Aline et le regard doré

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Encore une journée. À passer. Apres le lundi interminable, la boulangerie fermée, le vide. La nuit dehors sans avoir vu le regard doré, couchée sur un carton, sous le porche, Rue des frênes. C’est mardi, et puis ce sera mercredi, jeudi, vendredi … Pourquoi tous les jours finissent par « di » ? À part dimanche qui commence comme cela… En anglais, les jours finissent par day et day ça veut dire jour, mais « di » ça ne veut rien dire…
Pourquoi a t-elle arrêté l’école si tôt ? Les profs disaient Réveille-toi Aline, la classe c’est pas un dortoir ! Ils ne pouvaient pas comprendre, ils ne savaient pas ses nuits blanches, l’état de sa mère, son beau-père, les coups.

Dimanche le jour du seigneur, elle s’installe devant l’église au lieu de la boulangerie. Le regard doré y vient aussi. Heureusement, sinon elle ne le verrait pas deux jours d’affilée, ce serait trop, elle en mourrait… peut-être.

Mais aujourd’hui c’est mardi, elle déambule dans la ville. Son jean est vraiment sale, il faudrait aller au Lavomatic avec les pièces récoltées à la sortie de la messe, mais pas la pièce de deux euros du regard doré, celle-là, elle la garde, serrée dans sa paume.

Il y a la queue, ils sont tous là : Bébert le boiteux, Simone la pochtronne et trois jeunes comme elle, avec des chiens. Sauf qu’elle, elle n’a pas de chien. Elle n’a pas envie d’attendre, pas envie de leur parler, de sentir leur crasse pire que la sienne; tant pis pour le jean, quand elle est assise, ça se voit moins qu’il est sale, et elle est toujours assise quand elle voit le regard doré.

Elle erre dans la rue principale, il est dix heures à l’horloge de la mairie. Boire un café avec les sous du Lavomatic. Se réchauffer. Mais dans quel bar ? Au Petit Poucet, on ne la laisse plus entrer depuis qu’elle y est allée avec Marco le dingo qui s’est mis à chanter sur une table en cassant trois verres. Au Café des amis, il y a Dédé le patron qui lui balance sa tasse comme une gifle, sans même la regarder. Et s’il avait raison, Dédé ? Elle n’est rien. Un rien qui encombre les trottoirs, un rien qui fait peur aux gens normaux, un rien qui dégoûte les touristes.

Elle décide d’aller chercher un peu de réconfort dans le grand magasin qui fait le coin. C’est bon, le vigile la laisse entrer. Il a pitié, elle voit dans ses yeux qu’il a connu la rue, lui aussi. Au moins, là, elle a chaud sans avoir à dépenser ses pièces. Et puis elle aime bien tout regarder, imaginer une maison où elle vivrait, le linge qu’elle y rangerait, les objets de déco qu’elle choisirait, les vêtements qu’elle porterait pour accueillir le regard doré chaque soir, quand il rentrerait du travail, chez elle, chez eux…

Elle demande l’heure à une dame qui hésite entre deux pyjamas pour son bébé, la dame lui répond : midi et puis elle file très vite avec sa poussette sans prendre de pyjama … Elle n’aurait pas dû faire peur à cette dame, de toute façon, son estomac lui avait bien dit qu’il était midi.

Elle quitte le beau magasin chaud, elle irait bien Chez Paul s’acheter un sandwich parce que c’est tout près, juste en face, mais c’est moins cher au Leaderprice alors elle marche dans le froid jusqu’à l’autre bout de la ville. Chez Paul, elle ira ce soir à sept heures mais pas pour acheter, pour s’asseoir et attendre le regard doré.

Elle dévore son jambon-beurre, c’est l’avantage quand on a faim, tout est délicieux. Il y a un bac rempli de produits qui se périment aujourd’hui, cinquante pour cent de réduction sur le prix initial. Elle s’offre un lot de Danettes et les fourre dans son sac à dos. Ce sera bon de les manger ce soir, après le regard doré, toute seule, couchée sur son carton, sous le porche, Rue des frênes.

Encore deux heures à tuer. Il tombe une espèce de neige fondue, un peu grise qui la glace. Elle rentre chez Gibert. Tous ces livres … En quatrième, sa prof de français disait toujours : il faut lire, même des livres faciles, même des BD ou des journaux mais lire …

Elle allait à la bibliothèque à l’époque, pour fuir les cris et les coups mais souvent elle s’endormait dans la chaleur silencieuse du lieu.
La voilà qui parcoure les rayonnages des romans anglo-saxons. Jane Eyre, celui-là, elle l’avait lu jusqu’au bout, à treize ans, elle avait adoré. Elle s’assoit dans un coin de la librairie avec le livre, et ouvre une page au hasard : Il étendit la main pour me demander de le conduire ; je pris cette main chérie et je la tins un moment pressée contre mes lèvres ; puis je la passai autour de mon épaule ; étant beaucoup plus petite que lui, je pouvais lui servir d’appui et de guide. Nous entrâmes dans le bois et nous retournâmes à la maison…

Si vous voulez lire ce livre, il va falloir passer à la caisse ! Elle se lève, replace Jane Eyre entre Les Hauts de Hurlevent et Agnes Grey puis ressort dans la rue. Heureusement, le temps a passé très vite avec Jane. Il est l’heure d’aller Chez Paul ou plutôt sur le seuil de Chez Paul. Elle sort de son sac à dos un coussin et un petit cendrier rouge pour les pièces. Elle s’assoit en tailleur. Elle attend. Elle l’attend.

Mères de familles, employés, retraités, écoliers et lycéens défilent dans la boutique : un pain au chocolat, s’il vous plait, une baguette, un éclair au café, une miche … La caisse n’arrête pas de s’ouvrir et de se fermer avec un petit «ding» joyeux. La femme au manteau vert met une pièce d’un euro dans le cendrier rouge, la petite grand-mère tout en noir, vingt centimes, la petite fille et son caniche, dix centimes, elle les voit souvent ces trois-là avec leur sourire gentil. Et puis, il y a les indifférents, les plus nombreux qui regardent loin devant eux pour ne pas la voir, et les méchants assez rares qui lui lancent un regard glacial comme la pluie ou une remarque acerbe : Va travailler ! Tu ne vois pas que tu gênes, là !

Le regard doré vient toujours beaucoup plus tard, juste avant la fermeture. Il a sûrement un travail prenant. Mais aujourd’hui il n’arrive pas, il est déjà dix-neuf heures cinquante-cinq à la montre de Sandra, la boulangère. Le magasin ferme dans six minutes.

Il est temps de partir, Aline… Sandra lui tend l’une des baguettes invendues. Elle se lève avec difficulté, range le coussin et le petit cendrier rouge dans son sac à dos, elle dit Merci Sandra et repart dans les rues. Elle ne mord même pas le quignon du pain, elle traverse hors du passage piéton, elle ne voit pas la voiture, elle entend juste les freins qui crissent, qui n’arrivent pas à maîtriser le véhicule. Les Danettes écrasés sur l’asphalte, le cendrier rouge brisé.

Tout est blanc quand elle se réveille. Un oreiller moelleux sous sa tête, un drap propre sur son corps, une aiguille piquée dans son bras, un goutte-à-goutte.

Soudain, la porte qui s’ouvre, une blouse blanche, une stature familière, le regard doré sur elle, le regard doré, pour elle.

MH

Petite questionnette:  Et vous, quel roman de votre jeune enfance vous a marqué à vie ?

Un appétit contrarié dans sa continuation

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Bon appétit ! Il parait que ça « fait plouc ». Moi, je ne le dis jamais mais j’adore qu’on me le souhaite. Dites-moi Bon appétit et je vais avoir une envie dévorante de me jeter sur un bœuf carottes, une tarte Tatin ou un veau Marengo. C’est fou ce pouvoir du mot appétit sur ma personne. Je me demande si cela vient de sa sonorité finale en « i » qui me fait immédiatement penser à de la mie de pain bien moelleuse et réconfortante.
J’ai une amie qui déteste la mie. Elle la roule en boule et la malaxe comme de la pâte à modeler ; elle ne mange que la croûte. Mon amie n’aime pas la mie, mais son mari, si.      Il dévore les boulettes qu’elle pétrit ; c’est dégoûtant, mais c’est ainsi, il lui dit :
« – Je peux manger ta mie, ma mie ?
Et elle répond :
– Oui, mon ami, mange ma mie, mais je ne comprendrai jamais comment tu peux aimer cette saloperie ! »
Au restaurant, les serveurs vous servent du bon appétit à toutes les sauces et à chaque plat. On ne leur a pas appris, à l’école hôtelière, que ça ne se fait pas ? C’est dommage parce que plus ils me le disent, plus j’ai envie de commander, des œufs mimosa par-ci, un poulet rôti par-là… Ils ne pensent pas à ma brioche qui s’arrondit de repas en repas. Ou plutôt, ils ont tout compris, bon appétit, bon appétit et le tiroir-caisse se remplit.
Mais si après le hors-d’œuvre, ils ont le malheur de me souhaiter une bonne continuation, alors là, c’est l’effet inverse. J’arrête tout de suite de manger. Me dire bonne continuation c’est comme me dire stop!
CONTINUATION, quel vilain mot ! D’ailleurs, sa première syllabe est un gros mot que je ne prononcerai pas. Puis vient l’affreuse diphtongue « UA » suivie de l’ignoble « TION » qui fait penser à amputation, accusation, incarcération, décapitation…vous vous sentez pleinement assassin de votre volaille !!
Pourtant, si j’avais vraiment la volonté de me mettre au régime, cette expression serait pour moi une bénédiction. Mais, pour qu’un serveur me souhaite une bonne continuation encore faudrait-il que j’aie commandé deux plats : Entrée plat ou Plat dessert ce qui est déjà trop quand on veut maigrir !
Je vous entends penser tout fort : QUAND ON VEUT PERDRE DU POIDS, ON NE VA PAS AU RESTAURANT !! Ce qui est vrai …On reste chez soi devant son radis et son concombre et on se souhaite à soi-même une bonne continuation pour être sûr de s’arrêter net avant le dessert !

 

MH

Petite questionnette : Et vous, quelles sont vos expressions adorées ou détestées ?

Une Peau d’âne de quartier

 

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Mon père, il est devenu carrément taré depuis que la daronne est morte.
Il veut se remettre à la colle avec une meuf, mais il en kif pas une dans le quartier, à part…
moi, Jennifer, sa propre gosse !
Il m’appelle sa princesse, il m’emmène au Mc Do tous les jours, il me paye des tas de trucs, c’est vraiment trop chelou !
Alors, j’ai décidé de me casser, mais il a tellement de potes dans la cité, que je flippe de me faire coincer…
Du coup, je suis allée voir Momo, le boucher. Lui, c’est le seul qui est de mon côté. Il est allé fouiller dans sa poubelle, il a sorti un truc trop dégueu et il m’a dit :
-Tiens, mets ça !
C’était super crado, une peau d’âne, avec la tête, les bouts de sabots et aussi la queue. Momo, il venait juste de trucider le bourriquot pour faire ses saucissons halal.
-Tu vas te planquer là-dessous et te tirer d’ici, et après tu vas te débrouiller pour dégoter un mec dans Paris intra-muros ! Qu’il m’a dit, Momo.
Moi, ça me dégoûtait grave de me cacher sous son truc merdique, mais j’lai quand-même fait, parce que j’avais pas le choix et que ça me bottait trop d’aller traîner dans le seizième.
Je me faisais déjà des films, j’allais me trouver un keum genre prince avec un I phone 7 et une doudoune Montcler. On allait se marier et habiter dans un loft. Il me paierait une fausse fourrure bien clean à la place de ma peau d’âne et p’têt un sac Louis Vuitton aussi…
Le mec, je l’ai tout de suite repéré. Je me suis assise en mode SDF au pied de son immeuble, rue de Passy. Il était super beau et pété de tunes. Chaque matin, il jetait la masse de fric dans ma gamelle.
Au bout d’une semaine, j’avais de quoi me payer une robe trop dar chez H&M, des chaussures à talons de quinze centimètres chez Eram et un shampoing-brushing chez Tchip.
Et voilà comment j’ai pécho mon prince de Passy !
Depuis, je reparle à mon daron. Au fait, il s’est pacsé avec Momo, comme quoi, c’est pas une femme qui lui fallait !
MH
Petite questionnette : Et vous, accepteriez -vous de vous cacher sous une peau d’âne répugnante pour atteindre votre but ?

Ginette et la chambre forte

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Mortibus, Gérard, raide, trépassé, crevé ! Mais pas à cause du gras. Pourtant, on peut dire qu’il en aura bouffé de la cochonnaille tout au long de sa vie, mon mari : les rillettes d’oie sur ses tartines au petit dèj, le sauciflard à l’apéro, la belle échine de porc avec ses fayots à midi et l’andouillette à la moutarde ancienne le soir. Et bé vous le croirez ou non, c’est le jour où il a décidé de se mettre au vert qu’il y est passé : étranglé par un fil de haricot !
Pour ses funérailles, j’ai pas eu à me poser de questions, Gérard, il avait toujours dit :       « J’veux finir bien rôti, comme un cochon de lait à la broche ! Du coup, pas besoin de trou au cimetière, ça coûte trop cher et ça prend de la place. Et puis mes cendres t’auras qu’à les balancer dans la Tardoire, près du vieux lavoir où j’m’en vais taquiner le goujon. »
Mais moi, je sais bien qu’il aurait préféré que je crève avant lui, le saligaud, pour continuer à entasser son fric avec les bijoux de la vieille dans la chambre forte du Crédit Agricole où moi j’ai jamais eu le droit de mettre les pieds. Tous les vendredis c’était la même ritournelle : « On revient pour midi, Ginette, avec un p’tit bouquet ! » qu’elle me disait la belle-doche avec son sourire faux. Et ils partaient à la Rochefoucauld, tous les deux dans l’Ami 6 pour reluquer les biftons et les trésors de la vieille !
A midi, quand l’odeur de graillon commençait à embaumer la basse-cour, ils rappliquaient, les deux gros, bras dessus bras dessous, comme une vraie paire de boeufs. Et moi, j’étais quoi dans tout ça ? La boniche qui fait griller la couenne et qu’on récompense avec un bouquet de pissenlit ramassé sur le bord de la route !
Et puis, un vendredi de novembre la vieille a déclaré : « Aujourd’hui j’irai pas mon Gégé, je m’sens pas trop bien, prend la clef du coffre dans mon sac et vas-y tout seul mon grand  Alors il m’a dit : « Monte lui sa chicorée dans une heure et appelle le docteur Poinchu » et par la portière de l’Ami 6 il a ajouté : « J’rentrerai directement aujourd’hui alors t’auras pas ton bouquet »
Comme d’habitude, j’ai passé la since dans la cuisine et dans l’entrée et puis j’ai monté son bol à la vieille avec ses tartines de rillettes. Et là, j’l’ai trouvée la goule ouverte, avec sa main flasque posée sur le dos de Boudin, son chat noir. La sale bête a feulé en me voyant et s’est carapatée sous le lit. La main de la vieille est retombée comme un rat crevé sur l’édredon et moi, j’en ai lâché mon plateau.
Je suis redescendue à la cuisine mais j’ai pas mis le filet mignon au four, je me suis assise dans le fauteuil à bascule de la vieille et j’ai pensé : Maintenant tout va changer.
Pas plus tard que onze heures, j’ai entendu les pneus de l’ami 6 sur le gravier et les pas de Gérard, plus pressées que d’habitude. Il avait un beau bouquet de roses à la main :Comment qu’elle va ? J’ai même pas eu le cœur d’aller au coffre, j’suis juste passé au fleuriste pour lui rapporter ça… »
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C’est depuis ce jour-là que Gégé, il a plus mangé de cochonaille, pas parce que la vieille était morte d’une artère bouchée, mais juste parce qu’il y trouvait plus le goût. Il s’est installé dans la chambre de sa mère le lendemain de l’enterrement et il m’a encore moins parlé qu’avant. Pour faire le marché, il me donnait de moins en moins d’argent, c’est comme ça que j’ai fini par aller au Liddle et que j’ai acheté les fameux haricots verts pleins de fils. Pas ma faute si j’avais pas assez de fric pour prendre des extra-fins !
Pour l’enterrement de la vieille, on était trois, le curé, Gégé et moi. Pour la crémation de Gégé, on n’était plus que deux. Moi, j’aurais bien voulu qu’Angèle, la bonne du curé, elle soit là, parce qu’elle est bien gentille et que j’aime pas trop me retrouver toute seule avec le Père Lapin. Mais elle était partie au Leclerc s’acheter des dessous neufs qu’il m’a expliqué, le Père Lapin.
Quand je me suis plantée face à la Tardoire avec Gérard en balayure, j’ai tout jeté d’un coup pour me débarrasser. Mais à cause du vent d’est, j’ai bien été obligée de penser à lui parce que la moitié des cendres m’est revenue en boomerang dans la figure et dans les cheveux. Alors, je suis remontée dardar dans l’Ami 6 pour rentrer prendre une douche et me laver la tête. Même que je me suis fait un masque de bouillasse pour bien décaper ma peau !
Les trois jours qui ont suivi, j’ai rien fait que dormir et penser à la clef du coffre. Gérard avait continué à la ranger dans le sac de la vieille même depuis qu’elle était morte en souvenir des balades du vendredi qu’il disait.
Et puis, le quatrième jour j’ai décidé de plonger la main dans le vieux cabas et d’en extirper la clef dorée. C’était comme si j’enfonçais mes doigts dans un pot de saindoux tant l’intérieur était imprégné de crasse et de gras. Mais je tenais enfin la clef.…………………………………………………………………………………………………………………………………………

 – Votre coffre, c’est quel numéro ? avait demandé l’employé de banque à Ginette
– Le treize, qu’il y a marqué sur la clef
Alors, il avait pris son pass pour le déverrouiller mais l’ouverture finale, c’est elle qui allait l’effectuer avec la clef dorée. Le banquier l’avait laissée seule dans la pièce hostile. Tous ces petits tiroirs de fer sur les quatre murs, du sol au plafond ressemblaient aux casiers d’une chambre mortuaire, aussi froids, aussi laids, aussi sinistres. Pourtant, elle avait le sourire aux lèvres car elle savait bien que le coffre numéro treize renfermait autre chose que des cendres. Celles de Gérard étaient disséminées dans la Tardoire selon ses dernières volontés. Combien d’écrevisses, d’anguilles et de truites devaient se régaler de ses restes pensa-t-elle avant de réaliser qu’elle était idiote et qu’aucun être vivant ne se nourrissait de cendres … Gérard avait donc été radin jusqu’au bout, même pas l’élégance d’offrir son corps aux verres de terre, aux vautours ou à la science…

Ginette fait tourner la clef dans la serrure, elle a la sensation que les yeux de Gérard et de la veille sont braqués sur elle. La clef lui résiste ; c’est comme si ce petit bout de fer avait sa propre volonté, celle de ne pas obéir à une main étrangère. Elle insiste et déploie la force d’un cheval de trait, le coffre numéro treize cède enfin. Dans la petite pièce lugubre, c’est la porte du paradis qui s’ouvre. Les yeux de Ginette sont éblouis par l’éclat des diamants et des bijoux de feu sa belle-mère. Avide, elle essaie tous les bracelets, les colliers, les bagues et soupèse les liasses empilées dans le fond du casier. Elle s’imagine déjà vivant à l’année dans un hôtel dix étoiles à l’autre bout de la terre sous un climat délicieux, les bijoux à même sa peau nue et ses amants faisant la queue devant sa suite luxueuse… Quand tout à coup des clameurs et des bruis de pas précipités lui parviennent de l’agence bancaire. Elle reconnaît la voix affolée de la fille à l’accueil et aussi celle du jeune freluqué qui l’a conduite jusqu’à la salle des coffres.
Soudain, trois hommes masqués et armés lui font face : PAM ! PAM ! PAM !
L’esprit de Ginette s’élève vers le plafond tandis que son corps gît sur le sol glacé de la chambre forte. De là-haut, elle voit les bandits arracher les bijoux de son cou, de ses poignets et de ses doigts inanimés et fourrer les liasses de Gérard dans leurs poches, avant de déguerpir.

Du fond du coffre numéro treize fusent deux petits rires complices.

MH

Le derrière d’en face

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Elle se nudifie, elle se défroque, elle s’apoilise toute la journée, mais moi, pauvre bougre, qu’est-ce que j’y peux ? Je lui dis :
– « Albertine, les voisins n’ont pas besoin de voir ton derrière !
– Et pourquoi donc ? Pourquoi les priver d’une telle œuvre d’art ?
Je n’en peux plus, je suis à court d’arguments. Je lui ai acheté un paravent, un peignoir, des rideaux occultants. Elle a tout bazardé :
– A la benne, tes trucs et tes machins frustrants ! Au rebus tes cache-misères ! Moi j’ai envie de le montrer, mon derrière ! Il est dodu, ferme et rosé, il a tout pour plaire !
Alors je suis allé chez le voisin d’en face, je voulais lui dire d’installer des stores pour s’éviter un spectacle pas convenable. C’était un jeune type, genre artiste. Je lui ai dit :
– Je suis votre voisin d’en face …
– Sans blague ? Alors vous êtes le mari du derrière ?!
J’ai pas répondu, mais j’ai senti le chaud monter, monter, jusqu’à mes oreilles et je me suis vu tout rouge dans le grand miroir de son vestibule.
– Mais enfin, vous devriez être fier !
Et puis il m’a montré ses photos, ses esquisses et ses tableaux : le derrière d’Albertine, assis, couché, debout, en marche, culotté, déculotté, stringué, pantalonné … Le joufflu de ma femme sous toutes les coutures.
– Il est superbe, n’est-ce pas ? Mon seul désir serait de le voir de plus près…
Alors moi, j’ai sauté sur l’occasion :
– Je vous fais cadeau de l’original en échange de vos photos, vos esquisses et vos tableaux! »
Depuis ce jour, l’artiste d’en face vit chez moi avec le derrière de ma femme et moi j’ai emménagé chez lui.
Je ne regarde jamais par la fenêtre. J’ai vendu toutes les photos, les esquisses et les tableaux, et je suis devenu milliardaire !

MH

 

Panique à bord

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Un seau, c’est ce qu’il faudrait à Juan pour écoper l’océan qui rentre, qui s’infiltre par tous les pores de cette barque usée, pourrie. Il jette un coup d’œil à son compagnon d’infortune qui ne fait rien alors que lui se démène pour les tirer de là tous les deux. L’autre grelotte à l’avant, il regarde Juan de ses yeux creux. Il attend tout de Juan qui n’a qu’un pauvre bol pour évacuer l’eau glacée.
Autour d’eux, le monstre énorme, l’ogre océan. Il veut tout envahir, tout engloutir. Il envoie ses vagues grises comme on donne des gifles toujours plus cinglantes, toujours plus précises. La barque tangue atrocement, Juan doit lâcher le bol pour se déplacer au centre de l’embarcation, une main crispée sur chaque bord et les jambes écartées. Il ne sent plus ses pieds transis sous l’eau envahisseuse. Combien de temps va-t-il pouvoir tenir …
L’autre se recroqueville de plus en plus, il ne regarde même plus Juan. Une bête résignée.
Attrape le bol et écope ! Lui crie Juan même s’il sait que l’autre ne comprend pas sa langue. Moi, si je bouge, on chavire !
L’autre remue imperceptiblement, ses mains tremblent, ses yeux errent de droite et de gauche.
Allez, vas-y attrape ce bol sinon on va crever ! Juan donne des coups de menton en direction du petit récipient qui flotte entre eux deux comme une coquille de noix dans une mare. L’autre n’aurait qu’à tendre le bras pour s’en saisir.
Allez vas-y, tu peux nous sauver ! Juan prend les intonations les plus convaincantes pour palier le sens des mots qui échappe à l’étranger.
Lentement, les yeux de ce dernier se fixent sur ceux de Juan.
Juan a capturé son regard, Fais-le, tu peux y arriver !
Tout doucement, le long bras maigre s’avance, il glisse sur l’eau comme une anguille et attrape enfin le bol. Frénétiquement, il se met à écoper. Le bol se remplit et se vide à une cadence effrénée.
C’est ça, continue, continue !
Au fur et à mesure que la barque s’assèche, les yeux de Juan s’emplissent de larmes de joie. Mais tout à coup, voilà l’autre qui se met à crier en agitant les bras dans le ciel. Il a lâché le bol qui vient s’échouer sur le bois détrempé. Juan se retourne et voit à son tour la grande voile blanche : Un bateau ! Un bateau ! On est sauvés !

MH

La petite porte

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Je suis là, recroquevillée devant la petite porte.
Le premier grattement, je l’ai entendu alors que j’étais encore attablée, seule dans la salle à manger. Je me tenais devant mon bol de soupe, à la terne luminosité d’une chandelle agonisante. Et puis, la flamme s’est noyée dans la mare de cire fondue. J’ai perçu l’effluve envoûtant de la fumée et j’ai lâché ma cuillère.
Le tintement du métal sur la faïence. Puis cet autre son venu de plus loin, du fond de la cuisine.
Je me suis levée d’un coup et j’ai marché à tâtons vers le bruit. Mes pieds hésitants ont heurté un meuble au passage, je ne connais pas encore l’emplacement précis de chaque chose, je ne vis dans la maison noire que depuis quelques jours. En relevant ce qui devait être un tabouret, j’ai pensé à ma cousine Clotilde et à son regard mort ; combien de chutes avait-elle dû endurer avant que sa mémoire ne prenne la place de ses yeux… Et puis le grattement a repris, je me concentrais sur ce « cr cr cr » lancinant. Plus j’approchais de la petite porte, plus il devenait distinct. Je me suis agenouillée, j’ai collé mon oreille droite contre le bois rugueux, et les paroles de la vieille voisine rencontrée le jour de mon arrivée, me sont revenus : « Surtout, n’engagez aucun domestique qui viendrait à se présenter par la petite porte… » Sur ces mots, elle était retournée se terrer dans son antre comme une bête apeurée. De retour dans la maison noire dehors et grise dedans, j’avais rédigé une annonce pour trouver une bonne. Je la publierais dès le lendemain dans le journal local. Puis, je me décidais enfin à chercher la mystérieuse petite porte. Chacun de mes pas était d’une lourdeur extrême, comme si mon cerveau envoyait des ordres contradictoires à mes jambes. La porte ne pouvait se trouver qu’au rez-de-chaussée puisque la voisine avait dit que quelqu’un pouvait arriver de là. Rien dans la pièce principale, ni dans le bureau. Il ne pouvait donc s’agir que de cette planche de chêne enchâssée dans le mur du fond de la cuisine. Elle débouchait probablement sur une grange ou une cour intérieure. Cela, Je ne pus le vérifier car elle semblait fixe, sans poignée ni loquet. Juste un rectangle sombre plaqué sur la chaux blanche du mur. Alors, je m’en étais désintéressée jusqu’à ce soir.
Mon oreille est brûlante, malgré le froid qui remonte du sol en pierre le long de mes mollets, de mes cuisses, de mon buste et enveloppe mes épaules. Ma joue est rivée au bois, des échardes piquent sa chair mais je ne sens rien car tout ce que je perçois c’est ce « cr cr cr » qui pénètre l’intérieur de mon tympan. Si je prononce un mot, une voix humaine va-t-elle me répondre ? Je ne veux pas le savoir, alors je reste immobile à écouter le grattement assourdissant. Combien de temps… combien de temps ?
Cinq ans plus tard ……………………………………………………………………………………………………………………
Dès que je l’ai vue, j’ai su qu’elle serait le décor idéal de mon nouveau roman. Sa façade noirâtre comprimée entre les deux maisons mitoyennes, elle ressemblait à un repris de justice coincé entre deux gendarmes. Et puis ce panneau « à louer » accroché de travers au-dessus de la porte d’entrée … Cela devait faire des années qu’il avait été mis là, tant il était encrassé par la poussière de la route.
Je frappai. Les propriétaires habitaient peut-être encore ici en attendant un hypothétique locataire. Pas de réponse. J’appuyai sur la clenche et la porte s’ouvrit en grand.
-Il y a quelqu’un ?
Toujours aucune réponse. Je décidai d’entrer. D’un coup sec, la porte se referma derrière moi.
C’est à ce moment-là que je sentis l’odeur. Une odeur pestilentielle qui me laissa paralysée dans l’obscurité. Au bout de quelques instants, j’eus la présence d’esprit d’appuyer mon écharpe contre mon nez. J’avançai vers un faible rai de lumière qui laissait présager d’une fenêtre fermée par des persiennes.
Oui, c’était bien cela. Je tournai la poignée et poussai les lourdes jalousies avec une force décuplée. Le besoin de respirer était si intense … Le haut du corps penché à l’extérieur, je reprenais une bouffée de vie et de lumière avant d’affronter à nouveau la puanteur.
Je me déplaçais à petits pas en direction du foyer de la pestilence. Qu’allais-je donc trouver ? Un chat crevé, un oiseau mort dans une cheminée, des restes de nourriture putréfiés… J’étais en proie à deux émotions bien distinctes : la répulsion viscérale et l’excitation intellectuelle à l’idée de coucher mes sensations sur le papier.
C’est alors que je vis un cadavre de femme en décomposition. Recroquevillé contre une petite porte, dans la cuisine, le côté droit de sa tête était plaqué contre le bois vermoulu. Dans le silence assourdissant de la maison, un bruit à peine audible semblait provenir de l’autre côté de la petite porte : « cr, cr ,cr »

MH

Le pèlerinage de la discorde

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Un pèlerinage en famille, c’était la dernière idée de tata Huguette : ça va nous ressouder, Virginie. On se voit trop peu ces temps-ci, ce sera l’occasion de nous retrouver tous, dans l’effort, le partage et le dénuement, ça va être formidable ! On marchera de Lille à Saint Jacques, j’ai déjà réservé tous les gîtes.
Alors moi, je lui ai demandé ce qu’il fallait emporter.
Ton courage, ta brosse à dents, ta foi, deux culottes, trois paires de chaussettes, un tee-shirt de rechange, ton duvet et tes chaussures de marche, ça sera amplement suffisant!
Apres son coup de fil, je me suis assise devant ma coiffeuse et j’ai pleuré ; tous ces petits pots de vernis fluorescents, ces rouges à lèvres veloutés, ces crèmes ruineuses ne seraient donc pas du voyage …Et dans mon armoire, cette robe à fleurs vaporeuse, cette veste en soie turquoise et ces escarpins aux talons aiguille de seize centimètres seraient donc condamnés à rester pendus dans l’obscurité sans aucun espoir de villégiature ? Non c’était trop injuste et ma charité chrétienne m’interdisait une telle cruauté. Certes, il ne s’agissait que d’objets inanimés, mais lorsque je les portais, il prenaient vie sur moi et contribuaient à mon éclat, à mon succès, à mon bonheur quoi …plus sûrement qu’une paire de godillots crottés, de chaussettes bouchonnées ou de vieux tee-shirts déformés.
Non, il fallait que je trouve une solution ; une solution pour satisfaire tout le monde, ma tata, la famille, mais surtout moi et ma garde-robe.
C’est alors qu’allumant la télé pour me délecter d’un nouvel épisode d’ « Amour, gloire et beauté » je vis LA pub… la pub qui allait me sauver la vie. Sur l’écran, un magnifique paquebot rempli de femmes élégantes et d’hommes chic-issimes… Ce n’est pas une croisière ordinaire, c’est une croisière MSC commentait une voix suave.
– Qu’est ce que tu me proposes là, Virginie ! Une croisière ?! Enfin, tu ne te rends pas compte, la croisière c’est la débauche… le trop boire, le trop manger, le trop flemmasser, la croisière c’est l’anti-pèlerinage par excellence !!
– Mais tata, il y a même une petite chapelle sur le Maravilloso ! Elle reste ouverte 24 heures sur 24 comme les bars ! Du coup, après la soirée cabaret et juste avant la boite de nuit tu as un battement de dix minutes pour aller te confesser !
« Crac » le bruit sec du raccrochage de ma tante me flagella le tympan. Tant pis, je la ferais toute seule ma croisière, sans ma tata, sans la famille, mais avec mes trois valises remplies à tribord !

MH

 

Un agent immobilier en déroute

Sun shining through deep forest. Flare, vintag

Non mais c’est pas vrai … Je suis où, là ?
Je vois même plus la tour Eiffel ! Plus de bruit, plus de métro, plus de voitures, plus de râleurs.
Du vert, du marron, du végétal, du végétal, et encore du végétal…et moi au milieu de tout ce silence. Moi et mon costume Hugo Boss, mes pompes à mille balles, ma serviette cirée et mon Iphone dix.
J’avance dans la boue spongieuse, mes mocassins s’enfoncent et font « chplok » à chacun de mes pas. Il faut que j’appelle Jim, mon patron à l’agence, que je lui dise qu’il n’y a pas de château à lister dans ce coin-là , qu’il s’est gouré dans la programmation du GPS et que je suis dans la mousse jusqu’au cou !
Pas de connexion bien sûr et encore moins de wifi. Je sais pas moi, Blanche-Neige, les sept nains, Bambi, l’amant de Lady Chatterley, HELP !! Ma bagnole est embourbée et le bien à répertorier n’existe pas, comment je fais ma fiche, moi… ?
Je m’effondre sur une souche, je me mets à pleurer comme un saule et à gémir comme une vieille branche quand …

– Ne vous lamentez pas ainsi, beau prince, nous sommes là !

La voix de fée vient de derrière un gros chêne et soudain, c’est toute la drôle de bande que j’avais appelée au secours qui apparaît : Blanche-Neige enlacée avec l’amant de Lady Chatterley sur le dos de Bambi et les sept nabots en file indienne.

– Bienvenue au château des Fougères, beau prince ! Voici ta fiche, déjà rédigée par nos soins.

A céder à écolos ou bobos parisiens, le château des Fougères, entièrement meublé en bouleaux, peupliers et châtaigniers. Matelas de mousse garantis jusqu’à la fin des temps. Toiture de canopée indestructible. Etangs et mares intérieurs pour vos baignades. Champignons et baies assurés pour toutes vos réceptions.

– Mais… Où habiterez-vous si vous cédez votre château ?
– Bé pardi, chez la Belle au Bois Dormant, à Disneyland Paris !

MH

Braderie de nuages

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Depuis des mois, j’avais envie d’en acheter. La « nuagerie » se trouvait au coin de mon arc-en-ciel et je passais tous les matins devant, en allant au paradis. La petite échoppe était tenue par un sale vieux bonhomme, le père Tempête. Avec lui, jamais de réductions ni de promotions, un nuage confetti coûtait cent gouttes de pluie, un nuage douceur, cent vingt et cela pouvait aller jusqu’à mille pour un nuage troupeau de moutons ou un meringué.
Jamais je n’aurais assez de gouttes dans mon porte-pluie pour m’offrir mon rêve …
Mais un beau jour, un miracle se produisit, l’enseigne de la boutique avait changé. Au lieu de « nuagerie » il était écrit : « Cumulez vos cumulus pour pas une goutte de plus »
Le marchand aussi était différent, un lutin souriant, vêtu de laine, coiffé d’écume et les joues recouvertes d’une opulente barbe à papa.
– Entrez ! Entrez dans mon ciel ouaté, jeune homme, osez vagabonder dans ma poussière de liberté, parmi mes cumulus soldés !
– Soldés ?
– Soldés, bradés, donnés, tout ce que vous voudrez !
Alors je me mis à déambuler parmi les nuages, je les touchais, je les palpais, je m’allongeais sur les plus gros, je caressais les plus petits, je murmurais aux plus jolis et les entassai dans mon caddie comme des toisons de paradis.
Je noyai le gentil marchand sous une vague de mercis et retournais sur mon arc en ciel.
Mais, quand les couleurs de mon logis me virent chargé de tout ce blanc, elles pâlirent… légèrement. Alors mes nuages se mirent à pleurer, ils se sentaient mal accueillis, rejetés. Leurs larmes de pluie ne pouvaient plus s’arrêter de couler sous le soleil. Et plus les larmes coulaient, plus mon arc-en-ciel rougeoyait, verdissait, bleuissait, se parait d’oranger, de doré et d’un violet profond. Jamais il n’avait été aussi éclatant.
Sous ce flamboiement, mes nuages en étaient réduits à l’état de baudruches dégonflées, de peaux grisâtres, de bedaines crevées d’où suppuraient quelques dernières gouttelettes. Je repensais à ma grand-mère qui disait toujours : « On ne peut pas tout avoir » et moi, qui lui répondais « Mais on peut toujours essayer … »

MH