Les bulles de Gabriel

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Ce soir-là Gabriel est invité chez les Péraudin. Aline, sa femme n’a pas voulu l’accompagner. Au cours du dîner, il est pris d’une irrépressible envie de se soulager la vessie, alors, même si cela ne se fait pas dans le grand monde, il demande à Léonie, la maîtresse de maison, s’il peut quitter la table quelques instants.

Quand il tire la chasse pour évacuer son urine alourdie par les trois martini gin de l’apéritif,  il est surpris de ne pas entendre le bruit de l’eau pulsée. Décidément, ces Péraudin seront toujours à la pointe du modernisme, après la machine à glaçons électrique et le tire-bouchons connecté, la chasse silencieuse !

Gabriel revient dans la salle à manger et s’immobilise, stupéfait, face aux convives qui bavardent autour de la table. En effet, malgré une conversation qui semble très animée, aucun mot n’est émis ! Gabriel observe ces quatre bouches qui s’agitent et se contorsionnent sans le moindre son. Il y a les lèvres épaisses et violacées de Louis Pétaudin, le maître de maison, celles de son épouse Léonie, sèches et pincées, les dents carnassières de Jérôme, le banquier, et l’immense bouche écarlate d’Artémise, sa cantatrice de femme. Puis, soudain, il sent leurs huit yeux braqués sur lui comme des fléchettes, et les mandibules qui se meuvent à nouveau, mais de façon plus sporadique. Gabriel n’a jamais appris à lire sur les lèvres, mais là, c’est évident, ils lui demandent : Tout va bien ? Pourquoi restez-vous planté comme ça ? Qu’y a-t-il ?

Gabriel entrouvre la bouche pour tenter de répondre mais aucun son ne sort. Pourtant, quelque chose se produit, car les quatre paires d’yeux changent soudain de direction et se concentrent désormais sur le sommet du crâne de Gabriel. Instinctivement, ce dernier se touche la tête, et, horreur, il sent que celle-ci est fendue en son milieu ! Curieusement Gabriel ne souffre pas, et ce n’est pas du sang qui jaillit de cette fissure mais quatre bulles transparentes qui se mettent à voleter à travers la pièce. L’effet de ces rotondités planant au-dessus du mobilier Louis XVI et de la table en  chêne dressée avec apparat est des plus saisissant. Tous sont médusés par ce spectacle quand tout à coup, la première bulle va éclater pile-poil dans le décolleté tout en abondance de Léonie, la maîtresse de maison ! Ce sont de fines gouttelettes savonneuses qui déferlent dans son assiette en porcelaine de Sèvres pour former ces mots : Léonie vous n’êtes qu’une piètre cuisinière et une fausse amie, toujours prête à médire sur les uns ou sur les autres ! Je me demande pourquoi je suis là ce soir …

De la même façon, la deuxième bulle va s’écraser sur le gros nez de Jérôme, le banquier, pour libérer les pensées secrètes de Gabriel : Jérôme, vous êtes obnubilé par l’argent et je suis certain que vous ne fréquentez vos « amis » que par intérêt ! Je me demande pourquoi je suis là ce soir …

Et puis, le phénomène se reproduit avec Artémise, la cantatrice chevelue. La bulle qui lui est destinée atterrit directement au fond de sa bouche, tant elle est grande et toujours béante. Artémise recrache aussitôt les mots assassins sur la nappe brodée : Et vous, pauvre Artémise qui chantez aussi faux qu’une casserole, mais à qui personne n’a jamais osé le dire… et bien, voilà qui est fait ! 

C’est enfin au tour du maître de maison dont les lèvres violettes virent au bleu à l’approche de sa bulle: Louis, je sais que vous n’avez qu’une seule idée en tête, me piquer ma femme ! C’est pour cela qu’elle n’est pas ici ce soir, Aline ne supporte plus vos sourires vicelards et vos mains baladeuses ! Mais qu’est-ce que je fiche ici sans elle, ce soir, moi !

Immédiatement, Léonie prise d’une violente envie de vengeance déverse le plat entier de spaghettis aux poulpes sur la tête de son indigne mari qui se retrouve coiffé d’une infâme perruque visqueuse et dégoulinante !

S’ensuit un moment suspendu durant lequel les convives s’observent et se jaugent. Puis, mus d’un élan commun, et d’une solidarité malveillante, le gang des quatre empoignent leurs couverts en argent et se jettent sur le malheureux Gabriel qui n’a toujours rien compris de leur colère : Mais qu’est ce que j’ai dit ? Pourquoi me regardez-vous avec tant de haine ? Voudrait-il hurler de sa bouche qui demeure désespérément muette. Malheureusement, il n’a pas le temps de réfléchir d’avantage, que déjà les mangeurs avides sont sur lui, fourrageant sa chair avec leurs couteaux et leurs fourchettes bien astiqués.

Morale de l’histoire : Même si Léonie Péraudin est une piètre cuisinière, ce soir-là, ses invités auront eu de la viande fraîche au dîner !

MH