Gilbert au musée

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Gilbert n’en peut plus. Il faut qu’il s’assoie. Maintenant.
La Grande Galerie du Louvre en mocassins bon marché, c’en est trop pour ses pauvres pieds. Il s’affale sur l’une des banquettes en velours gris et ose libérer ses orteils endoloris de leur prison synthétique.
Immédiatement, un odorant fumet se dégage. Gilbert semble seul à le remarquer malgré la foule des visiteurs ; à coté de lui, la vieille touriste anglaise reste stoïque, son long nez busqué plongé dans son guide. Pourtant cet appendice démesuré doit contenir autant de cellules olfactives que le museau d’un lévrier afghan !
Au bout de quelques minutes, Gilbert se sent à nouveau d’attaque pour repartir, mais son pied gauche ne parvient pas à se glisser dans sa chaussure. Quelque chose fait barrage. Il se penche sous la banquette et découvre à l’intérieur du soulier une petite boite. C’est un coffret rectangulaire, tout simple, en bois. Il saisit l’objet et l’ouvre, sous le regard curieux de sa voisine dont le nez inquisiteur est prêt à lui piquer la joue. C’est alors qu’il découvre un bouquet de pissenlits à l’intérieur. Ses narines se dilatent pour mieux respirer le parfum entêtant des fleurs jaunes. Le visage anguleux de la vieille anglaise se fond dans une nuée de cumulus et Gilbert perd connaissance.
Une myriade de fantômes couleur de matin gambadent puis s’envolent dans la salle ; on dirait une flottille de petits avions. L’un d’eux, un guide touristique sous le bras, ressemble furieusement au Concorde… Certains se posent sur les cadres des tableaux quand d’autres osent même les pénétrer !
Un premier profite du festin des Noces de Cana pour absorber des litres de vin rouge, un deuxième plonge dans l’océan pour s’agripper au Radeau de la méduse, un troisième pique son jouet à L’enfant au toton qui en trépigne de rage ! Et en voilà encore un qui se vautre au milieu des femmes au Bain turc pour se faire masser par la plus pulpeuse d’entre elles ! Le fantôme au profil de Concorde quant à lui, sort une règle de sous son drap, pour mesurer le nez du Roi François et le comparer au sien !
C’est fascinant de voir tous ces spectres filer comme des météores et s’intégrer aux œuvres avec autant d’audace. La Joconde en perd son sourire énigmatique pour s’esclaffer franchement au moment où un petit être transparent la demande en mariage!
Gilbert, lui, est toujours allongé, les lèvres entrouvertes, les yeux mi-clos et l’air beat quand tout à coup, le tableau des Trois grâces commence à s’animer. Les charmantes se mettent à chuchoter, à minauder et à ricaner entre elles. Puis, les voilà qui enjambent leur cadre doré pour s’approcher du bel évanoui. Elles le soulèvent par les jambes et par les bras pour l’entraîner dans leur décor et le déposer sur l’herbe sèche en arrière plan où il continue de dormir paisiblement, inconscient des plaisirs qu’elles lui réservent…

Alors, si vous êtes las ou blasés de vos visites au Musée du Louvre, retournez-y dès demain et vous découvrirez que certaines toiles sont métamorphosées !

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà vécu une expérience incroyable dans un musée?