L’homme-main

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Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette magnifique photo de lalesh aldarwish dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 308.

 

L’homme-main est entré par la fenêtre
Et il a tendu ses doigts vers moi
C’était comme des tentacules amis
Qui voulaient dire : « Viens, viens »
On aurait dit des passerelles
Menant à la terre promise de sa paume striée.
Au loin, le visage mystérieux,
Ne révélait aucun de ses traits
Juste un arrondi
Et deux petites encoches pour les oreilles
Avant la chute de son cou.
J’ai un peu hésité
J’avais peur du trop plein de lumière derrière lui,
De cette fenêtre vers l’infini
J’ai reculé, j’ai avancé et puis j’ai osé …

MH

 

Le ba chat lauréat

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Passer le bac, pour un chat
Cela ne se fait pas.
Pourtant, j’aurais tant de chose à dire, moi …
En sciences naturelles, je raconterais la vie des souris,
Et leur mort aussi
A laquelle je contribue, parfois
Parce que la chaîne alimentaire dit que c’est comme ça
Sauf que moi, personne ne me mange
A part peut-être les chinois …
Heureusement, je n’en connais pas.
En philosophie, je disserterais sur l’attention
« Suffit-il d’observer pour connaître ? »
Moi je réponds : OUI ! Sans hésitation,
Toute la journée je fixe les mouches, les papillons
Et je sais toujours à quel moment
Ils vont se poser au plafond
Alors, je m’élance, pour attaquer
Et je les croque, sans hésiter !
A l’épreuve d’histoire, je parlerais des pharaons
De leur respect pour les chatons
Et de la déesse Bastet
Protectrice et secrète.
Les mathématiques, la physique, je n’en aurais pas
Je suis littéraire, ça ne se voit pas ?
Pour l’oral de langue, je donne la mienne
Au chat du voisin qui s’appelle Etienne,
Il est amoureux de moi !
Pour finir ce texte, je dirais que moi, Grisette
Je suis fin prête
Pour le ba chat lauréat
Alors dites-moi pourquoi
Je ne le passerais pas ??

MH et Grisette

 

Fille de loup et de chèvre

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Ce texte est ma participation au défi de l’Agenda ironique de juin 2018 organisé par Carnets paresseux. http://www.bricabook.fr/
Le thème était : « Tout et son contraire » et on avait le choix de s’inspirer ou non de la photo ci-dessus. Il fallait aussi utiliser au moins cinq des mots suivants: soleil, brousse, chaussure, pingouin, tentacule, épuiser, vert.

 

Loupèvre, la petite bête cornue n’était pas fille de loup et de chèvre pour rien. Elle avait sans cesse envie de tout et son contraire ; avancer sous le soleil et reculer sous la pluie, faire plaisir aux bambins et leur balancer un coup de corne, se marier et rester vieille chèvre, enfiler ses chaussures et marcher sabots nus dans la verte… Les deux cotés opposés de sa nature la torturaient chaque jour, en particulier au mois de juin, lorsqu’elle tirait la carriole dans les chemins creux où déambulaient aussi le bouc, le chien et le pingouin du voisin.
Cette lutte intérieure l’épuisait tant, qu’elle finissait par s’endormir debout au grand désespoir de Noé et Noémie, obligés de rentrer à pied au château.
Un beau jour, Madame de Goussainville prit le taureau par les cornes, puisque la demi chèvre n’était pas là…
– Les enfants, cette situation n’est plus tolérable ! Si le mal-être de Loupèvre l’empêche de vous promener, il va falloir lui trouver une psy, saperlipopette !
– Une psychiatre, maman ? demanda innocemment Noémie
– Bien sur que non, petite idiote ! lui répondit sa mère, les psychiatres sont beaucoup trop chers…
– Une psychologue alors ! intervint Noé, on en trouve à la pelle dans toutes les universités !
– Mais enfin, vous galéjez mes chéris…, je voulais parler d’une psyché que je paierai moins de dix tentacules au vide grenier du quartier !
– Ah … conclurent le frère et la sœur, sans vraiment comprendre la logique de leur chère maman.

Plantée devant la psyché au miroir terni par des siècles d’introspection, Loupèvre s’observait.
Planquée derrière la psyché au bâti recouvert de toiles d’araignées, Madame de Goussainville cogitait.
Si la drôle de bête prenait conscience de son unité corporelle, malgré ses parents dépareillés, peut-être cesserait-elle de tergiverser …
Par le trou de la serrure Noé et Noémie tentaient de voir ce qui se tramait dans le salon, mais l’orifice était si petit et leur curiosité si grande qu’ils ne parvinrent qu’à se bousculer et se chamailler. Quand tout à coup, l’attente angoissée de la mère et la bagarre des deux chérubins furent interrompus par un hurlement chevrotant qui émergeait : « Je veux épouser le pingouin du voisin !! »

MH

Petite questionnette : Et vous, qui préfériez vous accueillir dans votre salon, une psychiatre ou une psyché ?

 

Jacques, Berthe, Maria, Bertille, Candy, Eva…

 

Eva

LA CHRYSALIDE

 

Jacques

Comme disait feue mon épouse en accouchant et en calanchant à la fois : Jacques, faut surtout pas appeler la petite Eva, parce qu’on va tout le temps lui dire : « Eva chier ! »
Quelle drôle d’idée ! Pourquoi pas « Eva te coucher » ou bien « Eva faire tes devoirs » … Enfin, j’ai quand même respecté sa dernière volonté et j’ai appelé ma fille Berthe. Manque de bol, Berthe est née avec un pied bot au lieu de deux beaux grands pieds, mais c’est pas grave, elle marche avec une béquille. Et puis, elle a tellement de charme, ma fille, que tous les gamins se pâment. Y en a même un qui lui a offert des mille pattes pour son goûter ! Berthe a trouvé les bestioles si mignonnes qu’elle a préféré les laisser vivre et qu’elle s’est tapée une poêlée de légumes bio à la place. Ah…ma fille Berthe et ses cheveux roses, c’est devenu une sacrée nana de vingt-cinq ans aujourd’hui, et on peut pas dire que la mort de sa mère l’ait beaucoup traumatisée : lauréate du concours de piano de la ville, elle avait bien mérité sa soirée Rock’n roll et bain moussant au Blue Moon

Berthe

Il croit quoi mon père ? Il me prend pour qui ? M’offrir une soirée Rock’n roll et bain moussant ! Mais, qu’est-ce que j’en ai à faire… Il a pas encore compris qu’il y avait que la musique douce et les p’tites bêtes qui m’intéressaient dans la vie ? L’été de la sécheresse, j’avais tellement peur que les insectes du jardin meurent de soif, que je me suis allongée en maillot de bain sur la pelouse et que j’ai balancé un seau d’eau fraîche sur tout mon corps. Au bout de cinq minutes, ils sont tous arrivés : les bourdons, les coccinelles, les charançons, les coléoptères, les papillons, les punaises, les bourdons et les abeilles. Ils se sont désaltérés à même ma peau. Moi, j’étais trop bien avec Mozart dans mes écouteurs, et dans le cœur, ce sentiment profond d’être une source de vie pour toutes ces petites créatures.

Maria (feue l’épouse de Jacques et feue la mère de Berthe)

Merde alors, ils se comprennent vraiment pas ces deux-là ! Moi je vois tout de là-haut et ça m’angoisse trop l’âme. Pauvre Jacques, j’aurais peut-être dû le laisser appeler la petite, Eva, finalement. « Eva discuter avec ton père ; Eva lui dire ce qui te plait dans la vie » ça marchait aussi … Berthe est une fille étrange mais pas comme Jacques l’imagine, Berthe c’est la pureté et l’amour infini et ce n’est pas parce qu’elle a les cheveux roses qu’elle apprécie les boites de nuit !

Jacques

Berthe a adopté une chenille qu’elle a appelée Bertille ! Elle la promène au bout d’un fil de soie dans le jardin et sur le trottoir. Je lui ai demandé si elle voulait pas que je lui offre un chien plutôt (on l’aurait appelé Pluto) Elle m’a regardé comme si j’étais débile, l’air de dire : Papa, va chier… Ca m’a rappelé le prénom Eva que Maria n’aimait pas. Ah, mon Eva ! Si je t’avais près de moi, qu’est-ce qu’on serait bien ensemble : Eva chercher la laisse de Pluto qu’on fasse une balade en forêt tous les trois… Eva mettre ton manteau, je t’emmène au restau…

Berthe

Jacadi a dit : débarrasse toi de cette chenille ! Alors je ne l’ai pas fait, vous connaissez la règle du jeu …. Et puis, Jacques a dit : Fous le camp, je veux plus te voir ici ! Alors je suis partie avec ma béquille et ma Bertille sous la pluie de novembre. Dans un fossé, on est tombées; ma béquille a dérapé à cause de la boue. Bertille s’est installée sur ma joue pour attendre un passant qui n’est jamais passé. Et puis quand mon visage est devenu glacé, elle s’est carapatée pour retrouver d’autres Bertilles et vivre sa vraie vie de chenille : Adieu, Berthe !

Maria

Je l’ai trouvée grâce à ses cheveux roses qui ondulaient sur l’eau boueuse du fossé. Maintenant, on est ensemble là-haut, ma fille Berthe et moi, et on observe Jacques avec Candy, sa nouvelle femme et leur bébé, Eva.
Candy, elle pousse le landau à poil dans tout le quartier, et Jacques a un peu honte, comme quand Berthe promenait Bertille au bout d’un fil de soie. Avec Berthe, ça nous fait bien rigoler la honte de Jacques ; s’il a si peur du « Candy-ra t-on » il avait qu’à pas épouser une femme qui s’appelle Candy !

MH

Un grand bravo à Ann EL qui a astucieusement su illustrer ce texte étrange. Vous pouvez d’ailleurs découvrir toutes ses œuvres plus magiques les unes que les autres sur: https://annelsprayetdentelle.com

 

La micheline fantastique

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Dans le compartiment à l’ancienne d’une « micheline » démodée, six personnages sont contraints de cohabiter pendant plusieurs heures entre Royan et Niort.
. Louisia, quatre-vingts ans, un peu sourde, vêtue d’un survêtement rose bonbon et chaussée de baskets assorties
. Claudie, sa fille, soixante ans, style vieille demoiselle timide
. Sylvaine et Charles un couple bourgeois et guindé, la cinquantaine
. Leslie, une jeune fille de vingt ans bien dans sa peau
. Nono, un SDF cinquantenaire qui fait la sieste dans tous les trains régionaux avec sa bouteille de gros rouge

Il est midi dans la torpeur du petit compartiment bringuebalant.

Sylvaine : Charles, voulez-vous votre œuf dur ?
Charles : Oui, si vous avez pensé au sel …

Sylvaine fouille nerveusement dans un sac plastique en faisant beaucoup de bruit. Les ronflements de Nono deviennent irréguliers. Leslie lève le nez de son téléphone portable et sourit, amusée. Louisia se penche vers l’oreille de sa fille Claudie comme pour chuchoter, mais finit par hurler :

Louisia : MAIS QU’EST-CE QU’ELLE CHERCHE LA BONNE FEMME ?
Claudie : Chut maman ! Tu vas réveiller le monsieur
Nono émergeant : C’est pas la vieille qui m’a réveillé, c’est la bourgeoise avec son plastique !
Sylvaine : OH !
Charles : Non, mais, espèce de traîne la guêtre, comment osez-vous insulter ma femme ?!
Nono : j’l’insulte la pimbêche ?? (Puis, prenant Leslie à témoin) J’l’insulte parce que j’la traite de bourgeoise ? C’est quoi alors ? Une mendigote ?
Sylvaine : OH ! Quelle impudence !
Nono : QUOI?? En plus, elle dit que je pue, la bourgeoise !
Louisia : ça c’est pas faux !
Claudie : Maman !
Nono (jetant un regard incendiaire sur Louisia) : J’dis rien par respect pour votre grand âge, sinon …
Louisia : QUOI ? QU’EST-CE QU’IL A DIT LE PUTOIS, IL A PARLÉ DE MON AGE ?!
Claudie désespérée : Maman…
Leslie sortant promptement un petit bout de papier alu pour détendre l’atmosphère : Moi, j’en ai du sel, si vous voulez !
Sylvaine : Merci mademoiselle ! Heureusement qu’il reste des gens polis en ce bas monde…

Deux serviettes blanches brodées à leurs initiales posées sur les genoux, Charles et Sylvaine dégustent leurs œufs durs au sel.
Nono avale une bonne lampée de vin et se rendort aussitôt.
Claudie sort de son sac de voyage un hamburger pour Louisia et une salade composée pour elle-même.
Leslie assaisonne un cornet de frites avec le sel qui reste et picore tout en faisant des selfies.
Tout est redevenu calme dans le compartiment mais soudain, les freins de la micheline se mettent à crisser comme un millier de sacs plastique. Le train s’arrête brusquement faisant valser, œufs, salade, frites, hamburger et vin rouge en un bouquet des plus variés. Les six passagers poussent un cri à l’unisson. On entend des pas pressés dans le couloir et une voix autoritaire qui se rapproche :

Le contrôleur : Incident technique !
Louisia (comprenant de travers) : Un siphon tellurique ?!
Claudie exaspérée : MAMAN !
Le contrôleur : TOUT LE MOINDE DESCEND, ET VITE !

Paniqués, les passagers sortent à toute allure, à part Nono qui prend le temps de s’étirer et d’entonner une chanson de Jacques Brel en regardant Sylvaine et Charles se presser dans le couloir : LES BOURGEOIS C’EST COMME LES COCHONS …

………………………………………………………………………………

Au dessus des six personnages, le ciel n’a pas bougé mais tout le reste est différent. Le paysage familier d’Aquitaine s’est mué en une steppe aride. Le train a disparu ainsi que le contrôleur.
Au loin, se profile une silhouette étrange, vêtue d’une houppelande et d’un casque en écailles argentées. La silhouette progresse parmi les herbes sèches et les buissons épineux. Serrés les uns contre les autres, Louisia, Claudie, Nono, Leslie, Charles et Sylvaine ne peuvent détacher leur regard de ce personnage surnaturel. Une fois à leur hauteur, celui-ci s’arrête et fixe chacun des six humains de ses yeux de métal avant de prendre Leslie par la main. La jeune fille, nullement effrayée, sourit sous le regard médusé de ses compagnons de voyage.
Tout à coup, une soucoupe volante fend le ciel pour se poser au pied du groupe. L’extraterrestre et Leslie montent à bord du vaisseau en agitant la main vers les autres en signe d’au revoir. L’engin disparaît aussi vite qu’il était venu et les cinq personnages restants se tiennent immobiles, pétrifiés.
Au bout de quelques instants, Nono prend enfin la parole :

Nono : Et si je vous offrais un verre, je crois qu’on a quelque chose à fêter !
Sylvaine : Vous voulez dire, le départ de la petite ?
Claudie : Elle avait l’air plutôt contente, non ?
Charles : Je crois même qu’on pourrait parler de fiançailles !
Louisia : Et d’un voyage de noces !
Claudie : Maman, c’est extraordinaire, tu ne comprends plus de travers !
Nono : Et moi, je ne boirai pas plus d’un verre !
Sylvaine : Bravo Nono, je vous adore, d’ailleurs j’aime tout le monde désormais !
Charles : Ma chérie, tu es merveilleuse. Plus d’œufs durs ni de sel, je t’invite au wagon-restaurant tous les jours !
Nono : Belle Claudie, dînerons-nous ensemble nous aussi ?
Claudie : Oh oui ! Si maman le permet …
Louisia : Bien sur, ma chérie, vis ta vie, moi, j’ai trois amants qui m’attendent à Paris !

MH

Petite questionnette: Et vous, avez-vous déjà rencontré des personnages singuliers dans l’intimité d’un compartiment ?

 

 

L’une et l’autre

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© Laurent Bisson

Le texte ci-dessous m’a été inspiré par cette magnifique photo de Laurent Bisson dans le cadre de l’atelier BRICABOOK numéro 306.

 

L’une a froid

L’autre pas

L’une réfléchit

L’autre a tout compris.

Dans la bassine du bonheur

Il y a deux sœurs

Aux ressemblantes différences.

L’une se recroqueville

L’autre se redresse

L’une est la petite

L’autre est là …peut-être.

La bassine, c’est une maisonnette

C’est le nid aux oiselettes

La bassine c’est l’enfance,

Dans le jardin de la vie

L’une et l’autre ne sont qu’une

Chacune tout pour sa chacune.

MH

 

L’impossible abandon du coin-coin

 

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Pierre avait laissé son coin-coin dans la baignoire. Cela faisait des années qu’il le triturait et le re triturait dans l’eau tiède juste avant d’avaler ses épinards. Il avait décidé de prendre de plus gros risques, mais des risques gratuits car il était avare. Il eut alors l’idée de percer ses mocassins cirés pour donner à ses orteils un goût de liberté sur le macadam.
C’est ainsi qu’il sortit, sa mallette de médecin sous le bras, sa cravate de travers et ses doigts de pieds à l’air. Son premier patient, Monsieur Chabert, l’attendait au bout de la rue, au sommet d’un immeuble de luxe. Dans l’ascenseur, Pierre décida de tartiner sa bouche avec le rouge à lèvres du risque qu’il gardait toujours dans sa poche.
Sa sexualité ambiguë avec le coin-coin mais aussi, dix ans auparavant, avec la mère de ses enfants (une ancienne Claudette qui s’appelait Claude et qui pissait debout, son sac Lancel à la main) il en avait fait le tour.
Dans moins de trois minutes il embrasserait Martin Chabert sur les lèvres.

Pierre sonna mais personne ne répondit, il sonna à nouveau mais toujours rien … Martin Chabert soudainement remis de sa grippe serait donc parti travailler sans annuler son rendez-vous ? C’est alors que Pierre constata que la porte n’était pas fermée, il n’eut qu’à l’effleurer de la main pour l’ouvrir en grand.
Martin Chabert était là, dans le vestibule, étendu et inconscient sur le marbre rose. Il portait un pyjama à rayures et un bonnet de nuit démodé. Face à ce spectacle, Pierre pensa aussitôt à La belle au bois dormant. Il vérifia son apparence dans le trumeau suspendu au-dessus de la commode Empire de son patient. L’épaisse couche luisante recouvrait toujours sa bouche charnue, lui donnant un aspect « limaceux » des plus engageants. Il se pencha alors sur le visage pâle de Chabert et appliqua un baiser rouge sur ses lèvres bleues. Celui-ci commença par remuer les doigts et les orteils (Pierre ne pouvait que deviner l’agitation de ces derniers car ils étaient enserrés dans d’ignobles charentaises, contrairement aux siens qui menaient désormais une vie tout à fait indépendante hors des mocassins cirés.)
Puis, les paupières du bel endormi s’entrouvrirent et lorsqu’il vit le visage beat du médecin juste au-dessus du sien il se mit à hurler, à hurler tellement fort que du fond de sa loge Madame Mouchu, la concierge, en fit tomber son tricot. Pris de panique, Pierre s’enfuit de l’appartement et dévala les treize étages « à doigts de pieds » sans même penser à prendre l’ascenseur.
De retour chez lui, il mangea trois bonnes cuillerées à soupe d’épinards qu’il engloutit sans même les réchauffer en méditant sur la photo de Claude la Claudette et des trois gosses, Pierrette, Claudine et Jean-Pierre. Claude l’avait depuis longtemps quitté pour un contorsionniste de renom qu’elle transportait partout dans son sac Lancel. Quant aux enfants, ils vivaient leur vie désormais, aussi librement que les orteils de Pierre. Il se dit qu’il était bien seul et se resservit en légumes jusqu’à ce que la boite de fer fût vide. Puis du fond de sa torpeur il entendit un appel, un appel familier provenant du bout de l’appartement : de la salle de bain. Alors son visage s’éclaira, il lâcha sa cuillère sale et sa conserve vide sur le parquet, quitta ses mocassins troués, son costume élimé et sa cravate en biais. Nu, il emprunta le couloir, entra dans la pièce carrelée et s’assit dans le bain froid. Il fit couler un filet d’eau bouillante pour recouvrer la tiédeur familière. Le canard faisait « coin-coin » en se dandinant dans le bain moussant et Pierre lui souriait.

MH