Radeau de vie

radeau

Il n’y a plus que moi. Plus que moi dans ce pays à part quelques moribonds qui veulent ma peau. Ils ont essayé de me toucher, de m’éternuer au nez, de me cracher à la figure. Ils étaient tellement furieux de l’avoir et que moi je ne l’aie pas. Le coronavirus.

Comme une horde de chiens galeux, ils me poursuivaient: Tu l’as pas, et bien tu vas l’avoir, salopard !

Alors j’ai couru aussi loin et aussi vite que j’ai pu; ils n’ont pas tenu le rythme bien longtemps, leurs poumons affaiblis, leur toux irritante, leurs corps éreintés…

Je me suis retrouvé sur cette plage de l’atlantique, et avant que d’autres n’arrivent, moins atteints, plus haineux encore, j’ai construit ce radeau avec ce que j’ai pu glaner. Quelques morceaux de bois flotté, une vieille bâche rouge échouée, une caisse de munitions verte vidée de son contenu, et puis ce drapeau de France planté sur le toit d’une paillotte désertée.

Et je me suis embarqué sur cette mer de soie bleue avec ta serviette de toilette rose pour me protéger du soleil ardent; cette vieille serviette, la seule chose qui me reste de toi, Lisa…

Essuie-moi, essuie encore ma fièvre, Paul, et peut-être qu’elle s’en ira… Et moi, je t’épongeais le front en te disant que ça ne serait pas pire que ta grippe de l’année dernière. Et puis tu es morte, Lisa, comme presque tous sur ce continent, et moi, je suis toujours là, pourquoi ? Comment ?

Sur ce bleu infini, ballotté dans ma coquille de noix, je cherche quoi ? D’autres survivants, d’autres porteurs sains, comme moi, avec qui je pourrais recréer quelque chose, mais quoi ? Une société, un monde ?

Je m’appelle Paul, je suis français, et je suis le seul rescapé de mon pays.

MH