Le tunnel de verdure

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Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 352.

Le tunnel de verdure s’étirait sur plusieurs mètres. De part et d’autre, la rivière se scindait pour l’enlacer de ses deux bras turbulents et rapides. Sur le ponton de bois, au seuil de cette galerie végétale, se tenait Luc.

Le « Mythe du retour » disait que quiconque passerait sous les palmes du tunnel, retournerait vingt années en arrière. Personne n’en savait plus. Les évènements seraient-ils modifiables, ou bien était-on condamné à revivre exactement les mêmes choses sans avoir sur elles la moindre prise ? Luc hésitait. Il venait d’avoir trente-huit ans. Repartir à zéro depuis l’année de son baccalauréat, choisir la fac de lettres au lieu de la médecine que son père lui avait imposée, se laisser pousser les cheveux jusque dans le bas du dos, passer toutes ses nuits dans les boites, à danser et à boire du gin-fizz, ne pas épouser Jeanne-Marie, oui, surtout cela, ne pas épouser Jeanne-Marie !
Mais si rien n’était transformable ? Vingt années de plus à revivre ce gâchis… ces soirées interminables à étudier tous les os du corps humain, cette jeunesse sacrifiée à la volonté de son géniteur, mais pire que tout, vingt ans de plus à supporter Jeanne-Marie. Jeanne-Marie et ses petits yeux de raie, Jeanne-Marie et son nez à regarder péter les anges, Jeanne-Marie et sa bouche en forme de triste parenthèse, Jeanne-Marie et ses foulard Hermès, Jeanne-Marie et ses Je vous salue Marie, Jeanne-Marie et ses : « Allons Luc, un peu d’ambition ! »
Luc se pencha en avant pour tenter de voir le bout du tunnel. S’il apercevait quelqu’un, il trouverait peut-être le moyen de contourner à la nage pour aller lui parler, lui demander s’il avait pu changer le cours de son existence… Malheureusement, on ne voyait qu’une porte, une grande porte de vitres et de fer, et personne à proximité.
Alors, le regard de Luc se concentra sur les deux bras de la rivière. Le courant était aussi violent d’un côté que de l’autre et charriait toutes sortes de débris, morceaux de bois, fleurs coupées, roseaux déracinés. Oserait-il sauter ?
Il trempa la main dans l’eau. Glaciale. Mais sa curiosité était la plus forte et il commença à se dévêtir sur le petit ponton de bois. Quand il fut entièrement nu, il avança ses deux pieds à la limite du caillebotis, prêt à plonger. C’est alors qu’il distingua une forme fluide et colorée qui dévalait le courant. Un carré de soie rouge orné d’un cheval turc ! Se pouvait-il que Jeanne-Marie ait voulu, elle aussi, découvrir le mystère du tunnel de verdure ? S’était-elle noyée dans les rapides ? Avait-elle, tout comme lui, espéré ne pas revivre leurs vingt longues années de mariage ? Luc imaginait une Jeanne-Marie radieuse, aux côtés d’un praticien de renom. Elle organiserait des dîners prestigieux pour d’éminents chirurgiens esthétiques, loin, bien loin du milieu étriqué de son petit généraliste d’époux… Quand tout à coup, son esprit fut ramené à la réalité par un halètement sonore et la vue d’un corps nageant avec peine à contre-courant. Jeanne-Marie !! Luc s’allongea sur le ponton pour tendre la main à sa femme qui luttait contre la noyade. Sa robe bleue plaquée contre son corps tremblant, Jeanne-Marie réussit à s’extirper des eaux et se serra de toutes ses forces contre son mari : « Je sais tout, mon chéri, j’ai parlé au charcutier qui sortait du tunnel. Lui et sa femme ont recommencé à faire du pâté et des saucisses ensemble ! Rien ne change ! Les vingt années de prime, nous allons les revivre à l’unisson, n’est-ce pas merveilleux ? »

MH