Le pèlerinage de la discorde

Marinade d'histoires

coquille

Un pèlerinage en famille, c’était la dernière idée de tata Huguette : ça va nous ressouder, Virginie. On se voit trop peu ces temps-ci, ce sera l’occasion de nous retrouver tous, dans l’effort, le partage et le dénuement, ça va être formidable ! On marchera de Lille à Saint Jacques, j’ai déjà réservé tous les gîtes.
Alors moi, je lui ai demandé ce qu’il fallait emporter.
Ton courage, ta brosse à dents, ta foi, deux culottes, trois paires de chaussettes, un tee-shirt de rechange, ton duvet et tes chaussures de marche, ça sera amplement suffisant!
Apres son coup de fil, je me suis assise devant ma coiffeuse et j’ai pleuré ; tous ces petits pots de vernis fluorescents, ces rouges à lèvres veloutés, ces crèmes ruineuses ne seraient donc pas du voyage …Et dans mon armoire, cette robe à fleurs vaporeuse, cette veste en soie turquoise et ces escarpins aux…

Voir l’article original 288 mots de plus

Le chou rouge

red-1619527_1920

 

Ce matin au marché, j’ai acheté un chou rouge. J’avais envie de le cuisiner à la flamande avec des pommes et des oignons. Mais depuis qu’il trône sur la table de ma cuisine, je ne puis me résoudre à le couper, le pourfendre, le sacrifier. Il est si magnifique, mon chou rouge ! Sa superbe couleur aubergine, sa rondeur parfaite, sa texture aussi fine que la peau d’un nouveau-né, les rainures de ses feuilles semblables à des veines… Il est presque humain, comment oserais-je le dévorer ? Je ne suis pas cannibale ! Pourtant je n’ai rien d’autre dans mon garde-manger et la faim me tenaille …Mais non, non, il est trop beau, la perfection faite légume, et il a l’air si chou ce malheureux condamné à mort.
C’est curieux, la semaine dernière je n’ai eu aucun mal à faire bouillir son cousin le chou-fleur. Aucune pitié pour sa chair charnue aux bouquets blonds. Je l’ai même fait souffrir pendant plus de trois jours dans l’enfer glacé de mon réfrigérateur avant de l’achever dans la cocotte pleine d’eau bouillante. Et je n’ai pas eu de remords, c’est atrocement injuste quand on y pense. Je me demande comment je me comporterais face à un chou vert ou un chou blanc, je n’en ai encore jamais cuisiné, mais je pense que je serais impitoyable.

Le chou rouge est vraiment le roi des Brassicacées !

MH

Petite questionnette : Et vous, quelle sorte de chou auriez-vous le plus de remords à pourfendre ?

Le Père Noël et son fiston

pere noel et apprenti

 

-Cette année je me sens trop vieux et fatigué pour cette tournée mondiale. J’ai envie d’aller me reposer au soleil ! Il va falloir que tu prennes le relais, mon fils…

-Mais… Je ne m’en sens pas du tout capable ! D’abord, comment fais-tu pour loger tous les cadeaux dans ton traîneau ?

-Pas de soucis : je les pose un à un à l’arrière et le lutin vert les compresse pour les rendre aussi plats que des crêpes !

– Et comment prendre mon envol au dessus des nuages ?

– Aucun problème, tu demanderas au lutin bleu de te saupoudrer de farine magique.

– Mais comment effectuer une si longue tournée en une seule nuit ?

– Pas d’inquiétude : le traîneau a le turbot et les rennes ont suivi les cours de Flash, le fameux étalon de course !

– Mais, je ne pourrai jamais me glisser par les conduits de cheminée ?

– Bien sur que si, je suis beaucoup plus grassouillet que toi et j’y suis toujours arrivé : il te suffira d’enfiler le corset de la Mère Noël et ta silhouette s’affinera en un clin d’œil !

– Et tous ces cadeaux …Comment savoir à qui ils sont destinés ?

– Rien de plus simple : quand tu arriveras au pied du sapin, les paquets de la famille sauteront tout seuls hors de la hotte pour plonger dans les petits et grands souliers.

-Et comment me nourrirai-je pendant ce long périple ?

– Aucune angoisse sur ce point, les bambins déposent toujours des mandarines au pied de l’arbre, les papas, un petit verre d’eau-de-vie revigorant et les mamans de délicieux biscuits faits maison.

– Bon, je me sens prêt, mais j’ai une dernière question à te poser : Et si les enfants me surprennent ?

-Et bien, c’est simple : Ils se diront que le Père Noël a rajeuni cette année et ils t’inviteront peut-être à jouer !

MH

Sans contact

faces-2148358_1920 (1)

 

Les familles décomposées, sans repères
Les animaux abandonnés, sans caresses
Les couples qui se croisent sans un mot
Comme des cartes de crédit, sans contact

Les amis séparés par leurs écrans, sans paroles
Les jeunes qui délaissent les vieux, sans s’intéresser
Le paiement au supermarché, sans caissières
Un regard dans le vide, sans expression

Les injures dans les transports, sans excuses
Les déchets au fond des mers, sans scrupules
Les aliments sans gluten, sans sucre, sans gras
La vie sans sel, sans goût, sans quête…

Et tous ceux qui partent en Inde pour qu’ Amma les prenne dans ses bras.

MH

Marche éternelle

pietons

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Ryanstefan dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 353. Thématique interdite: l’enfance.

 

Sur le pavé luisant, nous marchons
Et sur l’asphalte aussi, sur le goudron.
Les feuilles mortes sont des autocollants
Ou les pansements d‘une vie d’avant …

Il y a l’ombre et la lumière
Sous nos pieds, comme une rivière
Comme un courant plein d’alluvions
Un bouillant et un dormant …

Tout est gris, noir ou marron
Il y a la pluie, il y a les vents
Tous les reflets de l’illusion
L’illusion d’une vie d’avant.

A vive allure, il est passé
Le vieux camion bringuebalant
A neuf heures dix, nous a fauchés
Au cœur des cris et des grincements.

Tout est gris, noir ou marron
Nous seuls sommes blancs
Blancheur des âmes éthérées
Pâleur des vies arrachées

Sur le pavé luisant, nous marchons
A jamais, avec tous les passants
Près des voitures et des camions
Main dans la main, infiniment.

MH

Le tunnel de verdure

gemma-evans-naXNSphxYIc-unsplash-scaled

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 352.

Le tunnel de verdure s’étirait sur plusieurs mètres. De part et d’autre, la rivière se scindait pour l’enlacer de ses deux bras turbulents et rapides. Sur le ponton de bois, au seuil de cette galerie végétale, se tenait Luc.

Le « Mythe du retour » disait que quiconque passerait sous les palmes du tunnel, retournerait vingt années en arrière. Personne n’en savait plus. Les évènements seraient-ils modifiables, ou bien était-on condamné à revivre exactement les mêmes choses sans avoir sur elles la moindre prise ? Luc hésitait. Il venait d’avoir trente-huit ans. Repartir à zéro depuis l’année de son baccalauréat, choisir la fac de lettres au lieu de la médecine que son père lui avait imposée, se laisser pousser les cheveux jusque dans le bas du dos, passer toutes ses nuits dans les boites, à danser et à boire du gin-fizz, ne pas épouser Jeanne-Marie, oui, surtout cela, ne pas épouser Jeanne-Marie !
Mais si rien n’était transformable ? Vingt années de plus à revivre ce gâchis… ces soirées interminables à étudier tous les os du corps humain, cette jeunesse sacrifiée à la volonté de son géniteur, mais pire que tout, vingt ans de plus à supporter Jeanne-Marie. Jeanne-Marie et ses petits yeux de raie, Jeanne-Marie et son nez à regarder péter les anges, Jeanne-Marie et sa bouche en forme de triste parenthèse, Jeanne-Marie et ses foulard Hermès, Jeanne-Marie et ses Je vous salue Marie, Jeanne-Marie et ses : « Allons Luc, un peu d’ambition ! »
Luc se pencha en avant pour tenter de voir le bout du tunnel. S’il apercevait quelqu’un, il trouverait peut-être le moyen de contourner à la nage pour aller lui parler, lui demander s’il avait pu changer le cours de son existence… Malheureusement, on ne voyait qu’une porte, une grande porte de vitres et de fer, et personne à proximité.
Alors, le regard de Luc se concentra sur les deux bras de la rivière. Le courant était aussi violent d’un côté que de l’autre et charriait toutes sortes de débris, morceaux de bois, fleurs coupées, roseaux déracinés. Oserait-il sauter ?
Il trempa la main dans l’eau. Glaciale. Mais sa curiosité était la plus forte et il commença à se dévêtir sur le petit ponton de bois. Quand il fut entièrement nu, il avança ses deux pieds à la limite du caillebotis, prêt à plonger. C’est alors qu’il distingua une forme fluide et colorée qui dévalait le courant. Un carré de soie rouge orné d’un cheval turc ! Se pouvait-il que Jeanne-Marie ait voulu, elle aussi, découvrir le mystère du tunnel de verdure ? S’était-elle noyée dans les rapides ? Avait-elle, tout comme lui, espéré ne pas revivre leurs vingt longues années de mariage ? Luc imaginait une Jeanne-Marie radieuse, aux côtés d’un praticien de renom. Elle organiserait des dîners prestigieux pour d’éminents chirurgiens esthétiques, loin, bien loin du milieu étriqué de son petit généraliste d’époux… Quand tout à coup, son esprit fut ramené à la réalité par un halètement sonore et la vue d’un corps nageant avec peine à contre-courant. Jeanne-Marie !! Luc s’allongea sur le ponton pour tendre la main à sa femme qui luttait contre la noyade. Sa robe bleue plaquée contre son corps tremblant, Jeanne-Marie réussit à s’extirper des eaux et se serra de toutes ses forces contre son mari : « Je sais tout, mon chéri, j’ai parlé au charcutier qui sortait du tunnel. Lui et sa femme ont recommencé à faire du pâté et des saucisses ensemble ! Rien ne change ! Les vingt années de prime, nous allons les revivre à l’unisson, n’est-ce pas merveilleux ? »

MH

Vie de quartier puis Le Monsieur à la pipe d’écume …

germany-2646841_1920 (1)Consigne : écrire, comme l’a fait François Bon, un texte de « silhouettes » dont chaque phrase commencera par « celui qui », ou « celle qui », et finira par une phrase qui rassemble.

 

VIE DE QUARTIER

Celle qui a le teint aussi frais que ses poissons
Celui qui chante ses légumes pour les rendre plus beaux
Celle qui coupe ses fromages avec son sourire crémeux
Celui qui saupoudre ses poulets à la poudre de perlimpinpin
Celle qui dit bonjour à tout le monde, la main tendue
Celui qui me vend sa baguette brûlante avec son regard de feu
Celle qui s’enfonce dans son officine comme dans une forêt, pour rapporter le remède miracle
Celui qui distribue des paquets tel un Père Noël fatigué
Celle qui attend sur le seuil de sa boutique vide, lèvres pincées
Celui qui promène sa pipe d’écume blanche et son chien chocolat
Celle que j’aimerais bien inviter à boire un vin chaud
Celui qui traîne sa chariote comme une triste existence
Celle qui ressemble furieusement à son lévrier afghan
Celui qui ne sortira pas, parce qu’il est trop malade

Et tous ceux-là que je ne connais pas et qui vivent près de chez moi.

MH

Lire la suite « Vie de quartier puis Le Monsieur à la pipe d’écume … »

Linge qui sèche

evgeny-nelmin-jKRRYc-dxug-unsplash-scaled

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo de Evgeny Nelmin dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 351.

 

Linge qui sèche,
Sécheresse du vent,
Vent du désert,
Désert de poussière,
Poussière dans la bouche,
Bouche fermée,
Ferme en Afrique,
Afrique de Blixen,
Blixen et ses souvenirs,
Souvenirs dépassés,
Dépasser la fatigue,
Fatigue d’étendre,
D’étendre les draps,
Draps de bain,
Bain de boue,
Bout de chemin
Chemin de terre,
Terre battue,
Battue chaque soir,
Soir de souffrance,
Souffrance sur le terrain vague,
Vague idée,
Idée d’en finir,
Finir et se pendre,
Pendre le linge,
Linge qui sèche …

MH