Cœlacanthe

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© Timo Wagner

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Timo Wagner dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 312.

 

 

Allongée sur les vagues
La femme redevient poisson
Le poisson primitif
Qu’ils étaient tous
Avant de devenir humains
Pensants et réfléchis
Philosophes ou chirurgiens
Drogués ou alcooliques
Assassins ou victimes
Promoteurs ou dictateurs
Golden-boys ou filles-de-joie
Un cœlacanthe
Au corps de fossile
Au poumon ancestral
Et aux nageoires charnues
Prémices de leurs membres
Elle s’enfonce dans les profondeurs
Où la lumière s’éteint
Elle ne sait plus penser
Aux ravages causés par les siens
Sur cette terre
Elle ne réfléchit plus aux conséquences
De son « évolution »
Son cerveau s’est réduit
Bras et jambes s’atrophient
En de courts moignons recouverts d’écailles
Elle respire différemment, mais elle vit
Descendant au plus profond des abysses
Une seule conviction ancrée dans son instinct
Ne plus jamais refaire surface.

MH

Le wagon à la porte bleue

 

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© Rishi Deep

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette belle photo de Rishi Deep dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 311.

 

Si j’étais assise dans le wagon à la porte bleue,
Je ne serais pas française, ni même européenne.
J’habiterais une contrée lointaine
Où l’on prend encore le temps…

Le temps de poser un coude fatigué sur l’accoudoir de bois usé
Le temps de se laisser aller au rythme du train cadencé.

Si j’étais assise dans le wagon à la porte bleue,
Je n’aurais pas de téléphone à la main, je parlerais à mes voisins
Je me raconterais, ils se raconteraient, on deviendrait amis.

Loin des carrés famille, des espaces pro et des wagons wifi, je retisserais ma vie,
Si j’avais su… si j’avais fait… si je n’avais pas fait… si j’avais pensé…

Ce serait un voyage dans le temps d’un avant bringuebalant et d’un futur réinventé.

MH

Obsession végétale

verre de rosé sur haie

 

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
Mon obsession têtue, inusable, c’est ma haie. Elle a bientôt quarante ans, la moitié de mon âge…
Ils veulent tous que je la coupe, que je la taille. Eh bien, non ! Moi, je l’aime comme elle est : large, haute, énorme, touffue et mal peignée. Elle empêche les voitures de se garer dans le jardin, tant mieux ! Elle pique ceux qui s’approchent trop d’elle, tant mieux ! Elle recouvre le banc de pierre, tant mieux, il est laid et de toute façon personne ne s’y assoit.
Le dernier jour des vacances, ma fille et mon gendre ont convoqué le tailleur de haies : un immonde bonhomme, style bourreau avec des mains d’assassin. Ils ont parlementé des heures, mes enfants et lui ; ils faisaient tous les trois de grands gestes agressifs en direction de ma pauvre haie et puis, ils m’ont appelée, ils m’ont servi un petit verre de rosé et ils m’ont dit : Maman, en octobre, on va faire une coupe sévère, ça lui redonnera de la vigueur à ta haie, et puis quand tu reviendras, l’été prochain, tu ne t’apercevras même pas qu’elle a été taillée. 
Alors moi, j’ai dit d’accord pour faire plaisir et puis aussi parce que le tueur me faisait très peur avec ses grosses paluches pleines de poils.
Le 28 aout, on a quitté la maison de vacances et ma haie. On est rentrés à Paris.
Dès le 29, j’ai commencé à faire cet horrible cauchemar : je voyais le monstre, tronçonneuse en main, s’approcher de ma pauvre haie, un rictus démoniaque sur les lèvres.
Pendant tout le mois de septembre, chaque nuit ce rêve revenait, et ça finissait toujours pareil, je me réveillais transpirante en hurlant : Pitié, pitié pour ma pauvre haie !
Chaque après-midi de ce mois-là, j’allais chez mes enfants prendre le thé et avant chaque première gorgée de Darjeeling, je leur rappelais le sinistre décompte :  Quand je pense à ma pauvre haie qui sera décapitée dans 30 jours….29 jours…28 jours…27 jours… 
La veille de l’assassinat, ma fille a fini par craquer :  C’est bon, maman, j’ai appelé le jardinier ce matin pour tout annuler !  Moi, je lui ai répondu :  Ah bon ? Mais il ne fallait pas, je m’étais habituée à l’idée … 
Aujourd’hui, c’est le premier juillet, je bois un verre de rosé bien frais sur la terrasse ; je suis aux premières loges pour admirer ma haie. Ma belle, ma grosse, ma somptueuse haie non taillée. Certaines de ses branches pointent au-dessus de son corps robuste comme des cheveux hirsutes ; les moineaux s’y balancent puis se cachent pour nicher dans sa verte épaisseur.
Tiens ! Mes enfants remontent de la plage ; je les distingue à peine derrière ma chère haie, mais je reconnais le haut du crane déplumé de mon gendre… Les voilà qui me rejoignent pour prendre un verre et déjeuner ! Alors moi, pour leur couper l’appétit je leur dis :  N’est-ce pas qu’elle est belle, ma haie ! 
MH

Petite questionnette: Et vous, préférez-vous les jardins à l’anglaise ou à la française ?

Monsieur Gustave et le bruit

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Très chère Mademoiselle Colette, la silencieuse,
Je vous adresse cette lettre, que je glisse avec toute la discrétion qui n’est pas la vôtre, sous votre paillasson.
Il est midi et je suppose que vous dormez encore du sommeil de celles qui dansent et chantent toute la nuit pour plaire à leur voisinage.
Grace à vous, ce matin, je n’ai pas usé les piles de mon transistor… j’avais comme une envie de silence après cette nuit enchantée par vos puissantes vocalises et les notes suraiguës émises par vos convives.
Mon pauvre plafond résonne encore de vos rocks, de vos jerks et de vos chachachas.
Alors, si mon chat Filibert avait le malheur de vous réveiller dans une heure ou deux avec son effroyable, son insupportable, son tonitruant miaulement pour réclamer sa pitance, sachez que je suis par avance confus, honteux, et malheureux de vous infliger un tel calvaire auditif.
Une dernière chose, quand vous emprunterez l’escalier pour NE PAS venir me faire vos excuses, faites bien attention à la treizième marche : l’un de vos délicats invités y a déposé une substance visqueuse et très malodorante avec laquelle ma charentaise droite a eu le malheur d’entrer en contact.
Si par le plus grand des hasards vous ne possédiez pas de « balais-serpillère » pour venir à bout de cet immondice, sachez que Madame Simone, notre douce concierge (qui a elle aussi pleinement profité de votre soirée musicale) vous attend de pied ferme à la loge avec ledit balais.
Toutes mes non-amitiés, votre dévoué voisin du dessous, Monsieur Gustave.
MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà écrit une lette ironique à un voisin indélicat ?

La licorne de nuages

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Lila, la licorne de nuages avait traversé les bois de Taponnat, rencontré un cerf, un sanglier et un lapin de garenne. Tous lui avaient fait la même réponse : Les chevaux enfermés vivent à l’orée du bois, là où les humains règnent en maitres. Alors elle avait galopé, galopé aussi vite que ses sabots de buée voulaient bien la porter. Un loup famélique lui avait barré la route au tournant du vieux chêne, il avait montré les crocs puis raconté : Je suis le loup de Marlaguette, elle m’affame en voulant faire de moi un végétarien !  Alors, d’un coup de corne magique, Lila avait fait apparaitre un énorme gigot de mouton parfumé aux baies de genièvre, le loup avait tout dévoré, remué la queue, fermé la gueule et fait ses bons yeux à la licorne.
Lila était arrivée au club hippique par un beau matin de brume. Elle s’était promenée dans chacune des trois rangées de box impeccables. Son hennissement sonnait comme le chant d’une sirène et dès qu’elle passait devant la porte d’une stalle, une belle tête de cheval apparaissait et la suivait des yeux. Sullivan, Arabesque, Victor, Ramsès, Chimère, Napoléon, Geronimo et les autres étaient tous là, attentifs et émerveillés, au passage de leur Déesse.
C’est alors que Lila se cabra sur ses pattes arrières et d’un coup de corne magique, fit sauter tous les verrous des boxes. Les chevaux, ébahis d’être libérés sans la contrainte d’un licol ou d’une selle, poussèrent d’abord timidement les ventaux de leurs abris avant de s’élancer à la suite de Lila en une folle équipée grise, noire, blanche, pie et bai.
Depuis ce jour, un troupeau de chevaux sauvages galope dans le ciel, au-dessus des bois de Taponnat derrière la licorne de nuages.

MH

Petite questionnette: Vous est-il parfois arrivé d’imaginer des formes d’animaux ou d’êtres féeriques en observant les nuages ?