Dernière fricassée

champignons

Voici donc mon ultime demeure, le panier d’un de ces satanés bipèdes… Si j’avais imaginé ça !
Avant cette cueillette fatale, je coulais une spongieuse vie sous le chêne avec mes semblables et aussi quelques cousines malfaisantes, les amanites phalloïdes et les tue-mouches (qui sont toutefois bien utiles pour débarrasser le secteur des insectes gênants) Ces vénéneuses ne sont jamais ramassées par l’homme ; il se garde bien d’y toucher… tandis que moi, le cèpe de Bordeaux, roi des champignons, j’ai été arraché à ma terre natale et kidnappé sans ménagement. Faut-il donc être toxique pour avoir le droit de vivre ? Sans me faire mousser, je pense avoir posé-là une grande question philosophique…
Le panier d’osier serait-il le dernier salon où l’on cause avant la fin ? Un peu comme le panier à salade pour les délinquants humains, sauf que nous, les cèpes, nous n’avons rien à nous reprocher ! Les châtaignes ont à peu près le même discours que moi, l’homme les ramasse à la pelle mais épargne les glands indigestes ; quelle injustice ! Ces diables à deux pieds ne pensent même pas à leurs cochons qui pourraient s’en régaler. Il faut dire qu’ils maltraitent encore plus leurs animaux que nous, les végétaux ; ça c’est le chêne qui me l’a dit et je lui tire mon chapeau pour sa maîtrise du renseignement : ses branches les plus hautes voient tout ce qui se passe dans la région et transmettent au tronc, qui, lui, fait passer les infos aux racines qui nous les communiquent à nous, le petit peuple de la mousse et des fossés. Ainsi, quand j’apprends des atrocités comme leur ardeur à couper les forêts ou à polluer les rivières, je me mets à transpirer de toutes mes spores, je tremble sur mon pied, et je finis par appeler mon ami l’hallucinogène pour me détendre un peu.
Cependant, aujourd’hui, je sais que ce n’est pas de la folie des hommes que je périrai, mais de leur insatiable gourmandise ! Cuit à vif comme leur Jeanne d’Arc ou écartelé comme leur Ravaillac, voilà ce qui m’attend. Alors, entouré de mes petits frères sacrifiés et des brunes châtaignes qui subiront à coup sûr un cruel dépeçage, je réciterai donc ma dernière prière :

Notre Bolet qui êtes au-dessus de la canopée
Que votre nom soit bien truffé
Que votre règne éclose
Que votre volonté soit faite dans les forêts comme dans les prés
Ne nous soumettez pas au bolet de Satan,
Priez pour nous pauvres comestibles
Maintenant et à l’heure de l’ultime fricassée.

MH