La Société des Moi

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Gilberte, une petite femme négligée au corps malingre pénètre les locaux flambant neufs de la « Société des Moi » située sur une élégante rue du chic-issime seizième arrondissement. Sur la plaquette de l’organisme que Gilberte a en main, on peut lire :

La Société des Moi (SdM) est née d’une évidence : personne ne peut être à deux endroits en même temps. Et pourtant… Dans un monde fait de contraintes et de corvées, qui n’a jamais rêvé de prendre du bon temps et d’envoyer quelqu’un d’autre accomplir une obligation à sa place ? La SdM met à votre disposition une team mondiale de doubles professionnels qui deviendront autant de « moi » que vous en aurez besoin.
Lors de votre entrevue avec Gwendoline, notre charmante hôtesse parisienne, celle-ci établira une fiche personnalisée afin de définir vos besoins et sélectionner le « moi » le plus apte à vous remplacer pour votre corvée.
Précision : nous ne sommes pas une société de sosies ni d’imitateurs.

– Bonjour chère Madame, je me présente, Gwendoline ; décrivez-moi votre corvée en deux mots.
– Voilà, mon mari m’offre une croisière sur le Nil en mai …avec lui.
– Et c’est un problème ?
– Oui, je déteste les croisières et j’adore les mois de mai à Paris
– Et votre mari, vous le détestez ou vous l’adorez ?
– Couci-couça
– Ah …Je vois où ça coince …
– Disons que je préférerais rester à Paris en mai avec Pato
– Pato c’est votre amant ?
– Non, Pato c’est mon chien
– Et vous êtes la chienne de votre chien ?
– Non, pas exactement, mais j’ai une chienne de vie… S’il vous plait, venons-en aux services que vous proposez
– Techniquement, il me serait plus facile de faire intervenir un remplaçant pour garder votre chien qu’une femme pour partager la cabine de votre époux.
– Oh, ça, je veux bien le croire, parce que Pato est d’une compagnie autrement plus agréable que mon mari, MAIS CE N’EST PAS CE QUE JE VOUS DEMANDE !
– Ce serait pourtant la formule la plus économique pour vous …
– Mais qui vous dit que je suis fauchée ??
– Je ne sais pas moi … votre manteau, votre sac, vos chaussures…
– Je porte ce qui plait à Pato !
– Et ce qui plait à votre mari, c’est quoi ?
– Les dessous affriolants et les pétasses
– Alors pourquoi vous invite-t-il VOUS à faire cette croisière ?
– Parce qu’il essaie de se soigner
– Et vous avez envie qu’il guérisse ?
– Je m’en fiche, tout ce que je veux c’est rester en mai à Paris avec Pato !

Gwendoline isole son cerveau quelques minutes pour réfléchir intensément à cette situation délicate.
Pendant ce temps Gilberte pense à son gentil Pato qui attend sa pâtée et à son emmerdeur de mari qui attend sa soupe, quand tout à coup, la voix triomphante de Gwendoline la fait sursauter :
– Pour votre premier contrat chez nous, j’ai le plaisir de vous offrir la formule gratuite de la Société des Moi
– Ah bon ? Et de quoi s’agit-il ?

Sur ces mots, la belle Gwendoline fait glisser sa jupe fendue au sol et déboutonne son chemisier de soie, laissant apparaître de superbes dessous en dentelle rouge.

– C’est moi qui partirai en croisière avec votre mari !

MH

Questionnette: Et vous pour quelle corvée feriez-vous appel à la « Société des Moi » ?

 

Pas de baraka pour MH

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Le Baraka, c’est un bar super branché où seuls les K ont le droit d’aller.
Moi, je m’appelle MH alors je ne peux pas y entrer…
Pourtant je suis un cas dans mon genre, mais pas un K comme il faudrait pour boire un verre au Baraka.
J’ai bien essayé de tordre mon M et aussi mon H pour ressembler à un K. Pendant toute une journée j’ai tiré, plié et replié les jambes de mes initiales mais je n’ai réussi qu’à me faire un tour de reins, un bleu au Q et un pied bot. Encore moins de chances pour moi de pénétrer le Baraka. Car les K sont tous beaux et sans pied bot. Leur dos bien droit, leur uni-jambe élégante et leur nez qui pointe vers l’avant, quelle classe, quelle grâce, quand ils s’alignent au comptoir. Je les observe de l’extérieur, j’ai même essayé de draguer leur videur, un beau W hyper musclé, c’est pour ça qu’ils l’ont choisi, les K.
– Comme vous avez de gros biscoteaux ! Les miens sont minuscules à coté… Je peux toucher ? S’il vous plaiaiaiaiaiaiaiaiat !!!! Je rêve d’entrer au Baraka…
– Pas de MH au Baraka ! Filez ou je prends votre H pour taper sur votre M !
Ô, Pourquoi tant de N ? Moi, je voulais juste aller au Baraka…

MH

Le gluant

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Les voilà tous attablés, les mains posées sur le plastique visqueux. MH regrette; elle n’aurait pas dû écouter sa mère qui veut toujours tout simplifier. Il fallait mettre une nappe en tissu pour recouvrir cette poisse bariolée. Même frottée et re frottée, la toile cirée demeurait collante. Berk.
Les amis, eux, n’ont pas l’air dégoûtés; après tout c’est l’essentiel. MH se dit qu’elle n’a qu’à boire son verre de vin rouge cul-sec, pour oublier « le gluant ». Ce vin de Loire est très curieux. Son parfum lui plait et lui déplaît à la fois, elle goûte et re goûte pour identifier l’étrange arôme…Ça y est, elle a trouvé : ce vin sent la morille ! Elle tape du poing sur la table pour se faire entendre des convives qui parlent et rient de plus en plus fort. Elle veut leur dire qu’elle a trouvé. Que ce vin, c’est de la morille liquide ! Mais ses mots restent bloqués dans sa gorge, son poing ne peut plus se décoller de la toile cirée … LE GLUANT…
Soudain, l’année de ses six ans s’empare du présent. A cette époque, elle prononçait ce mot au moins deux fois par semaine. L’avait-elle étouffé depuis tout ce temps ?
« Le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant, le gluant…. »
A la cantine de la petite école élémentaire de St Germain du Seudre, on servait aux écoliers un ignoble dessert orange, aussi pâteux qu’un loukoum, aussi sucré qu’un sirop pour la toux et aussi visqueux qu’une limace. MH n’avait jamais osé demander à la cantinière de quoi était faite l’infâme mixture ; alors, elle l’avait baptisée « le gluant » Elle se souvient de ce sentiment mélangé, quand arrivait le mardi ou le vendredi. Dans la cour de récréation au chêne centenaire, elle annonçait haut et fort à Diane et Isabelle, ses amies : Berk, aujourd’hui c’est le jour du gluant !! MH était autant horrifiée que surexcitée à l’idée d’absorber le drôle de dessert. Mais une fois « le gluant » dans l’assiette, quelle gageure de le manger jusqu’à la dernière cuillerée !
Le poing de MH s’est enfin décollé de la toile cirée poisseuse : Berk, ce vin, il a goût de morille! Annonce-t-elle à la joyeuse tablée avinée.
C’était si bon et si écœurant à la fois, la morille, “le gluant”…
Aujourd’hui MH donnerait cher pour déguster une bonne assiettée de pâte de coing, arrosée d’un verre de Saumur bouchonné…
MH

Petite questionnette: et vous, y a-t-il des aliments qui vous plaisent et vous dégoûtent à la fois ?

L’ appel de la capitale

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Il s’était dit que s’il vivait à Paris, tout serait différent. Paris, la capitale, la ville où il rencontrerait des tas de gens comme lui, des artistes, des jeunes avec les mêmes envies.
Rémi marche avec son chien Kiki sur la plage désertée. On est mi septembre, les vacanciers sont tous partis. Il a vu les animateurs du club Mickey, des ados de son âge, pleurer le dernier jour du mois d’août. Ils n’avaient pas envie de quitter la petite ville pour retourner à Paris alors que lui, Rémi, ne rêve que de celà.
Kiki court après une mouette qui s’envole dans le ciel océan, elle pourrait aller où elle veut mais préfère rester là dans la station balnéaire en deuil de ses estivants.
Il partirait tôt le matin, avec son sac à dos et sa guitare, il donnerait un os à Kiki pour que celui-ci n’essaie pas de le suivre. Il ne ferait aucun bruit même s’il sait que son père ne se lève jamais avant midi les lendemains de cuites… c’est-à-dire tous les jours. Et puis non, il prendrait le chien avec lui, il ne pourrait pas le laisser… Ils arriveraient à la gare vieillotte, terminus de tous les trains, et ils achèteraient leurs billets : dix euros pour celui de Kiki et quarante pour le sien. Non, il prendrait juste un billet pour lui, Kiki, il se cacherait sous le siège.
Rémi remonte de la plage sur la promenade rose, Monsieur Léon, le bijoutier aux allures de milord promène Seigneur, un caniche prétentieux que Kiki déteste. Rémi remet son chien en laisse pour éviter la bagarre : T’en fais pas Kiki, je te libère dès que Seigneur sera rentré au Café des Bains.
Ils coupent par l’allée des bégonias qui commencent à faner, pour atteindre la Place de l’Eglise. Les cloches sonnent, il est neuf heures. Rémi prendrait bien un chocolat au Bar des Amis… mais non, il faut commencer à économiser, dès maintenant, l’argent qu’il a gagné pendant la saison, au marché le matin et Aux délices du port, le soir en servant des gaufres.
Le carrousel de la place a mis son manteau d’hiver, seul le museau d’un des chevaux de bois pointe à travers la bâche bleu marine trouée.
Ils monteraient dans le TER qui fait des pauses à toutes les petites gares de la région : Saujon, Saint-Jean-d’Angély, Villeneuve-la-comtesse, Prissé la charrière …
Kiki resterait bien sage sous le fauteuil, caché par le sac à dos et les pieds de son maître… non pas son maître, Rémi n’aime pas ce mot, son copain, son complice.
Dans la rue principale de sa ville, les voitures ont à nouveau le droit de rouler, les piétons en sandales, robes décolletées ou chemisettes à fleurs ont disparu, plus un chat à part le tigré de la boulangère qui détale dans la Ruelle des Matelots en voyant Kiki.
Et puis, ils arriveraient enfin à Niort et prendraient le TGV. Rémi aurait peut-être une jolie voisine comme dans la chanson de Françoise Hardy et de Dutronc. Il parlerait musique avec elle parce qu’elle voyagerait avec un saxo comme seul bagage… Elle s’appellerait Lalie.
Rémi et Lalie ça irait bien ensemble.
Le magasin de souvenirs est fermé jusqu’au printemps, un petit clown fait de coquillages collés a été oublié dans la vitrine, autour de lui, des moutons de poussière…
Au coin de la Rue de l’Hippocampe, trône le plus grand magasin de la commune, celui qui ne ferme jamais car il a des clients toute l’année: Les pompes funèbres océanes… Le jeune homme accélère le pas. Kiki, lui, est déjà au bout de la rue, planté devant sa boutique fétiche… Rémi le rejoint à l’étal de Gégé le boucher.
Arrivés à la Gare Montparnasse, ils sauraient déjà tout l’un de l’autre et chercheraient un premier restau pour faire la manche ensemble. Les parisiens et les touristes attablés applaudiraient très fort le duo guitare saxo. La casquette de Rémi dans la gueule, Kiki récolterait plein de pièces pour payer leur dîner et leur chambre d’hôtel.
Gégé décroche une chipolata d’un long chapelet de saucisses et la fait tournoyer au dessus de la gueule de Kiki qui la happe aussitôt et l’engloutit avec délice. Gégé aime bien ce chien. C’est lui qui l’a trouvé il y a deux ans, au début de l’été, abandonné par des maîtres infidèles sur la route nationale. Il ne pouvait pas le garder alors il a tout de suite pensé à Rémi le gentil petit musicos en mal d’affection.
Rémi et Gégé font un brin de causette : Qu’est ce que tu vas faire cette année ? Je sais pas, je sais pas …Tu t’es inscrit en apprentissage quelque part ? Pas encore, pas encore…
Et puis, Rémi va saluer Christian qui découpe des côtelettes dans l’arrière boutique. Ils étaient ensemble à l’école maternelle, puis en primaire. Christian ne quittera jamais la petite ville, il a son travail à la boucherie et Caline la fille du Bar des amis. Dans deux ans il la demandera en mariage et ils vivront dans la villa Yéyette que la grand-mère de Caline a promis de lui donner quand elle partira à la Maison de Retraite du Soleil Couchant.
Rémi repart direction chez lui avec Kiki, il repense à Christian, le plaint et l’envie à la fois de se contenter d’une vie si simple.

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Premier octobre, sept heures, Rémi et Kiki montent dans le TER. Ils ont quitté la maison sans bruit. Remi a juste laissé ces quelques mots pour le père : Je pars. J’emmène le chien avec moi.
Il n’y a qu’eux deux dans le wagon. Le train démarre et Rémi voit toute son enfance défiler sur les vitres aux reflets des paysages de sa région. Comme prévu, le train s’arrête à Saujon où montent deux jumelles pimpantes d’une cinquantaine d’année. A Saint-Jean-d’Angely, c’est un SDF qui s’installe bruyamment en se parlant tout haut : Voilà j’suis assis, mais maintenant la question c’est, est-ce que je vais pouvoir me relever ?
Au bout de cinq minutes il ronfle déjà. Son odeur avinée dérange Kiki que se retourne avec un petit geignement. Rémi chasse une sale idée qui lui vient : et s’il finissait seul et indigent comme ce pauvre bougre ?
A Villeneuve-la-comtesse, personne ne monte ni ne descend, le train ne marque cet arrêt que pour les vaches noires et blanches, intriguées par cette longue bête de fer gémissante. A Prissé la charriere c’est le SDF qui descend à grands renforts de bâillements et d’exclamations : Holala, holala que c’est dur de se mettre debout…
Niort : vingt minutes d’attente sur le quai pour le TGV direction Paris Montparnasse. Rémi contemple le billet de sa liberté : voiture 15, place 12

Dans la gare du chef lieu des Deux-Sèvres, une jeune fille chargée d’un sac de voyage et d’un encombrant étui à musique composte son billet à la hâte. Plus que deux minutes avant l’arrivée du TGV. Elle jette un œil sur le panneau décrivant la composition du train : pour la voiture 15, elle doit avancer jusqu’au repaire Y. Une fois montée, il faudra qu’elle trouve la place numero13. Elle sourit, c’est un chiffre qui lui a toujours porté bonheur.

MH

Petite questionnette: Et vous, vous-êtes vous un jour sentis irrésistiblement attirés par une ville ?

Sandra et le miroir

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Seule devant la coiffeuse, Sandra apporte les dernières finitions à sa beauté, sa beauté exceptionnelle. Elle sait qu’elle est la plus belle, elle n’a pas besoin de demander au miroir, comme dans le conte. Mais elle n’est plus la plus jeune ; Lila est dans les parages, Lila rode tout le temps du côté d’Olivier et elle sera encore là ce soir à minauder et à tanguer de la croupe dans le grand salon doré.
Sandra a mis sa robe la plus spectaculaire, échancrée jusqu’à la chute des reins comme celle de Mireille Darc dans « Le grand blond » Et puis la sienne est tout en dentelle, en dentelle faite main. C’est Olivier qui lui a offerte pour se faire pardonner un énième mensonge, une nuit ailleurs, une nuit sans elle. Il a mis le prix ; il a dû sentir que sans cela, Sandra serait partie. Mais Sandra aime le beau, Sandra aime le luxe, elle ne peut y résister.
Tout à l’heure, dans le grand salon doré, elle va rire et sourire, montrer ses belles dents blanches et son rouge à lèvres velouté. Là où Lila passera, elle repassera derrière comme une panthère marquant son territoire. Elle recouvrira le parfum Chanel convenu de son Guerlin, tellement plus chic, tellement plus enivrant. Elle charmera les hommes, dansera avec tous, ignorera Olivier pour qu’il boue de rage dans son smoking bleu nuit. Elle méprisera toutes les femmes, même Brigitte Frasol et son nouveau lifting trop bien réussi. Elle ne sera aimable qu’avec Lila pour mieux l’observer, mieux la cerner, mieux jauger le défi.
Et puis, vers minuit, son fond de teint commencera à se craqueler, son rouge velouté à se fissurer sur ses lèvres trop sèches. Imbibée de champagne, elle n’aura pas le courage d’aller se repoudrer, de toutes façons, elle n’aurait pas la main assez sûre.
Dans le grand salon doré, devant l’assemblée hilare, devant une Lila triomphante et un Olivier embarrassé, elle redeviendra cendrillon, le visage défiguré par les fards coulants et sa robe majestueuse désenchantée par un corps fatigué, racorni et anguleux comme un cintre de fer.

Sandra se penche sur sa coiffeuse et verse du démaquillant sur un rond de coton. Sous l’épaisse couche de mensonge, apparaissent les rides et les sillons de la quarantaine. Elle fait glisser la robe féerique à ses pieds, sa chute de reins est encore pas mal, mais ses seins délestés de leurs coques en plastique ressemblent à deux tulipes fanées.

Il est vingt heures, la fête va commencer, Sandra va se coucher.

MH

Ce texte m’a été inspiré par le merveilleux dessin d’Ann EL dont vous pouvez découvrir les œuvres délicates sur https://annelsprayetdentelle.com  Il y aura d’autres complicités entre nous, tantôt Ann se nourrira de mes histoires pour créer, tantôt c’est moi qui m’inspirerai (comme ici) de ses œuvres pour inventer des histoires …