Un agent immobilier en déroute

Sun shining through deep forest. Flare, vintag

Non mais c’est pas vrai … Je suis où, là ?
Je vois même plus la tour Eiffel ! Plus de bruit, plus de métro, plus de voitures, plus de râleurs.
Du vert, du marron, du végétal, du végétal, et encore du végétal…et moi au milieu de tout ce silence. Moi et mon costume Hugo Boss, mes pompes à mille balles, ma serviette cirée et mon Iphone dix.
J’avance dans la boue spongieuse, mes mocassins s’enfoncent et font « chplok » à chacun de mes pas. Il faut que j’appelle Jim, mon patron à l’agence, que je lui dise qu’il n’y a pas de château à lister dans ce coin-là , qu’il s’est gouré dans la programmation du GPS et que je suis dans la mousse jusqu’au cou !
Pas de connexion bien sûr et encore moins de wifi. Je sais pas moi, Blanche-Neige, les sept nains, Bambi, l’amant de Lady Chatterley, HELP !! Ma bagnole est embourbée et le bien à répertorier n’existe pas, comment je fais ma fiche, moi… ?
Je m’effondre sur une souche, je me mets à pleurer comme un saule et à gémir comme une vieille branche quand …

– Ne vous lamentez pas ainsi, beau prince, nous sommes là !

La voix de fée vient de derrière un gros chêne et soudain, c’est toute la drôle de bande que j’avais appelée au secours qui apparaît : Blanche-Neige enlacée avec l’amant de Lady Chatterley sur le dos de Bambi et les sept nabots en file indienne.

– Bienvenue au château des Fougères, beau prince ! Voici ta fiche, déjà rédigée par nos soins.

A céder à écolos ou bobos parisiens, le château des Fougères, entièrement meublé en bouleaux, peupliers et châtaigniers. Matelas de mousse garantis jusqu’à la fin des temps. Toiture de canopée indestructible. Etangs et mares intérieurs pour vos baignades. Champignons et baies assurés pour toutes vos réceptions.

– Mais… Où habiterez-vous si vous cédez votre château ?
– Bé pardi, chez la Belle au Bois Dormant, à Disneyland Paris !

MH

Braderie de nuages

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Depuis des mois, j’avais envie d’en acheter. La « nuagerie » se trouvait au coin de mon arc-en-ciel et je passais tous les matins devant, en allant au paradis. La petite échoppe était tenue par un sale vieux bonhomme, le père Tempête. Avec lui, jamais de réductions ni de promotions, un nuage confetti coûtait cent gouttes de pluie, un nuage douceur, cent vingt et cela pouvait aller jusqu’à mille pour un nuage troupeau de moutons ou un meringué.
Jamais je n’aurais assez de gouttes dans mon porte-pluie pour m’offrir mon rêve …
Mais un beau jour, un miracle se produisit, l’enseigne de la boutique avait changé. Au lieu de « nuagerie » il était écrit : « Cumulez vos cumulus pour pas une goutte de plus »
Le marchand aussi était différent, un lutin souriant, vêtu de laine, coiffé d’écume et les joues recouvertes d’une opulente barbe à papa.
– Entrez ! Entrez dans mon ciel ouaté, jeune homme, osez vagabonder dans ma poussière de liberté, parmi mes cumulus soldés !
– Soldés ?
– Soldés, bradés, donnés, tout ce que vous voudrez !
Alors je me mis à déambuler parmi les nuages, je les touchais, je les palpais, je m’allongeais sur les plus gros, je caressais les plus petits, je murmurais aux plus jolis et les entassai dans mon caddie comme des toisons de paradis.
Je noyai le gentil marchand sous une vague de mercis et retournais sur mon arc en ciel.
Mais, quand les couleurs de mon logis me virent chargé de tout ce blanc, elles pâlirent… légèrement. Alors mes nuages se mirent à pleurer, ils se sentaient mal accueillis, rejetés. Leurs larmes de pluie ne pouvaient plus s’arrêter de couler sous le soleil. Et plus les larmes coulaient, plus mon arc-en-ciel rougeoyait, verdissait, bleuissait, se parait d’oranger, de doré et d’un violet profond. Jamais il n’avait été aussi éclatant.
Sous ce flamboiement, mes nuages en étaient réduits à l’état de baudruches dégonflées, de peaux grisâtres, de bedaines crevées d’où suppuraient quelques dernières gouttelettes. Je repensais à ma grand-mère qui disait toujours : « On ne peut pas tout avoir » et moi, qui lui répondais « Mais on peut toujours essayer … »

MH

J’y suis, j’y reste

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Sincèrement, je crois que je vais pas sortir. Il fait si bon là-dedans ! Nourri à domicile, je flotte, je dors, je file quelques coups de pied pour me dégourdir les jambes et puis je me rendors, avec mon pouce, si doux, si bon dans le liquide protecteur si chaud, si fluide.
Plus j’entends ce qui se passe au dehors, plus j’ai envie de rester dedans.
Elle, pour commencer, la proprio du ventre, c’est une dingue. Elle bouffe n’importe quoi, surtout quand la grosse voix l’invite au restau hindou… Berk, ça fout une odeur de curry dans le placenta, une horreur ! Et je vous parle pas du jus de raisin fermenté qu’elle ingurgite, ça me donne un mal de crâne ! Et pourtant, je ne reçois que des effluves, mais quand je serai sorti, j’aurai droit à la bouillie aux épices et au gros rouge dans le biberon!
C’est comme ses parties de jambes en l’air avec la grosse voix, si elle croit que ça m’amuse qu’on me secoue dans tous les sens en peine nuit ! Mais elle en a rien à faire, la proprio ! Aucune pitié pour les « pas-nés » Bon Dieu, si je pouvais communiquer avec mes semblables dans le monde entier, j’organiserais des grèves de la croissance, des cessions de coups de pied non stop et des stages sur le thème : « Comment donner une bonne nausée par jour à sa proprio pendant neuf mois » Je baptiserais mon mouvement : « Les embryons en rébellion »
Et puis, si vous l’entendiez crier …elle hurle toute la journée ! Heureusement que je baigne dans le super liquide qui atténue le boucan… mais imaginez, quand je serai dehors, ce que je devrai supporter…
Si elle gueule comme ça, c’est à cause de l’autre… la voix stridente qui passe son temps à faire des caprices et à pleurnicher.
« Jennifer, viens faire une caresse à Kevin » et bing, un grand coup sur le ventre et moi qui sursaute à l’intérieur !
Oh non ! J’ai pas envie de rencontrer Jennifer, mais pas du tout ! Je tiens à la vie, moi, mais à la vie intra utérine ! Et au fait, comment elle m’a appelé la prorio ? Kevin ? J’y crois pas… Mais quel goût de plouc …ça veut dire qu’en plus, je vais vivre en HLM ?! Nooooooon !!

De toute façon, dans deux mois, quand le ventre va commencer à se contracter pour me faire déguerpir, je sais exactement comment je ferai : je vais me mettre bien en travers avec les bras et les jambes en V, comme ça, pour me sortir, ils pourront toujours s’accrocher les toubibs !

MH

 

La mare aux canards

Small ducks on a pond. Fledglings mallards.(Anas platyrhynchos)

La mare du Père Cruchon est au bout du village, juste derrière sa ferme. Je m’y rends parfois quand je suis sûr que le vieux est à la chasse. Il n’aime pas me voir mater ses canards. Un jour il m’a surpris, accroupi devant l’étendue d’eau boueuse, et il m’a gueulé : Eh toi, le dingo, t’attends qu’il te pousse des palmes ou quoi ? Alors je suis parti en courant parce qu’en plus de sa tronche de sanglier, il avait son fusil en bandoulière, le père Cruchon.

J’ai lavé mes chaussettes bleu canard et mon slip kangourou à trente degrés. Je ne voulais pas risquer de les faire rétrécir, ni feutrer, ni boulocher. Je les ai étendus sur le fil à linge, bien comme il faut, juste devant la chambre de Marinette.
Et je me suis barré.
Mes cuisses nues ont un peu saigné sur les barbelés qui étranglent son jardin. Je n’ai jamais porté de pantalon, ni de chemise, je n’en vois pas l’utilité. Les seuls habits que j’ai jamais possédés sont ces chaussettes bleu canard et ce slip. Mais aujourd’hui je les laisse à Marinette. En souvenir.
C’est moins risqué que de lui donner mon cœur.
Du coup, me voilà tout nu et sans un sou. Impossible de me racheter ces trois pièces de vêtements qui protégeaient les parties les plus précieuses de mon anatomie. Je me console en pensant que je n’aurais jamais retrouvé le même modèle de chaussettes ; elles datent de trente ans en arrière et leur couleur canardesque n’est certainement plus au goût du jour.
Il y a dix ans, j’ai eu l’idée fugace d’en acquérir une seconde paire. Il faut dire que Sylvaine, ma fiancée du moment, m’avait dit : Ras le bol de cette couleur ! Tes chaussettes, elles sont juste bonnes à patauger dans la mare du Père Cruchon !
A cause de sa remarque j’avais failli me laisser tenter par une paire de rouges, à neuf francs (c’était l’époque où je possédais un porte-monnaie vert en forme de grenouille avec dix francs dedans) Mais au dernier moment, j’ai eu peur que mes chaussettes bleu canard me fassent une crise de jalousie, alors j’ai renoncé aux rouges et j’ai quitté Sylvaine en lui laissant le porte-monnaie grenouille avec les dix francs dedans.
Ce matin, je me retrouve nu comme un têtard et je déambule sur le marché de mon village. Je pense à Marinette… à la tête qu’elle va faire quand elle verra mes cadeaux d’adieu sur le fil à linge.
Les habillés me fixent du regard, rient, se moquent, s’offusquent ; les mères posent une main sur les yeux de leur progéniture.
Heureusement, la mare du Père Cruchon n’est pas loin. Pourvu qu’il soit parti à la chasse aux bécasses…
Mon corps blanc disparaît peu à peu dans l’eau brune et épaisse comme un bouillon de poule. Les canards nagent tout autour de moi ; ils me font une haie d’honneur même si je ne porte plus leur couleur. J’ai de curieuses sensations dans les mains et dans les pieds. Ce sont de fines membranes qui poussent entre mes doigts et mes orteils. Je sens ma bouche se durcir et pointer vers l’avant comme un long nez plat. J’ai….de….. plus……..en ………plus……….de…….mal……..à………..par………..ler………….Coin-coin, coin-coin, coin-coin.

MH

Rendez-vous décoiffant chez le coiffeur

 

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Une dame patiente sous le casque chauffant d’un salon démodé. Le coiffeur s’agite sans cesse des bacs aux fauteuils pivotants et de l’arrière boutique à la caisse enregistreuse. Il dégaine tour à tour ses ciseaux et son peigne, coiffant des personnages imaginaires sans jamais revenir vers sa seule vraie cliente. Mais tout à coup, elle l’interpelle :

– Excusez moi, mais …vais-je attendre sous ce casque de façon permanente ?
– Qui sait ? Cela dépendra de votre indéfrisable… à moins que vous ne préfériez une simple mini vague ?
– Une mini vague… une minivague… comme en mer méditerranée ?
– Ou de gros rouleaux comme sur l’Atlantique, c’est comme vous désirez …
– Ce que je désire, je l’ignore… mais ce qui me défrise c’est l’attente, il est presque midi à votre tondeuse et je rêve d’un Big Mac
– Désolé, mais nous n’avons que des bigoudis…
– Avec quelques mèches poivre et sel arrosées d’un shampoing à la kératine, ça serait parfait !
– Vos délires sont des ordres, Madame !

Le coiffeur disparaît dans son arrière-boutique et en revient presque aussitôt avec l’extravagant menu servi sur un plateau d’argent. La cliente déguste.

– Parfaitement réussi, vous avez un sacré coup de peigne !
– J’avoue que je n’ai pas volé mon épingle au guide mi-cheveux.
– Et pour la coupe, comment la souhaitez-vous ? Au carré, dégradée, asymétrique,     effilée ?
– Inutile de couper les cheveux en quatre, rasez tout !
– Que je rase ?? Quel toupet vous avez ! Vous êtes absolument ébouriffante !

Le coiffeur plein d’admiration pour l’excentricité de sa cliente la tond avec enthousiasme. Puis il file dans son arrière-boutique et en revient avec un appareil photo

– Chère madame, permettez que je vous fige sur la pellicule, c’est pour le book du salon…
– Entendu ! Mais, frictionnez d’abord mon désert capillaire avec une bonne lotion ! Les boucs aiment les femelles brillantes !
– Avec plaisir ! (Le coiffeur se met à frotter vigoureusement le crâne de sa cliente avec une lotion à l’ortie) Jamais cuir tondu n’aura été aussi luisant !

Une fois la photo prise, il est temps de passer en caisse.

– Cela vous fera un total de 150 moumoutes.
– 150 moumoutes !!! Eh bien vous pouvez toujours vous brosser pour que je paye une somme pareille !
– C’est le tarif chez Coupe tif, Madame !
– Vous savez qu’à Versailles la coupe était gratuite en 1789…
– J’ai entendu dire, oui …Mais nous sommes en l’an 2000 …
– En plus, à l’époque, ils faisaient du « deux en un » avec la nuque, ils étaient un peu moins regardants que vous aujourd’hui !
– Les temps changent ma bonne dame, d’un simple balayage…Mais ne nous crêpons pas le chignon d’avantage, je vous applique une remise en plis de 20 moumoutes en mémoire de l’époque des perruques !

MH