Les chevillettes

chevil

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette photo dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 348. Mot à placer obligatoirement: chevillette.

 

Qu’est-ce que tu as de jolies chevillettes ! Qu’il me disait toujours mon premier fiancé. Tu pourrais faire le mannequin pour Dior ou pour Chanel ! Et puis il est mort mon pauvre Maurice, d’un coup de grisou, au fond de la mine … Alors je me suis rabattue sur Barnabé, le barbier du village. Pas la même chose avec lui … Il m’a tout de suite mise enceinte, avant même de m’épouser ; des jumeaux qu’il m’a fait, Jacky et Jacot ! Maintenant ce sont deux chats maigres de treize ans que je suis obligée d’emmener se baigner dans la Souchez tous les dimanches. Barnabé, il vient même pas avec nous, il reste vautré devant la télé avec sa bière et Gillo, son poto. Moi, pendant ce temps, je promène mes chevillettes toutes fines sur les bords de la Souchez en regardant les gosses plonger … Ces jours-là, je mets toujours mes escarpins rouges, ceux avec la bride bleu marine derrière le talon, ceux que Maurice, il m’avait achetés pour mes dix huit ans. Des souliers de luxe pour des jambes de luxe, qu’il avait dit Maurice, en me les offrant dans leur belle boite blanche fermée par un ruban de soie.
Aujourd’hui j’ai quarante ans et j essaie de rester élégante avec mes cardigans et mes jupes droites ; j’ai gardé la ligne aussi, et c’est pas pour Barnabé qui prélasse sa brioche dans le canapé et qui ne remarque même plus si je suis blonde ou rousse… Non si je veux rester pas trop mal, c’est en mémoire de mon Maurice et des promenades qu’on faisait le dimanche le long de la Souchez,
Qu’est-ce que tu as de jolies chevillettes ! Et puis il me cueillait des fleurs des champs, des fleurs de la rive droite de la Souchez.
Maurice est mort, Barnabé m’a épousée et j’ai lamais fait le mannequin ; j’ai élevé Jacky et Jacot au son des matches de foot et du tiercé. Aujourd’hui j’ai quarante ans et juste mes yeux pour pleurer…

Qu’est-ce que tu as de jolies chevillettes ! Et puis après tout, il est peut-être pas trop tard… Et si je m’en allais ?

MH