Les mémoires de Paulette

 

 

age aine ancien chapeau
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Paulette voudrait bien écrire ses mémoires mais elle a perdu la mémoire…

J’étais qui ? Elle se regarde dans le miroir : une vieille femme au chignon blanc. Impossible de se souvenir de son visage d’avant.

Je ne sais même plus où je suis née, ni de quelle couleur étaient mes cheveux… Tant pis, je commence.

JE SUIS NÉE À …

Je ne connais plus le nom des villes, il faudrait que je cherche dans un dictionnaire.

Madame Paulette, voilà votre petit déjeuner. Mais …pourquoi vous faites cette tête ? Vous n’avez pas faim, je parie ?

Paris ! C’est ça ! Ça existe, j’en suis sûre ! C’est le nom d’une ville !

Si, si, je vais manger, Marie, ne vous inquiétez pas.

Tout pour qu’elle s’en aille, cette cruche.

Donc, JE SUIS NÉE À PARIS, LE…

Zut, il me faut une date, je ne connais même pas celle d’aujourd’hui. Il faudrait que je rappelle Marie pour lui demander ; mais si elle revient, elle va encore me dire que je n’ai rien mangé et nia nia nia, et nia nia nia… Non, je vais me débrouiller toute seule :

JE SUIS NÉE À PARIS, LE 5… ça c’est comme les doigts d’une main. Maintenant il me faut le mois… Celui où poussent les plantes, c’est le plus joli ; c’est en ce moment ; je les vois, les fleurs jaunes par la fenêtre. Je ne sais plus comment on les appelle d’ailleurs… Je pourrais demander à celle qui apporte le petit déjeuner, c’est quoi son nom déjà … Mais elle va encore m’embêter ! Tant pis, je me lance toute seule :

JE SUIS NÉE À PARIS, LE 5 DU MOIS Où POUSSENT LES FLEURS JAUNES.

L’année, je ne vais pas la mettre. De toute façon, une femme n’a pas à dire son âge, pas vrai ? Et puis je ne sais pas quel âge j’ai, mais je sais que je n’habite plus dans ma maison. Je vis dans un grand truc avec plein de vieux idiots et des jeunes embêtantes qui apportent des plateaux.

Paulette regarde en bas par la fenêtre. Un chien court au milieu des jonquilles, une nourrice ramène deux enfants de l’école, les voitures font la queue au feu rouge, un vieil homme, encore libre, se promène une canne à la main, il observe une équipe de jardiniers qui élaguent un marronnier.

Paulette a déjà rédigé un paragraphe :

JE SUIS NÉE À PARIS, LE 5 DU MOIS Où POUSSENT LES FLEURS JAUNES. MON MÉTIER, C’ ÉTAIT DE SOIGNER LES ANIMAUX QUI ABOIENT. J’AI EU UN MARI QUI MARCHAIT AVEC UN BÂTON ET QUELQUES ENFANTS. JE N’AI JAMAIS SU CONDUIRE LES CABINES ROULANTES. J’AI TOUJOURS DÉTESTÉ LES BONSHOMMES QUI COUPENT LES BRAS DES ARBRES…

– Madame Paulette, c’est l’heure de la toilette !

AH OUI, J’AVAIS UNE EAU DE TOILETTE QUAND J’ ÉTAIS PLUS JEUNE. ELLE SENTAIT SI BON… PAS COMME ICI ! J’AIMERAIS TANT RESPIRER L’EAU DE TOILETTE DES FLEURS JAUNES D’EN BAS …

Quand Marie entre dans la chambre avec son chariot rempli de serviettes, de gants, de savonnettes et de crèmes, Madame Paulette a disparu.

Par la fenêtre grande ouverte monte un délicieux parfum de fleurettes.

MH

Emmagasinage

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Il est six heures du matin

Seule devant la mer grise

Et le ciel gris aussi de ses nuages mouvants

J’emmagasine

Je prends j’absorbe

Les vagues écumantes

Les mouettes inquiètes

Les tamaris froufroutants

Sous le vent qui valse et se déhanche

Les gros camions qui dansent aussi

Et refont une beauté à la plage

Le phare qui domine

Imperturbable à la tempête

Au mauvais temps au gros grain et aux embruns

Je mâche et je digère les merveilles de ce spectacle

Rude typé menaçant

Pour m’en souvenir

Quand je serai de retour dans mon appartement

Sans vue sans vie sans mer

Trop cosy trop protecteur

Où je viens de passer trois mois

Enfermée emmurée

Avec comme seules fenêtres

Les écrans petits et grands

J’en avais oublié la vraie vie

Il est six heures du matin

Seule devant la mer grise

J’emmagasine le monde

MH

Amoureuse distanciation

 

HOMME FEMME

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de hesam jr dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 373

 

Ils voudraient s’approcher

Mais ne le feront pas

Ils se jaugeront

Comme deux chats

Contact, il n’y aura pas

Ni baiser, ni étreinte

Juste des regards

Des œillades par-dessus l’épaule

Des narines à l’affût

D’une odeur, d’un parfum

Leur peau transpirera pour dire,

Pour parler de soi

Les corps onduleront

Pour exprimer ceci… ou cela

Ils ne prononceront de mot

Même s’ils en ont le droit

Ils ont compris que la distance

Et le silence

Forcent la connaissance

La vraie, la profonde, l’instinctive

La primitive, celle des félins

Qui se tournent autour

Se devinent et se mesurent

Sans jamais s’effleurer

MH

 

La baigneuse

BAIGNEUSE

 

Ce matin je suis partie tôt sur les rochers

Avant qu’ils ne se lèvent tous

J’avais besoin de ce moment d’aube

Seule à la frontière de la terre et de la mer.

 

Dans la jolie villa du littoral

Ils vont se réveiller, les amis de toujours

Ils me chercheront, m’appelleront

Laura, tu ne viens pas déjeuner ?

 

Sylvaine et Pierre entreront dans ma chambre

Ils savent que j’y dors toujours seule

Ils se diront, elle a dû aller chercher des croissants

Alors ils s’attableront avec l’autre couple d’amis.

 

Ils siroteront leur thé Earl Grey

N’oseront pas se faire de tartines,

Elle serait vexée, elle est si gentille

D’ être allée aux aurores chez le boulanger.

 

Les rochers tombent à pic dans la pleine mer

Les vagues viennent claquer à mes pieds ;

J’ai toujours refusé d’apprendre à nager

Je savais qu’un jour cette incompétence me servirait.

 

Mon corps gonflé ballottant sur les flots

Les secours impuissants, les baigneurs horrifiés

Sylvaine en larmes dans les bras de Pierre,

Comment a-t-on pu ne rien deviner ? 

 

MH

Jeu numéro 8

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Petit jeu proposé dans les Plumes d’Asphodèle par emilieberd. Placer les 14 mots ci-dessous dans un texte : Anniversaire/Mer/Secret/Marine/Pudeur/Cacher/Bosco/Perroquet/Mystère/Vapeur/Marié(e)/Brouillard/Bleu/ Bâcher/

 

Le bosco raté

-Tu t’prends pour le bosco à fumer ton cigare pendant que je me tape toute la vaisselle ? Non mais ! Va plutôt bâcher les petits pois avant que le brouillard leur tombe dessus !

Aujourd’hui c’est notre anniversaire… Dix ans que je suis marié et que j’ai renoncé à mes rêves de Grand Bleu. Heureusement qu’elle s’appelle Marine, y a bien plus que ça qui me relie à la mer…

– J’arrive Marine, j’arrive

-J’arrive, j’arrive… Qu’elle répète comme un perroquet, mais t’arrives quand ?

Je pourrais me cacher dans les vapeurs de mon cigare, ou mieux, m’enfuir en secret, rejoindre le port et embarquer à bord d’un cargo comme simple mousse. Tous les journaux parleraient du mystère de ma disparition, Marine se lamenterait sans pudeur à la télévision : Qui c’est qui va bâcher les petits pois maintenant que Tony est plus là… 

Mais moi, je serais heureux, heureux comme jamais…

– Me v’là, Marine, me v’là, j’vais t’les bâcher tes petits pois…

MH