et peu épaisse. Il se demande pourquoi ses mains tremblent en l’ouvrant.

A l’intérieur, une feuille de papier à lettres démodé pliée en quatre.

Chère Ghislaine,

C’est avec grand plaisir que je te prête la petite chambre de bonne au dessus de mon appartement  situé 5 rue Delambre Paris 14 ème, le temps que tu trouves un job. Je serai vraiment ravie de te revoir après toutes ces années.

Je t’embrasse, ton amie d’enfance, Marianne.

PS : Au fait, ton numéro est bien le 06 04 98 56 20 ?

Jean-Paul sort son téléphone portable de sa poche et compose le numéro. Au bout du fil, une charmante voix… au bout du quai un train qui s’en va…

Jeu numéro 10

Placer ces 14 mots (qui pourront être déclinés, pris dans le sens que vous voudrez et conjugués bien sûr) ET associés à la photo: GOURMAND/ MARCHER/ PRIERE/GENERAL/BIDON/BLESSURE/DEGUSTER/ ESTHETICIENNE /CHIHUAHUA/ TISSUS /GRATIN /OREILLE/ TERRE/ CHEMISIER.   

Chasseuse-cueilleuse

L’esthéticienne, contrainte de fermer son institut, n’avait plus rien à faire. Alors, en ce belle journée covidienne, elle décida d’aller marcher avec Goulu son petit chihuahua grassouillet dans la belle foret automnale qui heureusement n’était pas à plus d’un kilomètre de son domicile. Gourmande, elle farfouillait la terre pour y trouver cèpes et girolles. Elle en ramassa quatre belles brassées qu’elle fourra dans son chemisier, car, bébête comme tout, elle avait oublié de prendre un panier… Immédiatement le tissu de son petit haut en polyester se gorgea du parfum puissant des champignons. Elle se demanda comment elle allait les préparer… En gratin avec du parmesan râpé, ou bien accompagnés d’oreilles de Général fricassée au persil ? La seconde recette lui parut plus alléchante d’autant plus que le Général cinq étoiles qu’elle avait abattu lors de sa précédente promenade prenait beaucoup trop de place dans son congélateur. Alors elle se dit que la belle blessure qu’elle lui infligerait en l’amputant de ses deux oreilles (qui étaient fort décollées) faciliterait la fermeture de sa glacière. C’est ainsi qu’après avoir retiré ses bottes en caoutchouc et son chemisier humide, puis donné un bidon entier de croquettes à Goulu, l’esthéticienne se mit en cuisine, puis à table.

Mais avant de déguster son plat raffiné, elle eut l’extrême délicatesse de faire une petite prière pour remercier Dame Nature d’offrir tant de protéines humaines et végétales aux promeneuses oisives des journées covidiennes.

L’Oiseau posé et l’Humain



Le  texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Zo Razafindramamba dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 384.
 

– Dis donc, l’Humain, tu voudrais bien faire comme eux, hein ? Voler dans les airs …

– Je ne peux rien te cacher, l’Oiseau posé… Et toi, pourquoi ne batifoles-tu pas dans le ciel avec tes pareils ?

– Parce que je parle avec toi, l’Humain, c’est plus confortable d’être à la même hauteur pour discuter, ne crois-tu pas ?

– Et quel intérêt trouves-tu à me faire la conversation ?

– Je t’occupe, je suis solidaire de ton « non envol »

– Mais pourquoi ? Qu’est-ce que tu me dois ?

– Rien, je le fais gratuitement, il n’y a que vous, les humains, qui avez toujours besoin d’une raison, d’un intérêt.

– Tu as pitié de moi, c’est ça ?

– Un peu oui… quand on vous observe de là-haut, coincés dans vos villes irrespirables avec vos morceaux de chiffons sur le nez et vos yeux tristes, oui vous êtes pitoyables les humains.

– Alors pourquoi on ne peut pas s’envoler, nous ? Echapper à nos tourments terrestres, faire comme vous, des rondes dans le ciel, au dessus des neiges éternelles…

– Parce que vous ne méritez pas ce bonheur, l’Humain, c’est tout …

– Alors envole-toi, l’Oiseau posé, ne demeure pas auprès de moi puisque je ne vaux rien !

– Je reste parce que j’ai encore un peu d’espoir, l’Humain, encore un peu d’espoir en toi.

L’ Amour

Petit facteur presse le pas, l’amour n’attend pas… 

Je sais, je sais et c’est ce que je fais ! Je me hâte dans les rues de Paris, je fais de grandes enjambées, l’amour n’attend pas, mais moi je l’attends et il ne vient pas…

Je les vois pendant ma tournée, les amoureux. Entre eux et la boite aux lettres, il y a moi, moi qui presse le pas, pour qui ? Pour quoi ?

Au lieu de ces deux-là, ça pourrait être elle et moi, installés à cette terrasse de café.

Elle, plus simple que cette fille-là, plus naturelle, plus sincère, moins séductrice mais plus séduisante.

Moi, moins dandy que ce gars-ci, moins riche mais plus drôle, plus Montmartre que Saint Germain des Prés.

Nous, on aurait commandé un cocktail pour mélanger les saveurs de nos personnalités, et on l’aurait bu dans un seul verre avec deux pailles pour deviner nos mutuelles pensées.

Elle n’aurait pas sorti son miroir de poche pour rafraîchir son maquillage, d’ailleurs, elle n’utiliserait pas d’artifices ; ses yeux resteraient plongés dans les miens et c’est moi qui lui dirais : «  Oui, c’est toi la plus belle, la plus belle de la ville et du monde entier »

Nous, on serait un seul, et pas deux êtres qui se jaugent. En nous voyant, les passants ne diraient pas : «  Quel joli couple à cette table de café ! » Ils diraient : « Il y a l’Amour à cette table de café ! »

Petit facteur presse le pas, l’amour n’attend pas…  Pourtant, moi, je l’attends toujours, mais je sais qu’un jour, il viendra.