Derrière la vitre

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Mademoiselle Gisèle a fait ses courses au petit supermarché du coin de la rue. Elle y va toujours en début de soirée, en même temps que tous ces gens qui rentrent du travail, même si elle ne fait rien de ses journées, c’est pour « voir du monde » comme elle dit, à défaut de voir LE monde. Mademoiselle Gisèle n’a jamais quitté sa petite ville de province.

Et puis c’est le retour vers sa maisonnette, en traînant son caddie écossais ; oh, il n’est pas bien lourd vu ce qu’elle mange… et puis, elle s’y rend tous les jours au magasin, ça la distrait, et surtout ça lui donne une bonne excuse pour passer devant LA fenêtre.

Mademoiselle Gisèle colle son nez contre la vitre et les observe. Ce sont de tout jeunes parents. Ils s’affairent autour de leur bébé. Un poupon blond et rose. Ils ne doivent pas avoir plus de vingt-cinq ans et c’est leur premier enfant, évidemment.

Le tout petit gazouille dans son siège relax en agitant ses quatre membres. Furieux appétit de vie. Le papa invente mimiques et rires pour faire patienter l’enfant ; la maman prépare sûrement le biberon dans la cuisine où le regard de Mademoiselle Gisèle n’a pas accès.

La voilà qui revient pour la communion de la tétée. Le nourrisson au creux des bras de sa mère, elle-même au creux du canapé, et le père qui les couve du regard. Tiens ! Il sort son téléphone portable, prend une photo, puis deux, puis trois, puis dix…

La jeune mère dépose doucement le bébé sur son épaule pour le rituel du rot, puis disparaît avec lui dans les profondeurs de l’appartement.

Elle revient seule, un sourire fatigué mais comblé aux lèvres. Son compagnon lui a servi du vin blanc dans un joli verre à pied de flamant rose. Ils s’enlacent sur le canapé, trinquent un instant, puis se figent, aux aguets. Elle se lève, ressort du salon, résignée et consciente de ses responsabilités, puis revient avec l’importante petite personne emmaillotée. Les pleurs sont si aigus qu’ils parviennent aux oreilles de Mademoiselle Gisèle, de l’autre côté de la vitre.

Le verre de vin est délaissé. Il faut consoler, rassurer, câliner. Les lèvres des parents s’arrondissent. On chante une berceuse. Les paupières du bébé s’alourdissent enfin. Cette fois-ci, c’est le papa qui disparaît un moment avec sa progéniture. Puis il revient, pressé de retrouver sa femme et leur petit apéritif secret au creux du salon douillet. Mais elle s’est endormie. Elle, n’a pas eu besoin de berceuse… Lui, finit son verre un peu déçu et s’assoupit à son tour sur le canapé. Ils n’ont pas pensé à fermer les rideaux mais la scène est terminée.

Mademoiselle Gisèle baisse les yeux et repart avec son caddie vers sa maisonnette de vieille demoiselle.

MH